12ème jour de maquis

Monday 6 March 1944

10 heures 45

Rien écrit, ni hier, ni avant hier, et pourtant ce n’est pas la matière à raconter qui me manque. Mais justement les journées ont été si chargées que je n’ai pas trouvé moyen de distraire la 1/2 heure ou l’heure nécessaire pour rédiger un peu. D’abord très grand événement, une lettre samedi, une lettre qui n’est qu’un premier mot, donnant en tous cas les nouvelles du voyage, - mais qui est quand même “une lettre”. C’est une telle impression que de retrouver l’écriture aimée!..

A côté, le restant de la journée parait pâle et terne. A dire vrai, je ne m’en souviens plus, et comme je comprends la rigueur de “Témoins” et l’authenticité à accorder aux carnets tenus au jour le jour. Il y a 48 h de ça et je ne serais pas fichu de dire ce qui s’est passé ce jour là. La lettre a été apportée par Leducq qui nous a charrié en même temps des couvertures et des capotes. On commence à se meubler, d’autant plus, qu’il nous est arrivé encore aujourd’hui des chaussures.

Hier dimanche, j’ai pensé que pour marquer le jour, nous allions faire un repas à tout casser, tout au moins avec les moyens dont nous disposons. Grâce à une visite à une ferme voisine, nous avons réussi à avoir des œufs, qui avec un peu de beurre reçu par Ernest, de la viande froide et des lamelles de pommes de terre ont fait des hors d’œuvre fort variés. Après ça, purée et bifteck, fromage que venait de nous apporter Leducq, biscuits, figues apportées par G., café et pousse café constitué par un morceau de sucre trempé dans mon eau de vie de l’île. Tout ça était fort bien, mais voilà qu’au beau milieu du repas, le dénommé Pierrot, le classe 44, par le chef de sizaine, se trouve mal et s’en va dans les pommes. On l’étend vite, Ernest et moi, on lui fait respirer du sirop d’éther, on lui badigeonne les tempes avec du vinaigre, on lui en fait respirer sans autre résultat que de lui faire de temps en temps entr’ouvrir les paupières. Le tout dure bien une demi heure et je commençais vraiment à m’inquiéter très sérieusement quand enfin, il est revenu à lui. Là dessus, vraie crise avec larmes, serrements de poings, gestes saccadés, tout à fait en beaucoup plus faible, le genre de Petit Frère, le jeune porquerollais se roulant par terre. Après ça il s’est endormi pendant un moment, ce qui nous a permis, à Ernest et moi de finir notre repas.

Juste après, malgré la surveillance de Tarzan, son grand copain que j’avais chargé de ne pas le quitter, il a réussi à filer vers la rivière. Course effrénée (sur la digestion!), pour le rattraper juste à la passerelle, au moment où il comptait la passer. En le raisonnant, Tarzan l’a remonté ici et depuis ça a l’air d’aller mieux. Mais j’avoue que la question m’inquiète beaucoup et que j’ai bien peur qu’il nous procure de temps en temps des émotions vraiment pas drôles.

A propos de repas, je me souviens de l’une de mes occupations de samedi à la Ferme. Comme nous avons reçu beaucoup de choses comme quantité et très peu comme diversité, j’ai fait des échanges avec la ferme, échanges où nous avons discuté les prix, avec des deux côtés la rapacité de deux paysans. Au total, je lui ai passé des pommes de terre et des pâtes, pour avoir du fromage, des œufs et de la viande. Ça permettra d’arranger l’ordinaire.

Hier après midi nous avons fait, Dominique, G., Fortuné et moi, une battue au sanglier, sans autre résultat qu’une belle marche de 4 heures. G. avait un fusil de chasse, les deux autres des Mausers et moi la mitraillette. Avant que je me mette en position de pouvoir tirer, nous avons vu partir un lièvre, et une fois la mitraillette armée, nous n’avons plus rien de rien rencontré. Mais j’en ai rapporté une envie furieuse de devenir un vrai chasseur!.. Il va être midi, on circule trop à côté de moi pour que je puisse continuer à écrire.

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La corvée vient de partir pour faire un sentier à travers la broussaille pour nous ménager une voie de repli sûre et moins fatigante que s’il faut se frayer un chemin à travers les ronces. Fortuné coupe du bois, G. s’occupe tout seul comme d’habitude, les deux cuistots farfouillent dans leur cuisine et c’est tout ce que nous restons pour garder la maison.

