123ème jour de maquis

Thursday 22 June 1944

Et bien, j’ai fait usage de mon pouvoir de grâce plus tôt que je ne le pensais, et cela à propos de circonstances assez en dehors de l’ordinaire.

Lundi au moment de manger, arrive Lulu, qui tout essoufflé et ému, m’annonce que la brune (c’est l’une des deux prisonnières) a pris la fuite. Or, c’est une fille qui a travaillé à la Gestapo et qui y travaillait quand elle a été arrêtée, qui en plus, depuis qu’elle est chez nous a appris des masses de choses sur nous et sur nos dirigeants, et il est évident que nous étions dans de fichus draps si nous n’arrivions pas à la reprendre. Chasse à l’homme tout à fait dans le style roman policier (au fond la vie est tellement plus extraordinaire souvent que tous les romans qu’on lit!) et à 11 heures du soir après avoir battu tous les bois, tous les buissons, deux de mes hommes, les deux condamnés de la journée, Jo et Mura arrivent à l’appréhender non sans avoir été obligés de lui tirer dessus et de la blesser à la jambe pour qu’elle veuille bien s’arrêter.

Après un interrogatoire serré où elle finit par m’avouer des tas de choses fort intéressantes sur son travail à la Gestapo de Draguignan, je la renvoie en haut, en lui disant que la décision sur son sort lui sera signifiée dans l’après-midi.

Ma décision avait d’ailleurs été prise dès la veille et si je l’avais vue pendant la battue, je n’aurais pas attendu le peloton d’exécution pour la descendre. Décision commune pour les deux, car l’autre était peut-être encore plus mauvaise et c’est elle qui a poussé la brune à s’enfuir pour aller prévenir la milice et les allemands afin que ceux-ci viennent la délivrer.1

Je n’ai pas hésité longtemps, quoique pour être absolument sûr que ma décision serait prise de sang-froid et d’une façon juste, je me suis fixé un délai de huit heures pour avoir le temps de bien faire le point. A 5h du soir, certain de ce que j’estimais être mon devoir, je suis monté en haut avec tous les disponibles (je n’ai laissé que les hommes de garde), j’ai formé les pelotons d’exécution commandés, respectivement par Pierrot et Dominique, mes deux chefs de section, puis mis tout le monde en place, à qui j’ai rappelé en deux mots que ce que nous faisions n’était pas une œuvre de vengeance mais uniquement de justice et que je voulais une tenue impeccable et digne de la part de tous.

Elles ont été, au fond, assez courageuses toutes les deux, et m’ont encore confirmé par leur mort, qu’elles étaient toutes deux vraiment fortes et n’étaient en rien des «premières venues ». Quelques uns des miens ont été assez touchés par l’exécution et le grand René était cadavérique! J’avoue que moi-même je devais être assez pâle et assez ému. Absolument pas par le fait même de leur mort, mais par la responsabilité d’avoir décidé la mort de deux personnes vivantes. Je leur ai annoncé à chacune d’elles, à tour de rôle ; qu’elles étaient condamnées à mort comme traîtres à la France et pour travail avec les Allemands. C‘est quand même la première fois que ça m’arrive, et d’ailleurs au fond, cela m’a fait moins d’effet que je ne l’aurais cru. Il y a eu le moment avant que les prisonnières arrivent où je me suis demandé un peu comment serait ma voix, et c’est tout, car après, j’étais évidemment repris par mon rôle de chef, et sûrement, rien n’a pu transparaître de ce que je sentais.

J’ai bien tout fait en règle, inventaire des papiers (dont une carte de France avec tous les noms de maquis du Var et de la région soulignés), j’ai fait ramasser leurs affaires personnelles, et quant aux corps, je les ai fait enterrer par les deux autres prisonniers. Je voulais que pour ceux-ci, l’exécution marque vraiment et qu’ils se rendent de compte de ce qu’ils risquent en cas de tentative d’évasion.

J’ai mis à côté des corps, une bouteille cachetée, contenant une feuille avec leurs noms et la mention « Fusillées comme traîtres à la France».

