Lettre à Louis Picoche

Friday 8 September 1944

Aux Armées - 8/9/44

Je ne t’ai pas encore écrit malgré le grand nombre de choses à nous dire d’abord parce que je voulais vite terminer mon rapport pour le Colonel Lelaquet1 (je le lui ai envoyé il y a plusieurs jours par courrier officiel) et puis parce que je voulais revoir la plus grande partie de nos maquisards actuellement admis dans un des meilleurs bataillons de la division. Pour en finir avec eux, ils sont contents et surtout, chose qui te fera plaisir autant qu’à moi, on est vraiment content d’eux. Ils ont donné satisfaction à tous les points de vue et notamment au point de vue marche, ce qui, je suppose, ne t’étonne pas. J’ai avec moi Roger et Claude qui font partie de mon équipe personnelle.

Passons aux questions affaires.

Demailly a dû venir te voir au sujet des questions d’argent. Le dernier jour à Hyères, il est arrivé me demandant environ 27 000 fr, sans me donner aucun détail. Je savais que je lui devais environ 12 à 15 000 fr d’argent qu’il avait payé depuis notre départ de Quinson et que je n’avais pu lui payer à ce moment là car comme tu te souviens, je suis resté un moment sans argent. Il m’a dit avoir payé aussi le tabac qu’il a réquisitionné aux Salles et à Bauduen pour nous. Dans ce cas là, cela fait bien la somme demandée, car aux Salles il y en avait pour 5.523 fr et à Bauduen pour 5 189 fr (je t’envoie les factures mais je garde les autres papiers de la régie). N’ayant pas assez d’argent sur moi, je lui ai donné un acompte de 10.000 fr et on lui est donc encore redevable d’environ 17 000 fr.

Personnellement, il me reste appartenant au maquis:
8.830 fr que je t’enverrai dès que le service postal marchera normalement à ce point de vue là.
En plus il reste: 5.000 fr chez le Commandant Périno actuellement je ne sais où, mais dont l’adresse civile est:
Mr Maurice Périno, Bagnols en Forêt (Var)
J’ai donné 3000 fr à Aignier (1, rue Folletière à Draguignan) pour les lampes de TSF et il ne m’a pas rendu la monnaie. Fais la toi adresser directement.
Enfin à Hyères, j’ai donné 2000 fr à Bob (l’ingénieur radio) qui avait perdu ses lunettes en service commandé et dès que je le reverrai, je me ferai rendre la monnaie et te l’enverrai.

Donc tu vas recevoir             8.830 fr
et il faut que tu récupères
chez le Cdt Périno                        5.000

                  

soit                                   13.830 fr            auxquels il faudra

ajouter le reste de 3000 fr

d’Aiguier et des 2000 fr de Bob, ce qui doit te permettre de payer directement Demailly, et le maquis finit sans bénéfice ni perte. J’ai bien gardé toute la comptabilité2 et si c’est urgent, je peux te la recopier et te l’envoyer mais si ça peut attendre, je crois qu’il vaudrait mieux que on discute tout ça à mon retour.

2ème question important: celle des voitures.

Nous avons réquisitionné: La Juvaquatre de Mr Pennaveyre à Aiguines, que j’avais confiée à Demailly (méfie toi car j’ai l’impression qu’il y en a quelques uns qui voudraient bien récupérer les bagnoles à bon compte et sur le dos du maquis).
Le P45 pris à la milice de Marseille (sans bon de réquisition)
La Vivaquatre et la V8 réquisitionnées pour nous par les gens de Régusse (par celui à qui, sur tes indications, j’avais donné 1000 fr que je n’ai jamais revus pour l’organisation des guérillas).
Enfin une Traction Avant réquisitionnée par les mêmes Régussois et gardée par eux3.

Vois un peu pour toutes ces voitures et fais régulariser les réquisitions en les faisant par exemple officiellement réquisitionner pour vous à Hyères ou bien fais les rendre à leurs propriétaires. Dubourg4 pourrait s’occuper de ça.

Sauf Demailly, il n’y a aucune dette nulle part.

Pour nos affaires personnelles qui doivent être avec le P.45 fais les entreposer qq. part jusqu’à la fin de la guerre, - on retrouvera ce qu’on retrouvera…

Je te promets le 1er exemplaire de mon journal du maquis!! Comment vont les affaires à Hyères. Je suppose qu’il n’y a pas la pagaille qu’on voit dans beaucoup de villes occupées par les FFI…

Veux-tu présenter mes hommages à ta femme et à ta sœur et crois à ma vieille amitié.

signé G. Sivirine

P.S. En passant j’ai pu m’arrêter quelques heures et embrasser ma femme, ma fille et faire connaissance avec l’héritier.

Répondu le 27-9-44
réclamé état des entrées et sorties des gars partis au FTP et le double du rapport envoyé au Cdt Le Laquet

1 - Ancien chef départemental de l’ORA, devenu chef départemental des FFI, il prépare un « rapport sur l’action des FFI du Département du Var pendant les combats de la Libération du 15 au 26 août 1944 ». Ce gros rapport, terminé en novembre 1944, est rédigé selon les normes du rapport militaire (des faits « secs », des chiffres). Rassemblant les divers rapports de chefs de secteur sans aucun esprit critique, il est souvent erroné et partiel.
2 - Cette tenue scrupuleuse des comptes se rencontre fréquemment dans la Résistance et contredit les rumeurs d’enrichissement personnel, souvent malveillantes, qui courent fréquemment sur ses chefs ou ses responsables de parachutages.
3 - Ces « emprunts » de véhicules – que Vallier mentionne dans son journal – ont eu lieu en juin et juillet. Le camion de la Milice est un véhicule qui servait à celle-ci pour transporter du bois.
4 - Louis Dubourg, l’intendant du maquis. Nous ne pouvons identifier les autres personnes citées.

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Fin du journal du maquis

Saturday 2 September 1944

J’ai fait les demandes de récompenses, les propositions d’avancement,…

Et maintenant je dis adieu à ce journal, qui n’a plus sa raison d’être puisque je vais pouvoir écrire comme je voudrais. Tout au plus, vais-je y noter les dates et les noms des villes traversées, détails à ne pas écrire dans des lettres confiées à la poste.

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Je crois: mercredi 30 Août.

Wednesday 30 August 1944

15 jours que je n’ai plus écrit et que de choses en 15 jours. Débarquement (enfin!), bagarre aux côtés des Américains, 150 prisonniers, mon entrée dans l’armée des DFL, la 1ère Division Koenig, celle de Bir-Achiem et de la Lybie1, - et enfin et surtout mes 24 (même pas, 10 ou 11 en tout) heures chez moi.

Mais raconter tout, je ne le peux pas. J’ai un travail fou, comptes rendus non faits, prise en main de la section SOM qu’on m’a donnée, mon prédécesseur me jouant des tours de dégoûtant, - et je vais me contenter de faire ici le brouillon du C.R. que j’envoie au Colonel Lelaquet2 Cdt les F.F.I. du Var.

- J’antidate -

Aux Armées 28/8/44

Le Lieutenant Sivirine (ex Vallier)
au Lt Colonel Lelaquet Cdt la
Subdivision militaire du Var

J’ai l’honneur de vous rendre compte de l’activité du maquis CFL que je commandais depuis le moment où on nous a annoncé le débarquement jusqu’à notre engagement dans la 1ère Division des Forces Françaises Libres.

Effectif au 9/8/44: 60 hommes constitués en 4 groupes de combat, armés de F.M. anglais Bren avec 150 cartouches chacun, chaque homme étant armé soit d’un fusil (Mousqueton français ou Mauser allemand avec un minimum de 50 cartouches chacun), soit d’une mitraillette Sten avec 6 charges et de grenades.

9/8 - A 19 heures 30 un courrier de Hyères nous prévient que le débarquement est pour la semaine suivante et nous fixe rendez vous sur la route des Mayons près du Luc et de Gonfaron. A 22 heures nous partons de notre camp situé à 8 km au dessus de Brue-Aurillac et nous arrivons, dans la matinée du 12, au carrefour des Mayons, après avoir fait à pied 110 km en 4 jours avec tout le sac sur le dos, soit environ 30 ou 40 kg de moyenne pour chacun. N’ayant aucun vivre de réserve, le dernier jour nous mangeons en tout 2 tomates chacun en 36 heures, sans pain . Dans la région entre le Val et les Mayons nous sommes obligés de faire de nombreux détours pour éviter les patrouilles allemandes ayant reçu l’ordre formel de ne pas nous faire repérer.

