8ème jour de maquis

Thursday 2 March 1944

Journée chargée hier, tellement que je n’ai pas eu le temps d’écrire un seul mot.

Le matin nous avons travaillé au camouflage des positions de tir de ma ligne de défense, de mes fortifications comme disent les jeunes. J’ai fait une patrouille pour surprendre le poste de guet (et j’y suis très bien arrivé d’ailleurs, d’où attrapage), puis avec François, mon cuistot, un cuistot drôlement bien gonflé, nous sommes allés chercher 3 mitraillettes et un Mauser qui étaient camouflés dans une grotte des voisinages. Et l’après midi reconnaissance avec Dominique et Bébert, l’autre cuistot, qui est de la région, pour pouvoir trouver de quoi améliorer l’ordinaire. Nous avons trouvé 6 oeufs à 10 frs pièce et on nous en a promis pour la semaine prochaine, mais c’est dur dans le pays!…

De retour, la cabane pour le guet de nuit étant finie nous avons monté la garde, tous à tour de rôle et cette fois avec les armes. La désignation des chefs de poste a fait des jaloux et notamment Ernest que je n’ai pas mis chef de poste a tiqué. Je le comprends tout à fait d’ailleurs et je lui dois une explication. J’avoue que sa réaction m’a fait plaisir et la seule chose qui m’ahurit c’est qu’il soit resté simple soldat pendant la guerre. De toutes façons, ça va sûrement amener sinon aujourd’hui du moins demain une explication franche et qui m’éclairera un peu mieux sur son cas.

Tout à l’heure il a failli y avoir bagarre pour le tabac. C’est fou ce qu’on ferait faire aux hommes pour 4 cigarettes!!… Il a fallu que j’intervienne en arbitre, que je fasse preuve d’autorité et que je décide de la manière dont il sera distribué. Je leur ai proposé deux solutions et tout à l’heure à table quand tout le monde sera là, on va voter à mains levées. J’ai l’impression qu’il y en a à qui leur ration ne va pas durer bien longtemps. Mais il faut en faire des jugements de Salomon pour contenter chacun!
C’est la soupe. J’essayerai d’écrire encore cette après midi, mais ce n’est pas sûr que je puisse, nous avons reçu un ravitaillement terrible et il faut que j’aille tout vérifier de près.

1h. 1/2
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J’ai fait la distribution de tabac avec vote à mains levées, tirage au sort, etc. et ils sont heureux comme des gosses à qui on a donné des jouets.

Tout à l’heure explication rapide avec Ernest, interrompue par l’appel de la soupe, mais qui a un peu éclairci les choses. J’attends encore un peu pour former un jugement qui soit vraiment motivé, - mais c’est en tous cas un garçon sur qui on peut compter en toute confiance.

Tout à l’heure nous allons monter à la ferme avec mon agent de liaison et mon “intendant”, le grand René (1m90), pour tout vérifier, compter, dédoubler les sacs trop lourds. J’ai l’impression qu’il va y en avoir pour toute l’après midi, puis à 5 heures quand les travailleurs qui restent autour de la ferme seront partis, tout le restant de mon équipe montera pour faire les voyages. C’est qu’il y a du poids, - peut-être 2 tonnes en tout, à charrier sur un parcours difficile, - et nous aurons sûrement besoin de faire chacun au moins 3 voyages pour tout descendre. Le plus embêtant de l’histoire, c’est que l’Intendt Départl n’est pas descendu jusqu’ici et que si j’ai des lettres, elles ne me sont pas arrivées. Et pourtant, comme une lettre serait la bienvenue pour moi, qui n’ai rien eu comme nouvelles depuis mon départ.

C’est pour moi de beaucoup la question la plus grave au point de vue personnel. La vie du camp, le travail me plaisent, j’ai l’impression réconfortante de “servir” et de voir les résultats de mon action, - mais que ce manque de liaison avec l’intérieur est pénible! On le prendrait mieux si on sentait une impossibilité réelle, - mais là, comme pour tant de choses en France, on sent surtout un manque total d’organisation. Il y a beaucoup de chefs,… hélas! un peu trop de chefs et pas assez de vrais responsables. Et je ne comprends pas qu’ils ne se rendent pas compte des difficultés qu’on peut avoir par la vie que nous menons en elle même, pour ne pas chercher à nous satisfaire par les côtés où ils le peuvent. La question de courrier ne demande qu’un peu de peine de leur part, - et la question de tabac qu’un peu de bonne volonté et de jugeote. Aujourd’hui je reçois 9 paquets de tabac et 14 de cigarettes à distribuer entre 20 bonshommes, et encore faut-il que j’en garde pour le cas d’arrivées inattendues. Il faut faire des calculs compliqués au possible alors qu’il y a, m’a affirmé l’Intendant Départemental, grand maître en la matière, 10 kgs de tabac pour nous. Cela fait plus de 9 paquets, ça me semble!…

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1 Comment

  1. pnyx a dit
    2 March , 2006 à 5:33 pm

    “Il y a beaucoup de chefs,… hélas! un peu trop de chefs et pas assez de vrais responsables”

    Tiens, tiens ça me rappelle des choses ça.

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