Hier, j’ai fait quelque chose de rigolo et de curieux, vu les circonstances. Chez un fermier des environs, à une quinzaine de km d’ici, j’avais rendez-vous avec… tenez vous bien ! le Commandant de la Gendarmerie de Draguignan, le chef de toute la Gendarmerie du Var2 . Je commence à compter dans le Var, il me semble, et je me suis un peu amusé quand un 4 galons de ceux qui sont chargés de nous combattre m’a fait demander de lui fixer rendez-vous où et quand je voudrais. Il ne manquait plus que les reporters pour prendre un interview du chef des Gendarmes rencontrant le chef des Maquisards. Le Comdt et d’ailleurs quelqu’un de très chic et j’ai été ravi de le voir. En une demi-heure de discussion, on met au point et on éclaircit beaucoup de choses, et j’ai l’impression, manquant peut être de modestie que nous nous sommes retirés enchantés de notre entrevue. Il ne faut d’ailleurs pas croire que cette entrevue ait duré au total une demi-heure seulement. Ce temps fut consacré aux discussions sérieuses, puis le fermier voulut nous faire manger et boire un peu. Au total, arrivée à 4 h, nous en sommes repartis chacun de notre côté à 7h 1/2 après avoir mangé 2 omelettes, du petit salé, du fromage, bu du pastis, du vin rouge, du vin blanc et des fines. J’avoue n’avoir point soupé le soir.

A 9h, je suis descendu à Aiguines avec la voiture, rencontrer un type qui venait chez nous, et apporter un peu de matériel et du vin. C’est très rigolo de voir les réactions des Aiguinois lorsque j’arrive. Ils ont tous une frousse intense, une peur bleue d’être compromis, et comme d’autre part, je suis le maître absolu du pays, si jamais il me prenait fantaisie de m’y établir, ils essayent d’être au mieux avec moi, sans toutefois aller trop loin pour être compromis, fiers pourtant en même temps de connaître « le Lieutenant ». C’est que je commence à être connu dans la région, pour ne pas dire dans le Var, maintenant ! Il paraît qu’à Draguignan, c’est le Commandant de la Gendarmerie d’hier qui me l’a dit, on parle ouvertement du lieutenant Vallier, chef de la résistance dans le Haut-Var. Et l’autre jour, il m’est arrivé un jeune gendarme de Toulon qui a aussitôt demandé à Roger s’il se trouvait bien au maquis Vallier.

Peut-être qu’après la guerre, il va falloir que je change de nom et ne conserve que mon pseudonyme…

Max et Jo viennent de rentrer de Moissac où je les avais envoyés s’occuper du ravitaillement. Depuis la mort d’Ernest et le coup du camion à Aups, c’est très curieux de voir la circonspection avec laquelle tout le monde s’occupe de nous. Moi l’autre jour, pour aller chercher des pâtes et autre ravitaillement, je suis allé à 35 km d’ici, traversant 3 villages et 2 routes nationales avec ma voiture immatriculée 1˚ GRAV et portant en lettres énormes sur le pare-brise FFI et la croix de Lorraine. Je descends un jours sur deux à Aiguines, et connu et repéré comme je le suis dans la région, je risque chaque fois de me faire descendre, et ces messieurs continuent à me dire : « Débrouillez-vous ». Débrouillez-vous, mais n’embêtez surtout personne. Et chacun se renvoie la pierre, les civils ne veulent plus s’occuper de nous, sous prétexte que ce sont les militaires qui doivent le faire, et les militaires disent qu’ils n’ont pas reçu de crédits.

J’aurais quelquefois, une envie folle de tout plaquer et d’aller voir chez moi comment vont les choses. Surtout que cela devient angoissant maintenant, car voilà 3 semaines tout à l’heure que je ne sais absolument plus rien de chez moi.

Je n’y vois plus du tout, ma lampe à carbure n’est pas garnie, rien d’autre à faire qu’à me coucher.

1 - La “ brune ” est une réfugiée originaire de Meurthe-et-Moselle, téléphoniste, âgée de 22 ans. L’autre, plus âgée, mariée, soupçonnée d’être la maîtresse de l’un des hommes qui ont été arrêtés avec elle, est alsacienne.
2 - Il s’agit du commandant Jean Favre, arrivé dans le Var fin avril 1944. Cet officier franc-maçon avait été réintégré dans la gendarmerie en 1942. Participant à la Résistance à La Rochelle d’où il venait, il s’est empressé de prendre contact avec celle du Var, par l’intermédiaire de Fontès qui en a fait le responsable ORA de Draguignan. Son fils, Pierre Favre, a publié le récit de sa vie (Histoire d’un militaire peu ordinaire, Paris, L’Harmattan, 1992).