13/8 - Nous arrivons à Valescure (entre les mayons et Collobrières) où nous restons jusqu’au matin du 15/8.

15/8 - Dès que nous apprenons le débarquement, nous descendons à Collobrières et nous occupons le village avec 2 barrages aux l’entrées du village. En s’installant, un des groupes se rencontre avec un camion allemand, blesse trois hommes de ce groupe et force les autres à s’égailler dans la campagne. Mon groupe ramène le camion avec toutes les armes et les bagages et les Allemands au nombre de 20 environ, se rendront le soir dès qu’arriveront les Américains. Deux de mes hommes sont blessés dans la bagarre.

Dès l’arrivée des Américains, je me mets en liaison avec eux (vers 17 h environ) et nous effectuons tous les services de garde qu’ils nous demandent. A son départ, le lendemain matin, l’officier américain me félicite sur la tenue de mes hommes.

16/8 - D’accord avec le Colonel américain nous allons attaquer la ferme Lambert, gros dépôt et poste de repérage allemand occupé par environ 120 hommes. Effectifs de notre côté: 120 américains, 40 hommes du maquis et 20 hommes de Collobrières sous la direction du chef de la Résistance Étienne3.

Arrivés au sommet, les Américains reçoivent par radio l’ordre de ne pas attaquer et nous y allons seuls avec les Collobriérois. Les Allemands qui nous ont vu monter se sont enfuis en débandade et nous trouvons en désordre un matériel très important, dont un camion tout chargé prêt à partir qu’ils ont abandonné au dernier moment. Je fais descendre un camion plein de vivres pour la population civile et le lendemain plusieurs camions en redescendront encore à Collobrières. Dans l’armement pris se trouvent 2 canons de 25, plusieurs mitrailleuses et F.M. (dont nous en emportons 3) des fusils 36 français et beaucoup de grenades.

17/8 - Notre rôle étant terminé à Collobrières nous descendons vers Pierrefeu avec un groupe de 18 volontaires collobriérois sous la direction d’Etienne. Au total nous sommes 65, j’ai été obligé de laisser les blessés, les malades et des garde-magasin.

Après Pierrefeu, nous apprenons qu’aucune infanterie n’a encore passé sur la route de Hyères mais qu’une reconnaissance d’autos blindées est sur la route. Nous descendons derrière elle et l’officier américain qui la commande me dit d’attendre à St Isidore le renfort d’infanterie et de tanks nécessaire pour atteindre le carrefour de la route de Hyères avec celle de la Crau. Ce renfort (120 hommes environ et 9 tanks) arrive vers 16 heures, nous attaquons de concert et sous un feu violent d’armes automatiques installées sur les pentes du Redon, nous atteignons le carrefour. Là nous recevons un intense pilonnage d’artillerie durant 1 heure 30 environ, pendant lequel j’ai plusieurs blessés, dont un gravement et les Américains ont un tué et plusieurs blessés également5.

D’accord avec le Capitaine américain (Captain Campbell, Co A. 7th Infry Regt AP03) nous occupons les flancs : vallon de Sauvebonne d’un côté et rives du Réal Martin de l’autre pendant que les Américains6 tiennent le centre devant Sauvebonne. Dans un court engagement mon groupe de Valbonne tue un Allemand et fait 3 prisonniers que nous remettons aux Américains à Pierrefeu.

Le 18 et le 19, l’artillerie américaine pilonne le Redon4 et nous sommes bombardés par l’artillerie allemande à plusieurs reprises, mais sans pertes de notre côté. Dans la nuit engagement sans résultat avec une patrouille allemande qui a réussi à traverser le Réal Martin.

Le 19 le groupe de Collobrières rejoint son village.

Sur la demande du capitaine américain j’envoie une patrouille de prise de contact avec le BM 117 aux Borels, cette patrouille servant ensuite de guide au BM 11 jusqu’au Viet.

Le 19 au soir les Américains partent8 et sont relevés par le BM 11. Je me mets à la disposition du Commandant du BM 11 qui me demande 10 hommes pour servir de guides dans l’attaque de la Crau. Ces dix hommes fonctionnent à l’entière satisfaction du BM 11 qui demande à les engager de suite. Un des guides est porté disparu en combat le 20.

Nous nous regroupons le 21 et le 22, habillés par le BM 5 nous descendons sur Hyères où nous arrivons à 16 heures. Sur l’ordre du Colonel Cdt les F.F.I.9 nous repartons à 16 heures 45 à la presqu’île de Giens pour empêcher les Allemands d’évacuer la presqu’île. J’installe un groupe avec 2 F.M. sur le toit des hangars du Palyvestre10, un groupe avec 2 F.M. au pont de la Plage et je vais avec 6 hommes effectuer une patrouille dans les bois de la Plage. Nous essuyons plusieurs coups de Mauser, mais ne pouvons retrouver les tireurs.

Vers 19 heures 30 un groupe de 5 à 6 Allemands qui cherchait à s’échapper à travers les marais est aperçu par le groupe du Palyvestre qui ouvre le feu aussitôt avec toutes ses armes automatiques et semble avoir abattu 3 hommes. A 20 heures 15, un autre groupe d’Allemands est attaqué par mon groupe du pont qui en descend encore 2, sûrement blessés ou tués.

Pour la nuit j’installe mon poste de guet sur la route du Palyvestre, et à 1 heure 30 le poste arrête 2 civils marchant pieds nus, porteurs tous deux de pistolets allemands, l’un ayant encore son livret militaire de soldat allemand et parlant assez difficilement le français. Ils se prétendent Alsaciens mais après un interrogatoire serré et deux heures de position debout dans le coin avec les bras en l’air, ils se décident à parler et à me dire qu’il reste à la Badine11 et à Giens 150 à 160 hommes environ. Je décide d’envoyer l’un des deux comme parlementaire en lui faisant croire que nous n’étions qu’un poste avancé et que le lendemain une grosse attaque serait déclenchée contre Giens.

Le lendemain matin à 5 heures 1/2 avec un vélo qu’on m’a prêté, je l’envoie à la Badine avec la lettre suivante:

lettre recto

lettre recto

Mercredi matin 5 heures 1/2

Le Colonel Vallier, Cdt les troupes
Françaises d’occupation de Hyères

au Cdt Allemand de la Bie
de la Badine

Conditions de reddition

Le Commandant Allemand se présentera avec 4 officiers ou sous officiers et le parlementaire sans armes, et avec un mouchoir blanc sur la poitrine à 7 heures 30 précises au croisement de la route d’Hyères et de la Plage. Il sera suivi de ses hommes par groupes de 25 sans armes toutes les 15 minutes à partir de 7 h 45.

Dans ces conditions, ils seront considérés comme prisonniers de guerre et traités suivant les lois internationales

Si à 8 h au plus tard, le Cdt ne se présentait pas, le tir de destruction d’artillerie serait aussitôt déclenché par terre et par mer et il serait considéré que le Commandant refuse les conditions de reddition.

Le Colonel Vallier, Cdt les FOH

Vallier

Je donne ma parole d’officier de me conformer loyalement aux clauses ci-dessus.

signé: Widmann

Le Commandant Allemand

de la Badine

Bien que n’ayant aucune possibilité de liaison avec l’artillerie je me suis permis de parler de déclenchement de tir pour impressionner les Allemands. C’est dans le même but que je me suis permis de signer le Colonel Vallier.

Un peu avant huit heures arrivaient les officiers et tout le reste suivait suivant l’horaire prévu. A 9 h 30 la colonne partait, se composant de 154 prisonniers gardés par 38 Maquisards. Nous sommes montés jusqu’à la Caserne de Hyères où j’ai remis les prisonniers à l’officier responsable sans que mes hommes n’aient rien pris sur les Allemands12.

L’après midi, je suis retourné avec une patrouille en camion à la Badine et j’y ai trouvé une compagnie de Tirailleurs Sénégalais13 qui venaient de débarquer à l’instant et à qui nous avons ainsi évité les combats d’un vrai débarquement. Cette compagnie a gardé tout l’armement des prisonniers que j’avais faits, les tirailleurs n’ayant pour la plupart que 5 cartouches par homme.

27/8 - N’ayant pu revoir le Colonel Cdt des F.F.I. et d’accord avec M. Picoche qui s’est chargé de transmettre toutes les explications indispensables, les hommes se sont engagés au BIMP14 et moi à l’artillerie de la 1ère DFL.