Samedi après midi, avec Leducq sont arrivés deux nouveaux, deux classes 44 de Draguignan, qui sont très bien tous les deux. Deux chasseurs et deux travailleurs, et je commence à croire qu’avec ces deux caractéristiques on peut former des soldats drôlement durs. Cela change par rapport à nos amis Toulonnais ou Hyérois, ou encore Seynois, travailleurs de l’Arsenal, ou des Forges et Chantiers!

Parmi les Hyérois, un est bien, c’est le Fortuné dont j’ai parlé tout à l’heure. C’est actuellement mon meilleur chef de sizaine, toujours au boulot, toujours gai et entraînant bien ses hommes, d’ailleurs chasseur enragé et passionné. Il est mécano, monteur de motos et je me souviens très bien de sa tête pour l’avoir rencontré à Hyères sans le connaître. Lui aussi a eu en me voyant l’impression du déjà vu.

A propos de Hyérois, avec Leducq est venu comme chauffeur, le petit chauffeur et propriétaire du car qui nous menait autrefois à notre embarcadère. Personne de plus ahuri que lui en me voyant, ahuri et ravi à la fois, et nous avons échangé des souvenirs sur une époque au fond pas tellement lointaine.

Hier, longue causerie avec Ernest, le matin. Comme sujet, ou plus exactement point de départ: la notion d’infini dont nous avions parlé il y a quelques jours. Il me rappelle beaucoup notre amie Lucette, en tant qu’esprit de finesse et de nuances avec quelque chose d’encore plus pointilleux dans sa recherche du détail. D’ailleurs cette manière de penser m’intéresse et m’amuse en lui, mais je suis persuadé que je ne pourrais jamais travailler avec lui dans n’importe quelle branche que ce soit. Son grand rêve est de se monter un laboratoire de recherches après la guerre et en effet c’est la voie pour laquelle il me semble le mieux destiné. Il m’a avoué, et je m’étais déjà parfaitement rendu compte du fait, qu’il était absolument incapable de commander à des hommes et qu’il avait eu à ce sujet des expériences personnelles assez pénibles pendant son séjour dans l’industrie (il est ingénieur de l’Ecole Breguet). Il y a une sorte de complexe d’infériorité en lui et il est tout le contraire des gens décidés à aller de l’avant et à prendre des initiatives. Quand je pense qu’avant de prendre une décision quelle qu’elle soit dans la vie, il fait un tableau résumant toutes les conditions du problème: goûts personnels, facilités, argent, voyages, opinion des parents,etc., qu’il affecte chaque point de vue d’un coefficient et d’une note et qu’après avoir fait le produit des notes par les coefficients et la somme des nombres obtenus, il prend celle des décisions qui a le total le plus élevé!.. Je lui ai demandé ce qu’il faisait de l’intuition, de l’enthousiasme, de tout ce qui vous pousse à prendre une décision rapide. Il l’ignore. C’est vraiment l’hésitant par excellence ainsi que le coupeur de cheveux en quatre, mais pour passer deux heures de discussion intéressante, c’est épatant.

Je vais aller voir mes hommes au travail et je vais leur porter leur goûter. Je suppose qu’il va y en avoir de contents!..

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3 Comments

  1. pnyx a dit
    6 March , 2006 à 7:27 pm

    “Quand je pense qu’avant de prendre une décision quelle qu’elle soit dans la vie, il fait un tableau résumant toutes les conditions du problème: goûts personnels, facilités, argent, voyages, opinion des parents,etc., qu’il affecte chaque point de vue d’un coefficient et d’une note et qu’après avoir fait le produit des notes par les coefficients et la somme des nombres obtenus, il prend celle des décisions qui a le total le plus élevé!.. ”

    vallier en rajoute un peu non ? :-)

  2. Jean-Michel Sivirine a dit
    6 March , 2006 à 10:13 pm

    Sans doute, on peut dire et penser les choses comme ça.
    Ceci dit, si le dénommé Ernest fonctionnait réellement comme il est dit ici, ce devait être à la fois amusant, stupéfiant et … exaspérant !
    Mais c’est sans doute un Ernest au filtre Vallier…

  3. Claude Sivirine a dit
    6 March , 2006 à 10:36 pm

    Je me souviens parfaitement d’Ernest débarquant à l’improviste à la maison dans les années 48-50. Il était sans doute exaspérant mais je le trouvais plutôt stupéfiant. Dès qu’il arrivait il continuait la conversation commencée avec mon père la fois précédente et plus personne ne pouvait placer un mot de toute la soirée.

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