165ème jour de maquis

Wednesday 2 August 1944

Encore un décrochage1 en perspective pour ce soir, et on commence vraiment à se demander quand est-ce que cette vie de bêtes traquées va cesser. Pourtant, si tout va bien, peut-être pourrons nous prouver aux gens qui nous chassent que le gibier a quelquefois des retours agressifs qui peuvent faire mal et je voudrais bien que Jo et Garrus me reviennent ce soir avec les renseignements espérés sur le retour de la colonne allemande2.

J’ai tort de dire allemande, car il n’y a dedans comme allemands que des cadres, officiers et sous officiers, tandis que les troupes sont constituées par 800 hommes de la Division Bleue Espagnole3 retirée du front russe, et environ 400 hommes de la Waffen SS et de miliciens4 habillés en Allemands. Toute la racaille et la lie de la soldatesque chargées entièrement de la répression contre nous. Ce matin, ils ont attaqué Canjuers, Canjuers où il n’y a plus “nous” et d’après la fumée qu’on voit monter, la Médecine, mon ancien PC, doit être en train de brûler. Ils ont attaqué avec canons, voitures blindées et infanterie portée (portée par tous les cars qu’ils ont réquisitionnés dans la région) et s’ils restent ce soir là haut, demain matin nous allons nous embusquer sur la route et les attendre. Je voudrais bien qu’ils ne se croient plus invincibles ni invulnérables.

Depuis l’autre jour, deux ou trois faits intéressants. D’abord, j’ai un nouvel adjoint, le commandant dont j’ai déjà parlé. Il semble quelqu’un de correct, qui comprend les choses et qui admet tout à fait de m’obéir. La chose qui va m’être peut-être plus difficile, c’est de mettre au point avec le patron, que les galons impressionnent et qui serait tenté d’oublier les vieilles promesses sur le commandement du maquis.

Le patron s’est créé un PC de campagne qui a fonctionné deux jours et qui s’est dissout aujourd’hui pour décrocher avec le gros de la troupe. Il est avec quelqu’un de très bien, Jean-Pierre5, le chef des corps francs de Lyon, qui est chargé de la mise en place des guérillas. Le dénommé J. P. qui a visité pendant 6 mois des tas de maquis en France m’a dit qu’il n’avait pas vu un seul maquis qui lui ai fait autant plaisir que le mien avec la discipline ferme mais douce avec laquelle étaient menés les hommes. Il m’a félicité à plusieurs reprises et venant de lui le compliment m’a fait plaisir!

Dimanche soir, avec le patron et lui, nous avons eu une longue entrevue avec les chefs F.T.P.6. Après une discussion très cordiale, on est tombés tous d’accord sur les modalités d’un accord complet entre les deux groupements, et j’ai eu l’impression très nette que la leçon de l’autre jour a sérieusement calmé les F.T.P. Là aussi gros compliment involontaire de Dominique, le chef FTP qui m’a dit avoir constitué un groupe avec les gens venus de chez nous et que c’était un de leurs groupes d’élite. Et pourtant, Dieu sait si ceux de chez moi qui sont passés aux FTP, à part deux ou trois exceptions, sont loin d’être les meilleurs. Je vais essayer de dormir une demi heure car cette nuit je ne pense pas dormir beaucoup.