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6 Comments

  1. pnyx a dit
    24 June , 2006 à 2:18 pm

    pardonnez cette question, et je me garde bien de juger, mais avez vous quelques années plus tard entendu Sivirine reparler de cette décision d’exécuter les femmes ?

  2. Dumont Thérèse a dit
    25 June , 2006 à 1:43 pm

    Monsieur ou Madame, je trouve votre question saugrenue et déplacée. Homme ou femme un traitre est un traitre. Les résistants étaient en état de légitime défense. Si vous aviez vécu l’occupation dès juin 1940 en zone occupée, comme ce fut mon cas, vous sauriez qu’à Arras, par exemple, 4 résistantes ont été condamnées à mort par un tribunal; deux ont été décapitées, une autre fusillée en camp de déportation et la première,arrêtée le 16 août 1940, je dis bien août 1940, graciée mais déportée, soit pendant plus de 4 ans: prisons, forteresses, camps de Ravensbrück, Mauthausen et, pour finir, Bergen-Belsen où elle est morte d’épuisement. Il fallait faire un choix, les hommes comme les femmes: résister ou collaborer ou attendre tranquillement que les alliés viennent nous libérer. M. Sivirine est vraiment quelqu’un de très bien.

  3. Jean-Michel Sivirine a dit
    25 June , 2006 à 8:09 pm

    J’interviens suite à cet échange entre pnyx et Th. Dumont. Premièrement, je n’ai jamais entendu mon père reparler de cet événement ; je ne l’ai d’ailleurs jamais questionné à ce propos…
    Ensuite, et pour rester dans le fil de la question de pnyx, les renseignements complémentaires que l’on trouvera ci-dessous ne sont nullement une tentative de jugement de ma part ; de quel droit ? Je me permets tout au plus une “impression”, in fine.

    Ces quelques renseignements, en partie redondants, en partie complémentaires, sont tirés du carnet de communication de Vallier avec ses chefs, en général le chef d’arrondissement FFI (Kléber).

    Le 12 juin, il rend compte de l’arrivée des prisonniers et de ses démêlés avec Monnier, notamment à propos du ravitaillement et des FTP. En annexe du message, il donne l’identité des quatre prisonniers que Boué et Duchâtel ont convoyé au maquis :
    “Mademoiselle E. S., née le 3 novembre 1922 à E. , célibataire,
    Madame M. T., née le 29 mars 1907 à H. , mariée, deux enfants,
    Monsieur L. C., né le 5 août 1885 à A., marié sans enfant,
    Monsieur C. C., né le 26 mai 1897 à C., marié sans enfant.”