Un compte rendu sur l’activité du maquis avant le débarquement sera adressé dès que les conditions matérielles me le permettront.

1 - Il s’agit de la 1e Division française libre, alors commandée par le général Brosset. Elle s’est illustrée en effet aux côtés des Britanniques contre l’Africa Corps, en particulier à Bir Hakeim (27 mai-11 juin 1942). Son nom officiel est 1e Division de marche d’Infanterie, mais ses hommes continuent à l’appeler DFL, ce qui la distingue des autres unités de l’Armée B du général de Lattre de Tassigny, composées d’éléments de l’Armée d’Afrique restée fidèle à Vichy jusqu’en novembre 1942,puis passée du côté du général Giraud et dont une partie des cadres et des hommes, Européens d’Algérie n’ont pas renié leur pétainisme.
2 - Chef départemental de l’organisation de résistance de l’armée, basé à Hyères, il vient d’être en effet nommé commandant des F.F.I. et de la subdivision du Var.
3 - Il s’agit du groupe F.F.I. dirigé par l’instituteur Victor Étienne que l’on voit apparaître peu après dans le journal. Celui-ci a écrit un rapport (vers le 21 août) où il précise qu’il a eu contact à 18 h 30 avec « un groupe de 50 patriotes d’un maquis du plan de Camp Juers (sic) ». L’avant-garde américaine arrive peu après à 19 h 40.
4 - Dominant La Crau et la vallée du Gapeau, le Mont-Redon est armé de mortiers et d’armes automatiques. Il sera pris le 20 août au matin.
5 - Le seul récit de cet engagement que nous connaissions est celui de Robert Morel (p. 20-22 de son témoignage dactylographié) : « Le 17, le Maquis mélangé aux Yankees, se scinde en plusieurs colonnes qui se mettent en marche en direction de La Crau …Tout est relativement tranquille, quand des éclairs et des bruits assourdissants déchirent le ciel sur nos têtes : les canons allemands pilonnent nos deux chars (américains)… Plusieurs mitrailleuses lourdes allemandes se mettent à cracher en rafales continues à ras du sol. À ce croisement de route, vers L a Crau, pas de doute, l’ennemi nous attendait. Je suis pétrifié … Les ceps de vigne éclatent sous les trajectoires sifflantes, quelques centimètres au-dessus de nous ». D’après Gleb Sivirine, Ernest a eu l’œil arraché et le commandant Florentin a été légèrement blessé.
6 - Il s’agit d’unités du 7e régiment d’infanterie, dépendant de la 3e Armée américaine qui a débarqué à Cavalaire le 15 août.
7 - Bataillon de marche 11, de la 2e Brigade de la 1e DFL. Les Borels sont un hameau de Hyères au sud de Sauvebonne, non loin de La Londe.
8 - Conformément aux accords entre Américains et Français, l’armée de Lattre qui a commencé à débarquer le 16 août à Cavalaire prend le relais à partir d’une ligne dite « bleue » correspondant la vallée du Gapeau. Tandis que les Américains libèrent l’intérieur de la Provence, les Français vont avoir à mener les deux grandes batailles de cette campagne, celle de Toulon (qui commence à Hyères), puis celle de Marseille.
9 - Il s’agit du lieutenant-colonel Lelaquet.
10 - Base aéro-navale.
11 - Batterie tenue par l’artillerie de marine allemande. Elle couvre la rade d’Hyères pour empêcher un débarquement ici.
12 - Vallier fait ici allusion aux très nombreux vols - en particulier de montres et de divers effets ou matériel - faits sur les prisonniers allemands par des F.F.I.. Il souligne par là que ses hommes ont eu une attitude exemplaire. En 1984, Sivirine disait qu’en conduisant les prisonniers à la caserne, ils ont été accompagnés sur le boulevard Gambetta par des quantités de Hyérois. Des Porquerollais criaient : « Mais c’est M. Gleb ! » et il ajoutait : « Quel spectacle ! » .
13 - Il s’agit d’éléments du 2e bataillon du 18e RTS, débarqué dans la nuit à la Tour fondue et qui ont occupé ensuite la presqu’île. Mais c’est l’action déterminante du maquis Vallier qui a permis sa libération. Voilà pourquoi l’une des rues du hameau porte son nom (rue du Maquis Vallier libérateur de Giens 23 août 1944).
14 - Bataillon d’infanterie de marine du Pacifique : cette unité de la 1e DFL, composée en partie de Calédoniens et Tahitiens, commandée par le capitaine Magendie, vient de se distinguer au cours de la dure bataille pour Hyères, en particulier lors de l’assaut donné au Golf-Hôtel, à l’Est de la ville.

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177ème jour de maquis.

Monday 14 August 1944

Je n’ai pas continué l’autre jour par fatigue et faim, et comme le Cdt est revenu trop tard, je n’ai pas pu aller au Luc, comme je le voulais. Au total, nous avons mangé deux tomates chacun à 10 h du soir avec un peu de sel, et ça commençait à drôlement tirer à la fin. A 1h du matin, les guides sont enfin arrivés, et après une bonne montée dans la nuit, nous arrivions à 4 h 1/2 à notre nouveau, et espérons le, dernier camp1 de maquisards. Une soupe faite dans une lessiveuse qui sentait bien le savon, fut engloutie à toute vitesse, et sans aucune récrimination concernant son goût, après quoi, tout le monde sauf moi s’en fut coucher.

Avec le guide, nous sommes allés reconnaître ce qui devait être l’emplacement définitif du camp, mais vu le temps que nous devons rester ici, vu le manque de commodités du dit endroit, j’ai décidé que nous restions ici. On y est très bien. Eau de source à volonté, grands châtaigniers plusieurs fois centenaires à l’ombre desquels, nous restons le jour et c’est sous leur feuillage épais sous lequel s’abrite mon PC que j’écris maintenant. La nuit, on dort dehors, toujours sous les mêmes châtaigniers et sur une épaisse couche de fougères qui fait un sommier épatant.

Je reviens un peu sur les incidents qui ont précédé notre départ. Le dépouillement fait par le “bureau de vote”, - j’avais mis pour qu’il y ait toute garantie d’impartialité comme bureau le brigadier de gendarmerie, le plus vieux et le plus jeune des membres du maquis, - je n’ai même pas voulu prendre connaissance des résultats et j’ai passé la liste au Cdt. Il me l’a rendue le soir sans un mot de commentaire et depuis il est bien dégonflé et calmé. D’après tous les échos que j’en ai eus il a fait une vraie campagne électorale contre moi, alors que moi je me suis contenté de laisser toute liberté à chacun. Il a même eu un mot malheureux, puisqu’il a dit au brigadier après avoir vu la liste: “il y en a plusieurs qui ne tiennent pas leur parole”. C’est évidemment quelque chose que je ne risquais pas de dire puisque je n’avais, moi, demandé à personne sa parole de voter pour moi.

Comme me l’a encore redit le brigadier aujourd’hui, c’est un politicard et un ambitieux, qui n’avait qu’une envie, c’est de croquer les marrons que les autres avaient tiré du feu depuis 6 mois! On commence à en avoir drôlement assez des ouvriers de la dernière heure…

Pendant le déplacement, il a vraiment fait le chef de son groupe sans plus, vu surtout l’incapacité de guider à travers Boches un groupe comme le mien. Une seule fois il a voulu, d’accord d’ailleurs avec l’Aspirant me montrer que je me trompais de chemin. Alors que nous marchions en direction SE de nuit, ils sont venus tous les deux m’affirmer qu’on marchait vers l’ouest, confondant la Polaire avec je ne sais quelle autre étoile et sans penser à regarder la position de la lune. Je n’ai pas eu de peine à avoir mon petit succès personnel en montrant à l’Aspirant d’abord la boussole, puis la Polaire, puis enfin, en faisant remarquer que j’ignorais que la lune se levait à l’Ouest.

De toutes façons et sans vouloir me flatter outre mesure j’estime,- et les gens sensés de chez nous me l’ont tous dit -, que c’est déjà un assez joli tour de force que d’amener 52 hommes armés et lourdement chargés du Haut-Var jusqu’ici, faisant 110 km en 4 jours, qui auraient été trois et demi si notre guide n’avait pas été obligé de partir sans pouvoir attendre. Et cela à travers des barrages de Boches de tous côtés, sans guides et pour la deuxième partie du parcours sans autre carte que la Michelin ce qui est maigre quand on n’a que des sentiers ou à travers bois comme lieux de cheminement.