1 - Le maquis se prépare à rejoindre Puits-de-Campagne sur la commune de Saint-Martin-de-Pallières. Il y restera jusqu’au 9 août. Ce secteur avait connu une première implantation maquisarde au début de 1943 avec l’un des détachements de la 1e cie FTP de Provence et une expédition de représailles allemande.
2 - En effet, les occupants ont lancé ce jour-là une grande expédition contre le Plan-de-Canjuers. Ils vont brûler plusieurs bergeries et faire sauter le pont d’Aiguines. Au retour, les hommes restés à Aups subiront un nouveau contrôle et des perquisitions, 14 d’entre eux seront pris en otages et conduits à Brignoles. Ils seront libérés les jours suivants, non sans parfois avoir subi des sévices. Deux hommes seront retenus prisonniers dont le lieutenant Morhange nouveau chef AS du secteur d’Aups.
3 - La présence d’éléments de la Division Azùl (division espagnole envoyée par Franco sur le front de l’Est) en France relève du fantasme. C’est un bruit qui s’est répandu dans la population et chez les résistants, que l’on retrouve ailleurs. Cette rumeur provient peut-être de la présence d’immigrés ou réfugiés espagnols dans les groupes antimaquis (Brandebourg) utilisés par la Wehrmacht.
4 - Les miliciens dont il est fait état désignent précisément les éléments antimaquis, Brandebourg (assimilée à des Wafen-SS) et non la Milice française qui ne participe pas à ces opérations.
5 - Il s’agit d’Ernest Marenco, résistant toulonnais, premier responsable du Groupe franc du mouvement Combat à Toulon, qui avait pu échapper à la Gestapo venue l’arrêter le 25 mai 1943 (son épouse et son beau-fils, Roger Baroso, qui a tiré sur les agents du SD, sont arrêtés). Replié à Lyon, il était passé au réseau Gallia, puis était revenu dans le Var en 1944 pour mettre en place la station radio clandestine Sycomore, dont les émetteurs, destinés aux réseaux gaullistes, étaient installés autour du Beausset, de Gonfaron et de Cotignac (Grenadine). Pour plus de précisions sur les responsables résistants du Var, on pourra se reporter à ma chronique « La Résistance de A à Z » dans Résistance Var, bulletin de l’ANACR du Var.
6 - Il s’agit des responsables FTP des groupes bas-alpins (en particulier la 18e cie) installés de l’autre côté du Verdon. Une première rencontre a eu lieu le 27 juillet (Vallier est venu se faire restituer un container tombé près de Quinson et récupéré par les FTP, l’entrevue a été concluante et cordiale). Une deuxième rencontre vient de se tenir le 30 en présence de Picoche, le « patron », pour préparer une action coordonnée sur Moustiers (voir Jean Garcin, De l’armistice à la Libération dans les Alpes-de-Haute-Provence, Digne, 1983)

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3 Comments

  1. pnyx a dit
    7 August , 2006 à 4:04 pm

    le rapport n’est pas évident et il n’est pas toujours souhaitable de comparer des histoires différentes. Je ne peux cependant m’empêcher, en lisant ce journal de penser à ce qui se passe aujourd’hui au Liban. La force des médias occidentaux est telle que je me pose des questions sur les résitants palestiniens et sur l’intervention d’Israel au Liban.

    Je recommande à cet effet,un excellent article d’Alain Gresh, “carte blanche aux incendiaires” dans le monde diplo du mois d’aout

  2. vlp a dit
    7 August , 2006 à 6:31 pm

    Oui, effectivement, la comparaison entre des terroristes islamistes (Palestiniens ou Libanais) et un maquis sous le commandement d’un officier Français est pour le moins déplorable.

    Nos deux commentaires mériteraient d’ailleurs d’êtres supprimés, votre comparaison est indigne de ce journal.

  3. Claude Sivirine a dit
    8 August , 2006 à 6:23 pm

    Tout comme vlp je pense que ce site raconte une histoire vécue en 1944 qu’il est dangereux de lier à ce qui se passe durant l’été 2006.

    Toutefois je vois une constante entre 1944 et 2006: la perception résistance/terrorisme. Ces mots, chargés d’émotion, sont tous deux utilisés pour désigner les mêmes personnes: résistantes selon les uns, terroristes selon les autres. Je tiens à rester en 1944 et je donne deux exemples de cette utilisation du mot terroriste pour désigner ceux que maintenant tout le monde appelle résistants.

    Le premier exemple est simplement la page de garde de ce site. Il me semble que le “h” de “herroriste” correspond au “bl” de “morbleu” ou au “pas” du juron provençal “noun dé pas Dioù”. Cette page a été écrite en septembre 1945, et mon père y a apporté beaucoup de soin. S’il a éprouvé le besoin de mentionner qu’il n’était plus un terroriste c’est que probablement il s’était senti considéré comme tel l’année précédente.

    Le second exemple est un texte datant de 1994 du bulletin trimestriel de l’amicale de la 1ère DFL qui montre qu’en effet il n’y avait pas que les Allemands et miliciens qui, très naturellement utilisaient le mot terroriste en parlant des maquisards.

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