Aux Armées (2)

Thursday 14 September 1944

Eh oui! C’est encore sur mon vieux carnet du maquis que j’écris de nouveau ce soir. Il y a trop de choses qu’on ne peut écrire à cause de la censure, trop de choses auxquelles les “autorités”, - qu’elles soient du régiment ou au dessus -, trouveraient à redire, - et j’ai tellement pris l’habitude de me mettre au net en écrivant tout pendant mes mois de maquis que cela me manque véritablement maintenant.

Nous sommes à Nuits St Georges depuis 3 jours. Pays du bon vin, des crus célèbres et mes camarades passent leur temps en virée soit dans les patelins voisins: Chambertin, Volnay, Pommard!! quels noms!, - soit simplement chez les particuliers, tous négociants en vins et possesseurs de bonnes caves. Moi même suis royalement logé chez un gros négociant en vin, mais je me refuse catégoriquement à me laisser aller à boire des quantités de vin. Au contraire j’en bois moins qu’autrefois au maquis où j’avais toujours mon quart et quelquefois deux par repas. Ici au total, je ne bois pas un verre entier au repas alors que certains de mes voisins boivent une bouteille.

La vie est franchement assommante. Vie de quartier, de caserne, avec les heures de présence et les inspections. Cette après midi inspection par le Capitaine Blanc, de nos véhicules. Il a trouvé à redire à la propreté de mes voitures, ce qui est assez normal, la camionnette rentrant juste de corvée et le chauffeur de l’autre n’étant en rien un spécialiste, puisque l’on ne m’a pas encore désigné de chauffeur depuis que je suis là et que j’ai pour cela pris mon observateur en direction de la lunette SOM. Demain, inspection de ma section par le Colonel Maubert, après demain.. je ne sais pas quoi, mais quelque autre corvée de ce genre. L’inspection par le Colonel Maubert ne m’effraye en rien d’ailleurs, car ma section est bien au point. On a bien travaillé ces jours ci et elle doit faire très bonne impression.

Je vais revenir un peu sur les faits marquants de mon existence depuis mon entrée à la 1ère D.F.L. D’abord rapide passage en revue de mes chefs et camarades. Le Colonel Bert, grand artilleur de l’avis unanime1, distant et qui m’est inconnu. Je lui ai parlé deux fois: le jour où je lui ai été présenté, et il y a 3 ou 4 jours où il m’a fait appeler pour me demander s’il pouvait compter vraiment sur la SOM. Le Lt Colonel Maubert, son 1er adjoint, petit, remuant, toujours parti par monts et par vaux, et enfin le Lt Colonel Gauthier, qui est celui que je connais le mieux. C’est d’ailleurs lui qui est présent le plus souvent et c’est à lui qu’on a recours et affaire tout le temps. Personnellement je l’aime beaucoup et le trouve fort sympathique. Il est d’un calme et d’une affabilité qui sont fort appréciables et appréciés. Je ne connais à peu près pas le Cdt Ravet et avec les capitaines, nous arrivons dans les gens plus proches de nous. Je reviendrai sur le Capitaine Caussèque et vais passer rapidement les autres: Blanc, secrétaire particulier du Colonel, pas très attirant et souvent accusé de se mêler de ce qui ne le regarde pas, - Charmoran, Adida et Coll, qui semblent vraiment s’être trouvés dans le même but: faire de bons repas, boire de bons vins et chercher de gentilles demoiselles et enfin Caussèque. C’est sûrement celui qui travaille le plus de tous et il est vraiment très sympathique. C’est nettement celui que je préfère et dont la compagnie m’est le plus agréable.

Dans les lieutenants je suis seul à deux galons, et les Ss Lieutts sont deux vieux: Lacan, un notaire d’Algérie et Rouillon. Le premier est gentil, neutre, effacé et le second parle avec beaucoup d’abondance. De jeunes aspirants, très jeunes, avec les défauts et les qualités de la catégorie. La chose certaine, c’est que c’est très différent de la popote de 39-40. J’y étais le plus jeune lieutt, et avec Loison nous étions les deux plus jeunes officiers du groupe. Ici avec mes 2 galons et la bande de Ss Lieutts et aspirants je fais figure de hiérarchiquement vieux, bien que les deux Ss Lieutts soient bien plus âgés que moi. C’est encore avec le Cne Caussèque que je me sens le plus proche et pourtant je ne me vois guère vraiment camarade avec lui. Ce n’est sûrement pas d’avec mes camarades d’ici que pourra sortir une amitié comme celle de Loison! Mes hommes sont, eux, très bien et je m’entends avec ma section à la perfection. Deux margis qui font bien leur boulot, l’un des deux, Salama, me rappelle Rinaudo par beaucoup de points. Il est d’ailleurs élève de Centrale et donc futur ingénieur comme mon ex sous-chef de section SOM de 39-40. J’ai pu récupérer mes deux agents de liaison, Roger et Claude qui ne m’avaient guère quitté au maquis et qui me suivent ainsi partout. Au total un groupe très homogène, qui s’entend très bien aussi bien à l’intérieur du groupe qu’avec moi.

1 - Il commande l’artillerie de la 1e DFL.

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