Je commence maintenant à faire des projets pour l’après guerre… Jusqu’à présent, cela me semblait si lointain et tellement incertain que je me forçais à ne pas y penser, que je ne voulais pas me laisser aller à quelque chose qui pouvait me rendre plus dure ensuite la tension nécessaire pour tenir

Pas facile de s’abstraire un moment du métier! Pour une fois que j’allais un peu parler de mes projets de voyage d’après guerre voilà qu’on m’amène trois prisonniers, trois Italiens évadés de Port Cros où ils travaillaient pour les Boches. Interrogatoire d’identité, confiscation des papiers et de l’argent (pour lequel je leur ai donné un reçu régulier) et je les ai remis au groupe du brigadier pour qu’il leur fasse faire les diverses corvées. Décidément on a de tout au maquis, et après les prisonniers civils, les prisonniers de guerre!

Une fois tout ça réglé, j’allais me mettre au cahier, quand on entend une, deux, trois explosions bien rapprochées. Les avions tournaient depuis un moment, mais depuis avant-hier, on n’y fait plus attention tellement il y en a. C’était le poste de repérage de Saint-Lambert à 5 ou 6 km de nous qui se faisait bombarder et nous avons vu les explosions de près. J’ai d’ailleurs l’impression qu’ils n’ont pas atteint cette fois leurs objectifs aussi bien qu’avant hier où ils ont fait des dégâts complets.

C’est la soupe. C’est bien difficile d’écrire d’une façon suivie.

1- Il se situe entre Les Mayons et Collobrières, près du col des Fourches. Depuis le 11, les bombardements alliés sur les installations militaires allemandes se sont intensifiés. Ici, il s’agit du poste radar installé sur le plateau de Lambert et qui est dans le périmètre de protection de Toulon. Le maquis Vallier sera chargé par les Américains de contrôler cette position le lendemain

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175ème jour de maquis.

Saturday 12 August 1944

Forêt des Mayons1

Joli bout de route depuis mercredi soir. 85 à 90 km, avec tout le barda, à travers des pays infestés de Boches, avec 52 hommes au départ et autant à l’arrivée. Un seul point noir au tableau, l’absence du guide que nous devions rencontrer ce matin ici en arrivant, et qui s’impatientant devant notre retard, a disparu et nous laisse en plan sans ravitaillement ni boissons.

Il est trois heures un quart de l’après-midi et on n’a absolument rien mangé depuis hier après midid. Aussi, cela commence à m’inquiéter plus que sérieusement si au retour du Cdt qui est allé jusqu’aux Mayons, en civil pour voir s’il ne voyait pas nos guides, il n’y a rien, je vais essayer de me faire prêter un vélo pour pousser jusqu’au Luc, où entre tous les parents et connaissances, j’espère bien trouver de quoi manger pour mes gars.

1 - Commune située sur les contreforts des Maures, près du Luc. C’est sur son territoire que s’était rassemblé le premier grand maquis du Var, futur camp Faïta (FTP) autour de Jean Bertolino au printemps 1943. Vallier est ses hommes sont installés à Valescure.

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174ème jour de maquis

Friday 11 August 1944

Depuis trois jours que je n’ai pas écrit, beaucoup d’évènements. En ce moment, j’écris assis sur l’herbe, sous les pins de la région de Flassans1, ce qui évidemment me change un peu de mes régions habituelles du Haut-Var. Nous passons ce soir la N7 et pénétrons donc dans cette zone de l’avant2, en attendant ce fameux débarquement. Cette fois, les Anglais auront-ils prévenu sérieusement ou bien est-ce encore une manœuvre politique? Toujours est-il que nous descendons depuis avant hier et que nous avons déjà fait en 36 heures une bonne cinquantaine de bornes sinon plus. En général le moral est excellent et la marche, bien que difficile avec 52 hommes à travers une région absolument infestée de Boches, s’est très bien passée jusqu’à présent. Grâce au débarquement promis avant-hier soir et grâce aussi à une énergique mise au point que j’ai faite le matin du même jour, le moral d’ensemble va très bien. Mais ce n’était drôlement pas vrai la veille au soir, où encore un peu il y avait désertion de 22 hommes, chiffre qui m’avait été annoncé par François affolé. Vingt deux est peut-être beaucoup, mais il y en avait une bonne douzaine sûrement. Il faut dire que le commandant y était pour beaucoup. Pendant toute la journée où je n’y étais pas, parti devant avec la colonne de voitures pour préparer le cantonnement, il a, parait-il, passé son temps à monter les hommes contre moi pour les attirer à lui. Richard m’a dit en tant de mots le soir même que le commandant voulait attirer tous les hommes à lui pour prendre le commandement du maquis. J’ai passé une partie de la nuit à réfléchir sur ce que je devais et voulais faire, et quand je suis allé me coucher, j’étais tout décidé à dire au patron que je ne voulais plus m’occuper d’une façon continue et effective du maquis, que je m’occuperais volontiers du ravitaillement des hommes à condition d’avoir un peu de liberté à moi. Et au matin, en me réveillant, j’ai eu l’impression que c’était du dégonflage, et j’ai pensé au contraire que je ne quitterais le maquis qu’après avoir remis les choses au net et au clair avec tout le monde.

Aussi le matin, j’ai réuni tout le monde et j’ai mis chacun devant ses responsabilités. Après avoir dégagé la leçon des derniers incidents, j’ai donné mes décisions. Partage du maquis en plusieurs maquis de 15 ou 20 hommes, dirigés par le Cdt ou moi, au choix des hommes, chacun de nous suivant le nombre dont il dispose, subdivisant encore son maquis si c’est nécessaire. Je les ai fait voter en pleine liberté de conscience, et en insistant bien sur le fait qu’il n’y avait aucune pression ni contrainte d’aucune sorte. Au dépouillement sur 60 votants, il y a eu 6 ou 7 bulletins nuls déposés par des nouveaux, des gens qui ne voulaient vexer personne, 3 voix pour le Cdt et tout le reste, soit près d’une cinquantaine pour moi.3

fausse carte d'identité

1 - Le maquis se trouve alors entre Flassans et Cabasse dans le Var moyen. Il vient de réquisitionner des pommes de terre à la ferme du Grand Campdumy
2 - Cette zone désigne dans le plan élaboré par les états-majors FFI la zone de contact avec les troupes débarquées et donc la zone des combats. Le Haut-Var où se trouvait Vallier jusque-là était dans la zone dite « d’influence des maquis ». La « zone des maquis » était située dans les Basses-Alpes.
3 - Note sur la scission
À la suite de cette affaire, quelques hommes restent dans la région de Brue-Auriac sous les ordres de l’adjudant de gendarmerie Florentin et ne suivent donc pas Vallier dans sa descente vers la côte.

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170ème jour de maquis

Monday 7 August 1944

Nous voilà dans notre 11ème maquis, après avoir effectué notre 10ème décrochage. je viens de revoir la liste de nos divers emplacements, et elle commence à être longue. début à Farigoule, sur la limite des Alpes-maritimes, puis le Louquiers. Grand décrochage célèbre dans la mémoire de tous ceux qui y ont participé pour aller jusqu’aux Margets, 60 km avec un barda terrible sur le dos. Des Margets à la limite des Basses-Alpes, nous pénétrons dans ce département à la Blanche, après un séjour de 4 jours à la Chapelle de Baudinard, où pour la première fois, nous vécûmes en hommes des cavernes. A la Blanche, nous apprenons le débarquement, et à toute vitesse nous remontons aux Margets. Quelques jours de belle vie, d’enthousiasme et d’attente confiante, après quoi nous redevenons maquis, bêtes pourchassées et gens à qui il faut beaucoup de cran pour continuer à avoir confiance! Décrochages successifs, d’abord chez Bondil, après l’attaque boche du 7 juillet, puis à la Blanche, la Tour, la forêt de Malassoque, et enfin le puits de Campagne où nous sommes maintenant, presque à la limite des B.d.R. Quel chemin parcouru depuis le mois de février… Tout le Haut-Var, des Alpes-Maritimes aux Bouches-du-Rhône en passant par les Basses Alpes, tout à pied, et souvent avec tout le déménagement sur le dos. Et au moins une fois sur deux, un temps de chien pour chaque décrochage.