    Compte-rendu (pas de date) ; porte sur “la tentative d’évasion et l’exécution d’E. R., dite S.”
    “Le 19 juin, vers 19h, à la fin du repas, E. R. profitant d’un moment d’inattention de son gardien et sous prétexte d’aller au cabinet a réussi à s’échapper et à s’enfuir à travers la montagne. L’alerte ayant été donnée 4 ou 5 minutes plus tard, des patrouilles furent aussitôt dépêchées dans toutes les directions pour la retrouver. Une heure environ après son évasion, elle a été aperçue fuyant vers l’hôtel des cavaliers, ce qui dénote de sa part soit une bonne connaissance du parcours, soit une endurance peu commune. Nous avons inutilement battu tous les terrains avoisinants jusqu’à la nuit, la prisonnière s’étant cachée dans un buisson au bord même du précipice du Verdon et ne pouvait pas être aperçue. À 22h30 environ, profitant de la nuit tombante, elle a essayé de se faufiler à travers le cordon de patrouilleurs, mais fut aperçue par 2 de mes hommes qui lui intimèrent l’ordre de s’arrêter. Comme elle cherchait à s’enfuir, ils tirèrent des coups de revolver dans les jambes et l’atteignirent à la jambe droite. Elle fut ramenée au camp dans la nuit et je l’interrogeai dès le lendemain matin.
    Elle m’avoua d’abord m’avoir donné un faux nom et s’appeler en réalité R. et non S., et être née à S. et non à E. comme le porte les papiers faux qu’elle avait sur elle (papiers datant de mars 1944). Une carte routière de France où étaient soulignés les noms de Fayence, Aups, Le Luc, Seillans, La Tour d’Aigues, Flassans, Vidauban et Castellane, soit tous les noms se rapportant à des maquis de la région, furent trouvée en sa possession et elle avoua que cette carte lui avait été donnée par les Allemands qui l’avaient envoyée à Aups s’enquérir du nombre et de l’armement de l’AS à Aups, de la mentalité des gens d’Aups et des maquis des environs d’Aups.
    Elle a avoué aussi qu’elle travaillait pour la GESTAPO à l’hôtel de la Roque, à Draguignan, où habitaient aussi les jeunes qui travaillaient pour la GESTAPO dont L. G. (elle n’était pas sûre des noms de famille) dont Lenoir a emporté la photo le 19/6. Elle connaissait parfaitement l’armement et savait très bien distinguer les mitraillettes allemandes des mitraillettes Sten. Enfin elle connaissait bien certains de nos dirigeants, notamment Lenoir dont elle connaissait le surnom, le vrai nom et la qualité. Elle a avoué enfin qu’elle était d’accord avec M. T. pour qu’elle s’évade afin de prévenir la milice et les Allemands de façon que ceux-ci viennent vite délivrer les restants. C’est M. T. qui lui a facilité son évasion et qui l’a poussée à partir à ce moment là.
    J’avais prévenu les prisonniers qu’ils étaient responsables solidairement et que toute tentative d’évasion serait punie de la peine de mort. Devant ces faits d’évasion et de complicité d’évasion, devant le danger qu’avait connu le maquis ainsi que les dirigeants et les parents des maquisards habitant à Draguignan si la prisonnière n’avait pas été reprise, et devant les aveux de trahison envers la France et de travail avec la Gestapo, j’ai pris sur moi de faire exécuter les 2 prisonnières.
    Elles ont été exécutées le jour même, mardi 19 juin à 18 heures (en fait le mardi 20 juin, note de JMS) par deux pelotons réguliers sous le commandement respectif de 2 chefs de section et enterrées aussitôt. Une bouteille bouchée et cachetée contenant un papier avec les noms, la date et la mention “Fusillées comme traîtres à la France” a été placée à côté des corps.

    Le lieutenant Cdt le 1er GRAV”

    Note supplémentaire de JMS : j’ai respecté les fautes de grammaire, inhabituellement nombreuses, et l’erreur de date, étonnante dans un compte-rendu “officiel” ; émotion forte, inhabituelle, chez Vallier ? Ce que laisse à penser le Journal relatant les mêmes événements. L’ensemble des deux documents reflète sans doute l’image réelle de l’homme dans ces instants là, certitudes et doutes mêlés…

  4. pnyx a dit
    26 June , 2006 à 12:22 pm

    je ressens la même émotion et les mêmes doutes à la lecture de ces écrits. Merci d’avoir répondu à une question que moi non plus je n’ai jamais posé à un vieil oncle, acteur lui aussi de cette résistance, et marqué tout le reste de sa vie par des épreuves qui touchent à la conscience.

  5. Jean-Michel Sivirine a dit
    27 June , 2006 à 6:24 pm

    Dernier élément, personnel, en réponse à la réponse de pnyx, à son émotion et à ses doutes : tout ça se passe quelques jours à peine après le premier vrai drame du maquis (en dehors de l’accident de Maranainchi) ; dans le Journal, mon père dit bien “vengeance, impitoyable” au sujet de la mort de Millet et Duchâtel. D’autre part, quels étaient les opinions et les sentiments des hommes ? J’ai tendance à penser, évidemment, que le sort de ces deux femmes était scellé d’avance les 19 et 20 juin, malgré la période de réflexion que mon père dit s’être donnée ; un, c’était la guerre ; deux, elles étaient effectivement dangereuses ; trois, il y avait un groupe à peut-être consolider et réunifier après l’épreuve… Voir le texte du message laissé dans la bouteille, écho de celui laissé par la milice auprès des corps de Millet et de Duchâtel.

  6. Dumont Thérèse a dit
    29 June , 2006 à 7:13 pm

    130ème jour: Dans sa situation de responsable démuni, donc de plus en plus difficile à gérer, Vallier garde son humour dans ses écrits.
    Quelle leçon il nous donne aujourd’hui par sa lucidité et son courage sans faille même si on commence à relever des signes de découragement.

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