chemin parcouru

Je crois que nous, je parle de “nous” de Farigoule, des Louquiers et des Margets, de “nous” de la dure époque et non de ceux qui sont venus quand ils ont vu que c’était déjà du tout cuit, de nous qui avons fait la garde de nuit en nous gelant, la garde de jour en nous trempant, qui avons fait 12 ou 15 heures de marche chargés comme des bourriques, qui avons vu tomber sous les balles ennemies nos camarades des premières heures, nous pourrons quand même regarder en face les “résistants” en chambre et en pantoufles, qui “font la guerre”, qu’ils disent! Et même sans combattre directement, sans parler de la force en potentiel que nous constituons et qui se manifestera bien le jour du débarquement j’espère, nous en avons déjà des résultats! De mercredi à samedi nous avons déplacé contre nous 800 Espagnols et 400 à 500 Miliciens, Waffen et Boches, qui nous ont cherché dans tout le Haut-Var1,, qui ont usé des quantités d’essence et de munitions et qui n’ont rien fait d’autre pendant ce temps là. Et comme ils ne sont là que pour la répression des maquis, nous pouvons dire sans crainte que, de concert avec les FTP, nous immobilisons un effectif de troupes boches d’au moins 1000 à 1200 hommes et tout un matériel moderne puisqu’ils ont attaqué Canjuers au canon, voitures blindées et avec un avion.

Il n’empêche que c’est un genre d’activité bien passif quand même et on languit beaucoup de passer à des exercices plus positifs. Mais aussi, il est si difficile de s’y reconnaître dans les divers ordres que l’on reçoit. premier ordre: guérilla partout, puis aussitôt après, plus aucune action permise, ordre direct de Koenig, suivi d’une circulaire portant intensification de l’action des guérillas en attendant le débarquement2. Et il y a deux ou trois jours, ordre à la radio d’agir en Bretagne, mais de ne pas bouger dans le reste de la France. Alors?

De plus en plus souvent, il m’arrive de me demander ce que nous faisons ici. C’est qu’on commence à être un peu douché par les déceptions successives et pas mal désabusés. On nous promet le débarquement probable en mai, certain en juillet, certain en août, certain, quand? En octobre peut-être? Et toutes les semaines, depuis trois semaines, nous devons partir en guérilla dans trois ou quatre jours… J’ai constitué les groupes de combat, tout est prêt et chaque fois on remet de huit jours! J’en ai si souvent, bien bien marre…

Les nouvelles d’ailleurs arrivent de plus en plus mal. C’est merveilleux quand j’arrive à avoir des lettres tous les 10 jours et cela influe aussi, énormément sur le moral. Enfin, j’espère aujourd’hui ou demain avoir mon paquet de lettres et la journée me semblera évidemment bien plus belle. Ce qui m’ennuie le plus, c’est, depuis vendredi n’avoir pu faire partir une seule lettre et j’espère pouvoir avoir une occasion aujourd’hui.

Quelque chose qui me fait pas mal de peine c’est que je pense bien avoir perdu Yo définitivement pour le maquis. Sa blessure à la jambe guérit, mais assez lentement, et il ne sera pas en mesure de faire de gros efforts avant deux ou trois mois. Et je certifie bien qu’avant deux ou trois mois, je ne serai plus au maquis! Yo nous manque, surtout à Roger et à moi, et notre équipe à trois qui descendions toujours ensemble en voiture à Aiguises s’en trouve toute désorganisée. Tant que j’ai pensé son retour possible je n’ai pas voulu le remplacer dans son rôle de secrétaire et d’agent de liaison personnel et ce n’est que depuis hier que j’ai pris Claude à ce poste. Claude est d’ailleurs un petit très chic et que j’aime bien et j’ai l’impression que ça lui plaît d’être avec nous. En ce moment, avec Roger, ils sont en train de faire l’inventaire de notre tabac. Nous n’avons de notre vie été si riches en tabac, car nous avons réquisitionné les rations des trois villages: Bauduen, les salles et Régusse, soit environ 20 à 30 kg de tabac en tout. De quoi fumer pendant un moment cette fois, le plus joli c’est que depuis hier je n’ai pas fait de distribution bien que ce fût dimanche et que même j’ai menacé de distribuer le tabac que nous avons aux FTP, si les choses ne s’arrangeaient pas avant midi aujourd’hui. Elles se sont en partie arrangées et je vais faire la distribution à midi mais pas à tout le monde. depuis longtemps, je m’étais rendu compte de vols qui s’étaient produits chez nous, en réalité depuis le débarquement et l’arrivée de nombreux nouveaux sur qui il était facile de faire retomber la faute. Je savais parfaitement qui étaient les coupables, mais il n’y avait jamais moyen de les attraper sur le fait. Hier, pendant que tout le monde mangeait, je les ai fait garder par Pierrot et Vincent, et, avec le commandant, l’aspirant Guy3, un nouveau qui me semble bien et à qui j’ai donné un groupe, le brigadier, nous avons fouillé les cabanes. Dans celle du GR, j’ai trouvé de l’Elescatine volée, du savon, du sucre et comme je savais que les voleurs étaient de cette bande, j’ai fini par en faire avouer un. Évidemment, j’ai supprimé le tabac et le vin aux 5 coupables, mais je ne sais vraiment pas quoi trouver comme punition pour eux. C’est que ces messieurs font encore les forts et vont en disant que même si je suis malin, ils sont encore plus malins que moi. On verra bien quel sera le plus embêté, d’eux ou de moi, quand ils verront fumer les autres et boire du vin.

D’ailleurs, je suis décidé à pousser l’affaire loin, s’ils ne veulent pas céder, et je veux purger le maquis de l’esprit qu’ils tentent d’y mettre. C’est qu’il suffirait d’un petit groupe de brebis galeuses de ce genre pour mettre la discorde dans le camp, et si nous avons perdu un bon nombre de types qui sont allés aux FTP, sûrement la bande du GR y est pour beaucoup. C’est d’ailleurs la même bande depuis longtemps, depuis les Margets, et bien qu’il ne faille pas parler des morts, il faut bien avouer que le pauvre Dominique a été pour beaucoup dans cet esprit. Seulement lui, il a changé après l’attrapage que j’ai eu avec lui après mon retour de Draguignan, et avait repris son esprit de Farigoule et des Louquiers, tandis que les autres n’ont fait qu’empirer…

Je viens de marquer les mutations et les punitions sur ma “décision de la journée”, et j’ai envoyé Claude me l’afficher. Depuis ce matin il travaille pour moi, et vraiment, je crois qu’il me rendra bien des services. Et c’est vraiment un gentil petit. J’ai fait le compte tout à l’heure et nous sommes 64 ici, plus 5 en déplacement, soit 69 en tout. Heureusement qu’il faut éviter les concentrations et être par petits groupes! Mais ceux qui font la théorie sont souvent, hélas! loin de la pratique et s’il n’est pas facile de tenir bien en main 70 hommes qu’on a autour de soi, il est matériellement impossible de le faire avec des hommes dispersés en petits groupes à moins d’avoir des cadres de grande valeur. Et ce n’est pas tout à fait le cas, bien qu’actuellement avec le commandant et l’aspirant, j’ai deux chefs, en qui je puis, semble-t-il, avoir confiance.

Et pourtant, comme l’expérience du maquis est quelque chose qui ne se remplace pas! et malgré la valeur des officiers, il leur faudra un moment, tout comme il me l’a fallu à moi même pour l’acquérir. Leur tâche sera d’ailleurs bien plus facile que ne le fut la mienne, car ils arrivent dans quelque chose ‘organisé qui marche et avec quelqu’un pour les mettre au courant, tandis qu’à mon arrivée à Farigoule, rien n’existait et nul n’existait pour m’aider. Quand je pense qu’il s’est passé plus de 15 jours, je crois, avant que ne monte quelqu’un (un quelqu’un qui n’y comprenait pas beaucoup) et que je n’ai vu le patron au maquis qu’au bout de deux mois.

Hier, avec le Cdt, nous sommes allés jusqu’à une ferme à 4 km, où, je crois, nous serons mieux qu’ici. On va y déménager dès après-demain mercredi, et d’ici là, je veux laisser aux gens le soin de bien se laver et de laver leur linge avec notre eau actuelle pour ne pas commencer à gaspiller l’eau de là bas dès notre arrivée. C’est un pays bien perdu, tout au moins par le côté par lequel nous sommes arrivés et on pourra peut-être y rester plus tranquilles qu’ici, où je ne me sens pas bien du tout, tellement on est vu de partout. En réalité, si je m’écoutais, on partirait dès demain matin, mais je crois qu’il est plus raisonnable de laisser un jour de battement. Au fond, ce n’est pas bien sûr, et je vais voir si je ne vais pas fixer le départ à demain matin. Ce qu’il me faudrait c’est un peu d’essence pour les voitures et je me régalerais de conduire la V8. Hier nous sommes arrivés à la mettre en marche rien qu’avec de l’alcool et c’est un moteur joliment souple. Mais elle ne tient pas à l’alcool et je n’ose pas me lancer sur un chemin plus ou moins mauvais avec ça. A propos de voiture, je viens de repenser à la 11, et à tous nos voyages avec la traction. Comme ce temps semble lointain! Et surtout, quand reviendra-t-il?

J’attends le patron tous les soirs pour qu’il vienne m’annoncer le débarquement pour le lendemain matin, mais je commence à y croire de moins en moins. Je trouve que s’ils voulaient le faire cela leur serait tellement facile, que c’est à croire que s’ils ne le font pa actuellement c’est qu’ils n’ont pas l’intention de le faire. Ne veulent-ils pas laisser les Français prendre pied chez nous?

Les FTP semblent bien désorganisés puisque les voilà en train de se replier sur nous4. Ils auraient parait-il reçu l’ordre de repli sur le camp Vallier et ils se regroupent par petits groupes à un emplacement que je leur ai indiqué. seulement je n’ai toujours pas de vélo pour voyager, et je ne peux guère m’absenter un jour entier pour aller leur rendre visite. Là aussi, j’attends le patron pour que nous réglions les diverses modalités pour les aider: vivres, combat en commun etc..

Le patron serait tout prêt à tout leur donner, mais heureusement que je les connais mieux que lui et que je freine. J’ai un peu peur que dès qu’ils seront dépannés, ils ne fassent comme à Canjuers et ne se paient notre tête. Je souhaite de tout cœur de me tromper et je ne demande pas mieux que d’établir une franche et loyale collaboration entre eux et nous. On verra…

1 - En effet, les occupants ont mené diverses expéditions à la recherche des maquisards dans ce secteur du Haut-Var depuis le début août. Aups en fait régulièrement les frais. Outre les 14 otages pris le 2, une nouvelle expédition a lieu le 6 août contre Canjuers (où des fermes sont encore brûlées) et Aups et une autre encore le 12. Ce jour-là, 12 hommes sont pris dont plusieurs résistants ainsi qu’un dépôt de 300 fusils.
2 - Vallier fait allusion ici aux ordres contradictoires reçus de Londres (par la radio) au moment du débarquement du 6 juin. L’appel à la mobilisation générale a été suivi le 10 et les jours suivants de consignes de freinage de la part du général Koenig, chef extérieur des FFI. On sait que le débarquement ne saurait tarder. L’assurance en sera donnée le lendemain. Jean Morel, qui vient d’arriver au maquis, à Puits-de-Campagne, a raconté cela dans une brochure dactylographiée parue sous le titre Avoir 16 ans dans le maquis : « ce 8 août est un très grand jour, à double titre : un message radio « Nancy a le torticolis » est l’annonce attendue ; le débarquement est pour la semaine prochaine ; c’est aussi mon anniversaire. Le maquis va faire mouvement, cette fois pour aller se battre » (p. 14).
3 - Il s’agit de l’aspirant Guy Barel, ancien EOR du 3e RIA. Le jeune Jean Morel qui avait été l’élève de Guy Barel, professeur de gymnastique au Lycée Rouvière, à Toulon, se retrouve dans son détachement. Guy Barel est le fils du député communiste des Alpes-Maritimes, Virgile Barel (ce que Gleb Sivirine ignorait encore lorsque je l’avais rencontré en 1984). Son frère Max Barel est l’un des martyrs de la Résistance communiste : polytechnicien, responsable clandestin à Lyon (Front national), arrêté le 6 juillet, il vient de mourir des suites des tortures subies dans les locaux de la Gestapo de Lyon.
4 - Après la grande expédition allemande du 2 août, les FTP du camp Robert qui ont pu se dégager sans pertes se replient vers Quinson et le secteur de Rians (où ils vont récupérer l’équipage d’un bombardier américain qui a fait un atterrissage forcé). Les FTP vont recevoir l’ordre de rejoindre les Bas-Alpins (18e et 13e cies) de l’autre côté du Verdon. Ils seront attaqués par les Allemands le 11 août à Sainte-Croix-du-Verdon et sévèrement touchés (19 morts dont plusieurs du camp Robert).

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165ème jour de maquis

Wednesday 2 August 1944

Encore un décrochage1 en perspective pour ce soir, et on commence vraiment à se demander quand est-ce que cette vie de bêtes traquées va cesser. Pourtant, si tout va bien, peut-être pourrons nous prouver aux gens qui nous chassent que le gibier a quelquefois des retours agressifs qui peuvent faire mal et je voudrais bien que Jo et Garrus me reviennent ce soir avec les renseignements espérés sur le retour de la colonne allemande2.

J’ai tort de dire allemande, car il n’y a dedans comme allemands que des cadres, officiers et sous officiers, tandis que les troupes sont constituées par 800 hommes de la Division Bleue Espagnole3 retirée du front russe, et environ 400 hommes de la Waffen SS et de miliciens4 habillés en Allemands. Toute la racaille et la lie de la soldatesque chargées entièrement de la répression contre nous. Ce matin, ils ont attaqué Canjuers, Canjuers où il n’y a plus “nous” et d’après la fumée qu’on voit monter, la Médecine, mon ancien PC, doit être en train de brûler. Ils ont attaqué avec canons, voitures blindées et infanterie portée (portée par tous les cars qu’ils ont réquisitionnés dans la région) et s’ils restent ce soir là haut, demain matin nous allons nous embusquer sur la route et les attendre. Je voudrais bien qu’ils ne se croient plus invincibles ni invulnérables.

Depuis l’autre jour, deux ou trois faits intéressants. D’abord, j’ai un nouvel adjoint, le commandant dont j’ai déjà parlé. Il semble quelqu’un de correct, qui comprend les choses et qui admet tout à fait de m’obéir. La chose qui va m’être peut-être plus difficile, c’est de mettre au point avec le patron, que les galons impressionnent et qui serait tenté d’oublier les vieilles promesses sur le commandement du maquis.

Le patron s’est créé un PC de campagne qui a fonctionné deux jours et qui s’est dissout aujourd’hui pour décrocher avec le gros de la troupe. Il est avec quelqu’un de très bien, Jean-Pierre5, le chef des corps francs de Lyon, qui est chargé de la mise en place des guérillas. Le dénommé J. P. qui a visité pendant 6 mois des tas de maquis en France m’a dit qu’il n’avait pas vu un seul maquis qui lui ai fait autant plaisir que le mien avec la discipline ferme mais douce avec laquelle étaient menés les hommes. Il m’a félicité à plusieurs reprises et venant de lui le compliment m’a fait plaisir!

Dimanche soir, avec le patron et lui, nous avons eu une longue entrevue avec les chefs F.T.P.6. Après une discussion très cordiale, on est tombés tous d’accord sur les modalités d’un accord complet entre les deux groupements, et j’ai eu l’impression très nette que la leçon de l’autre jour a sérieusement calmé les F.T.P. Là aussi gros compliment involontaire de Dominique, le chef FTP qui m’a dit avoir constitué un groupe avec les gens venus de chez nous et que c’était un de leurs groupes d’élite. Et pourtant, Dieu sait si ceux de chez moi qui sont passés aux FTP, à part deux ou trois exceptions, sont loin d’être les meilleurs. Je vais essayer de dormir une demi heure car cette nuit je ne pense pas dormir beaucoup.

1 - Le maquis se prépare à rejoindre Puits-de-Campagne sur la commune de Saint-Martin-de-Pallières. Il y restera jusqu’au 9 août. Ce secteur avait connu une première implantation maquisarde au début de 1943 avec l’un des détachements de la 1e cie FTP de Provence et une expédition de représailles allemande.
2 - En effet, les occupants ont lancé ce jour-là une grande expédition contre le Plan-de-Canjuers. Ils vont brûler plusieurs bergeries et faire sauter le pont d’Aiguines. Au retour, les hommes restés à Aups subiront un nouveau contrôle et des perquisitions, 14 d’entre eux seront pris en otages et conduits à Brignoles. Ils seront libérés les jours suivants, non sans parfois avoir subi des sévices. Deux hommes seront retenus prisonniers dont le lieutenant Morhange nouveau chef AS du secteur d’Aups.
3 - La présence d’éléments de la Division Azùl (division espagnole envoyée par Franco sur le front de l’Est) en France relève du fantasme. C’est un bruit qui s’est répandu dans la population et chez les résistants, que l’on retrouve ailleurs. Cette rumeur provient peut-être de la présence d’immigrés ou réfugiés espagnols dans les groupes antimaquis (Brandebourg) utilisés par la Wehrmacht.
4 - Les miliciens dont il est fait état désignent précisément les éléments antimaquis, Brandebourg (assimilée à des Wafen-SS) et non la Milice française qui ne participe pas à ces opérations.
5 - Il s’agit d’Ernest Marenco, résistant toulonnais, premier responsable du Groupe franc du mouvement Combat à Toulon, qui avait pu échapper à la Gestapo venue l’arrêter le 25 mai 1943 (son épouse et son beau-fils, Roger Baroso, qui a tiré sur les agents du SD, sont arrêtés). Replié à Lyon, il était passé au réseau Gallia, puis était revenu dans le Var en 1944 pour mettre en place la station radio clandestine Sycomore, dont les émetteurs, destinés aux réseaux gaullistes, étaient installés autour du Beausset, de Gonfaron et de Cotignac (Grenadine). Pour plus de précisions sur les responsables résistants du Var, on pourra se reporter à ma chronique « La Résistance de A à Z » dans Résistance Var, bulletin de l’ANACR du Var.
6 - Il s’agit des responsables FTP des groupes bas-alpins (en particulier la 18e cie) installés de l’autre côté du Verdon. Une première rencontre a eu lieu le 27 juillet (Vallier est venu se faire restituer un container tombé près de Quinson et récupéré par les FTP, l’entrevue a été concluante et cordiale). Une deuxième rencontre vient de se tenir le 30 en présence de Picoche, le « patron », pour préparer une action coordonnée sur Moustiers (voir Jean Garcin, De l’armistice à la Libération dans les Alpes-de-Haute-Provence, Digne, 1983)

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161ème jour de maquis

Saturday 29 July 1944

(Je continue samedi matin)

Après maints efforts, et malgré l’aide des bœufs (je dis “malgré” car les bœufs n’ont tiré que lorsqu’ils furent complètement lâchés), nous étions en train d’arriver à sortir le camion, quand je vois arriver à pied, Casa, l’un de ceux qui étaient partis avec Dominique. J’ai eu aussitôt devant mes yeux l’image de Boué, revenant d’Aups tout seul à pied, après la mort d’Ernest et de Duchâtel1, et j’ai eu le pressentiment d’une catastrophe. Je n’ai pas eu à attendre longtemps d’ailleurs puisque Casa m’annonçait aussitôt la mort de Dominique et d’Etienne, les blessures de Yo et de Tomy. Je crois que je n’en ai pas même été étonné, tellement déjà la veille, cette expédition ne me plaisait pas et depuis le matin, je m’attendais un peu à chaque instant à l’annonce d’un malheur. J’ai même eu un moment de soulagement quand il m’a dit que Yo n’était que blessé, je le voyais déjà mort2

Dilemme pendant cinq minutes. Il fallait évidemment aller chercher les blessés, mais comment? Je ne savais pas s’il y avait vraiment encore des Boches à Aups et je risquais donc fort la vie de ceux que j’emmenais avec moi. En prendre deux et y aller avec la voiture ou en emmener 12 et y aller avec le camion, FM et tout le reste? Dans la deuxième alternative, on se défend, mais s’il y a une embuscade on en perd douze au lieu de trois…. J’ai fini par prendre la solution intermédiaire et nous y sommes allés 6, avec FM et armement double.

Les Boches n’y étaient plus et nous sommes allés nous incliner sur les corps de nos camarades. Etienne avait été tué sur le coup d’une balle à la tête, tandis que Dominique avait été transpercé de plusieurs rafales et portait des blessures d’éclats de grenades. Quant à Yo et Tomy, ils venaient d’être transportés par les FTP chez nous, mais par une autre route, ce qui fait que nous ne les avions pas rencontrés.

Moment poignant que celui où on s’incline devant un camarade de combat depuis le début du maquis, un camarade qu’on a quitté 12 h plus tôt, plein de confiance et de joie de vivre. Dire qu’il était si sûr de ne pas être touché à cette guerre, Dominique, si sûr de passer à travers, comme jusqu’à présent il avait passé si souvent à travers des situations les plus périlleuses3

Retour silencieux, et le lendemain, nous devons aller en groupe rendre les honneurs à l’enterrement. Là-dessus, j’apprends que les Boches et les Waffen SS sont en train d’attaquer le camp des FTP et qu’ils sont tout autour d’Aups4. Évidemment, je décide de ne pas aller risquer complètement la vie de 15 hommes, alors que ce n’est pas absolument indispensable, et bien m’en prend, car j’apprends, l’après midi, que cinq minutes après l’enterrement, une colonne qu’au moins 300 Boches a défilé à travers Aups5, c’est à dire qu’il y aurait encore eu accrochage entre eux et nous, mais accrochage vraiment disproportionné en tant que forces.

Dans l’après-midi, je vais voir Yo et Tomy, mes deux blessés que javais laissés dans une maison amie du village voisin, je les retrouve dans un état aussi satisfaisant que possible et je décide de les y laisser aussi longtemps que nécessaire pour qu’ils puissent se remettre. Mais l’homme décide… et voilà qu’à minuit, alors que je venais à peine de m’endormir, arrivent Jo et Mura, qui me disent que les Allemands sont à Bauduen, aux Salles et à Aiguines, où ils fouillent toutes les maisons pour y trouver les réfractaires6. Il faut dire que Jo et Mura devant descendre à Draguignan, je les avais envoyés dès dimanche soir aux Salles pour qu’ils y prennent le car de lundi matin et c’est ainsi qu’ils ont appris les nouvelles. Nous allons tous deux, Jo et moi chercher les blessés avec la traction avant que j’avais réquisitionnée la veille à Régusse, et après pas mal de péripéties, les voilà installés au camp. Mais au camp je ne suis pas rassuré du tout, car si Tomy peut marcher facilement, Yo en est totalement incapable et je m’inquiète beaucoup d’un décrochage rapide où on ne pourrait pas l’emmener. Aussi, dès l’après-midi, j’envoie Max et Vincent reconnaître un emplacement que j’avais repéré sur la carte, et, l’exploration s’étant avérée probante, nous déménageons dès le soir. Aussi le voyage peut se faire en camion et en voiture pour les blessés et les amochés et tout notre matériel se trouve ainsi apporté.

Bois de Malassoque

Nouveau camp en pleine forêt, bois de Malassoque et de la Roquette7, avec des groupes assez dispersés dans la nature, groupes que je veux rendre de plus en plus indépendants les uns des autres, en faire en quelque sorte des petits maquis séparés. Cela me sera plus facile, s’il est vrai, comme on me l’a dit, qu’il va m’arriver un certain nombre d’officiers et de sous-offs. Il m’est arrivé déjà, avant-hier, un authentique commandant que j’ai mis pour le moment carrément et simplement dans un groupe, mais à qui je vais donner le commandement de ce groupe et à qui je vais demander de remplir auprès de moi les fonctions d’adjoint8. Ce n’est vraiment pas banal de voir un commandant adjoint à un lieutenant, mais il y a tant et tant de choses bizarres et extraordinaires dans notre vie qu’on finit par ne plus y faire attention. En principe demain, il doit y avoir une grande cérémonie pour la remise des brassards officiels et remise du fanion du groupe, avec le grand chef F.F.I. du département, mais on m’a si souvent promis les visites des grands chefs sans que jamais nous ne voyions personne que je reste légèrement sceptique quant à la véracité de l’information. Cela d’autant plus que j’attends le patron depuis avant-hier, il doit rester avec moi, ou tout au moins en liaison continue et ma foi, j’ignore totalement ce qu’il devient en ce moment.

Cela m’impatiente pas mal, car j’ai reçu les ordres pour commencer à bagarrer sur les routes contre les éléments isolés, et je ne voudrais pas commencer avant que le patron ne nous apporte tout le ravitaillement promis, et d’autre part je ne veux pas attendre la signature de la paix pour commencer quelque chose! Que c’est difficile de naviguer entre des ordres contradictoires, et c’est pourtant, non seulement ce que je fais sans cesse actuellement, mais c’est encore ce que nous avons fait à peu près tout le temps depuis plusieurs mois.

Aujourd’hui, j’ai envoyé Max avec 6 hommes (dont le cdt) me chercher de l’essence et du vin et cela avec le camion. Cela m’embête bien d’envoyer des gens en voiture, et pourtant comment faire d’autre part pour ravitailler tout mon monde?

Il y a des choses que nos chefs militaires ne comprennent pas beaucoup quand même! Par exemple, qu’ici c’est un maquis et non une caserne et qu’on ne mène pas du tout un groupe de maquisards, dont beaucoup ont plus de six mois de vie vraiment très dure, comme si c’étaient des recrues obligées de venir par le fait du service militaire. Ainsi, l’autre semaine, on m’envoie Richard, brigadier de gendarmerie qu’on m’affecte d’office comme adjoint9. Ce n’est pas pour protester contre Richard qui fait ce qu’il peut mais n’a pas la manière, mais j’ai trouvé le procédé un peu fort. J’ai d’ailleurs obéi, en m’arrangeant de façon à ne pas avoir la présence de Richard trop près de moi, car il me “gonfle” et en plus, comme je sais parfaitement qu’il ne peut pas remplir le rôle en question, je l’ai doublé par Pierrot qui fait le boulot, et cela me permettra ainsi de prouver que les désignations faites de loin ne sont pas toujours bien proches de la vérité. Maintenant que je vais avoir des officiers, je vais leur confier des groupes et quant à Richard, on lui donnera un emploi plus conforme à ses moyens.

En regardant la date, je viens de me rendre compte que j’en suis à mon 161ème jour de maquis et à mon 130ème jour où je n’ai plus vu aucun des miens! Tout à l’heure une demi-année, et alors que la plupart du temps j’ai l’impression d’avoir bien “servi” pendant ces longs mois, maintenant il m’arrive de me demander si vraiment ce que j’ai fait a été assez utile pour contrebalancer toutes les privations et les difficultés de ma vie actuelle. Il m’arrive de penser de plus en plus souvent “à quoi bon avoir perdu 6 mois de vie, 6 mois qui auraient été riches en bonheur?” Je me raisonne et me reprends ensuite, - mais comme le débarquement devrait vite venir quand même!

1 - Le 12 juin.
2 - De retour de son expédition, la voiture est arrivée à Aups à 6 h 45, au moment où les Allemands intervenaient dans le village pour récupérer le fils d’un collabo de Carcès que les FTP avaient enlevé le 14 et qui travaillait avec eux dans le garage qu’ils utilisaient (ils détruiront le garage Rouvier et les maisons voisines). La voiture des maquisards a calé à l’entrée du village, sur la place devant l’Hôtel de ville. Les maquisards répondent aux coups de feu qui les visent. Luciani, Chaudé et Aiguier peuvent traverser la place, mais les deux premiers sont abattus. Luciani s’est comporté de façon remarquable avant de tomber criblé, en particulier d’éclats de grenade. Aiguier, légèrement blessé, échappe à ses poursuivants. Yo et Casa ont pu s’échapper en se cachant dans une remise, mais ils sont tous les deux blessés. Soignés grâce aux habitants, ils seront conduits, comme on l’a vu, au village voisin de Baudinard. Dans la bagarre, un camionneur de passage, transportant du bois, Zurletti, est tué, tandis que la jeune Rosette Cioffi, 17 ans, est abattue en tentant de prévenir les FTP qui se trouvaient encore au village. Affreusement blessée, elle mourra à l’hôpital de Draguignan.
3 - Dominique était né en 1900 en Corse. Il avait eu maille à partir avec la justice. Prisonnier, libéré en 1941, astreint à résider peu après, recherché par la gendarmerie, c’était un « dur », mais un patriote.
4 - Il s’agit de l’attaque de La Tardie déjà évoquée. Les Waffen SS en question sont un groupe de militants d’extrême droite de Toulon (PPF) et de voyous qui, après avoir sévi en ville en raflant les réfractaires (au point que leurs employeurs ont souhaité s’en séparer), ont été incorporés auprès de l’état-major de la 242e Division allemande (celle qui contrôle l’essentiel du Var et dont le PC est à Brignoles) comme groupe d’infiltration des maquis (groupe Brandebourg). Plusieurs des leurs, opérant par deux, ont sillonné le Var à la recherche de renseignements (et ont parfois été abattus par la Résistance). Le groupe accompagne toujours les troupes occupantes au cours de leurs expéditions, et se distingue dans les actions répressives les plus atroces (rafles, arrestations, sévices, exécutions). Ces hommes ne doivent pas être confondus avec les miliciens.
5 - Est-ce la colonne qui descend après l’attaque du camp FTP et effectue une prise d’otages à Salernes ou celle qui va traverser Aups le lendemain, 23 juillet ?
6 - Le plateau va être parcouru jusqu’au 24 par des troupes qui recherchent sans doute les blessés.
7 - La Roquette se trouve sur la D 13, Montmeyan-Quinson, au-dessus du pont qui avait été détruit par sabotage. Le maquis va rester à Malassoque jusqu’au 5 août.
8 - Il s’agit probablement du commandant Albert Tisserand Lubin, venant d’Hyères, est un ancien de la Légion étrangère. En relation avec Picoche, il est le chef de secteur FFI pour Hyères
9 - L’adjudant de gendarmerie Marcel Florentin, qui vient de Callas. Il est, parmi les gendarmes résistants, l’un des adjoints du commandant Favre.

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160ème jour de maquis

Friday 28 July 1944

Pas mal d’occupations plus ou moins agréables, ces temps ci, et on commence à en avoir drôlement assez de la vie du maquis! D’autant plus que tous les jours, on annonce des nouvelles plus ou moins abracadabrantes sur la situation internationale et sur la fin toute proche de la guerre1, et qu’avec ça, toutes les nuits on a des alertes plus ou moins graves et qu’on tombe dans des embuscades où on perd des hommes…

Je vais reprendre à vendredi dernier où, après avoir remonté le pain avec la 11 CV, j’ai donné la voiture à Étienne, qui avec Dominique, Yo et les deux Dracénois Casa et Tomy2, devaient aller jusqu’à Ampus pour y chercher un dépôt d’essence3. Nous, pendant ce temps, avec un splendide camion que j’ai réquisitionné à la Milice de Marseille (c’est leur camion qui vient chercher du bois et du charbon de bois du côté d’Aiguines), nous descendions jusqu’à Quinson où nous avons perquisitionné chez un collaborateur notoire, un milicien sinon un type de la Gestapo, perquisition faite entre une heure et deux heures du matin, le tout sous une pluie fine et continue et par une nuit noire. Nous avons récupéré pas mal de choses et à 3 h 1/2 nous arrivions au camp. A ce moment là, Dominique aurait dû rentrer et j’ai été assez péniblement impressionné quand la garde m’a dit que l’on n’avait encore vu rentrer personne.

Juste en arrivant sur le mauvais petit chemin qui débouche à la ferme et qui est sur un talus en remblai, la roue avant puis la roue AR du camion ont glissé sur la route détrempée, et voilà notre véhicule très dangereusement incliné, si dangereusement d’ailleurs, que j’ai bien cru que nous finirions par capoter.

Le lendemain matin toujours pas de Dominique, et nous nous mettons à essayer de sortir le camion de sa fâcheuse position. Après maints efforts, et malgré l’aide des bœufs (je dis “malgré” car les bœufs n’ont tiré que lorsqu’ils furent complètement lâchés)…

1 - On vient d’apprendre la tentative d’assassinat de Hitler et son échec.
2 - Etienne : le Cannois André Chaudé, né en 1920. Le journal a déjà mentionné Dominique (Luciani), Yo (Pierre Liétard). Casa (Louis Casanova) et Tomy (Aiguier) sont deux jeunes Dracénois. Le premier est le frère de Louis Casanova, chef du GAR (Groupe d’avant-garde républicain), groupe de lycéens créé en septembre 1943 et dont plusieurs membres sont passés au maquis (9 sont allés chez Vallier).
3 - 300 litres.

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