177ème jour de maquis.

Monday 14 August 1944

Je n’ai pas continué l’autre jour par fatigue et faim, et comme le Cdt est revenu trop tard, je n’ai pas pu aller au Luc, comme je le voulais. Au total, nous avons mangé deux tomates chacun à 10 h du soir avec un peu de sel, et ça commençait à drôlement tirer à la fin. A 1h du matin, les guides sont enfin arrivés, et après une bonne montée dans la nuit, nous arrivions à 4 h 1/2 à notre nouveau, et espérons le, dernier camp1 de maquisards. Une soupe faite dans une lessiveuse qui sentait bien le savon, fut engloutie à toute vitesse, et sans aucune récrimination concernant son goût, après quoi, tout le monde sauf moi s’en fut coucher.

Avec le guide, nous sommes allés reconnaître ce qui devait être l’emplacement définitif du camp, mais vu le temps que nous devons rester ici, vu le manque de commodités du dit endroit, j’ai décidé que nous restions ici. On y est très bien. Eau de source à volonté, grands châtaigniers plusieurs fois centenaires à l’ombre desquels, nous restons le jour et c’est sous leur feuillage épais sous lequel s’abrite mon PC que j’écris maintenant. La nuit, on dort dehors, toujours sous les mêmes châtaigniers et sur une épaisse couche de fougères qui fait un sommier épatant.

Je reviens un peu sur les incidents qui ont précédé notre départ. Le dépouillement fait par le “bureau de vote”, - j’avais mis pour qu’il y ait toute garantie d’impartialité comme bureau le brigadier de gendarmerie, le plus vieux et le plus jeune des membres du maquis, - je n’ai même pas voulu prendre connaissance des résultats et j’ai passé la liste au Cdt. Il me l’a rendue le soir sans un mot de commentaire et depuis il est bien dégonflé et calmé. D’après tous les échos que j’en ai eus il a fait une vraie campagne électorale contre moi, alors que moi je me suis contenté de laisser toute liberté à chacun. Il a même eu un mot malheureux, puisqu’il a dit au brigadier après avoir vu la liste: “il y en a plusieurs qui ne tiennent pas leur parole”. C’est évidemment quelque chose que je ne risquais pas de dire puisque je n’avais, moi, demandé à personne sa parole de voter pour moi.

Comme me l’a encore redit le brigadier aujourd’hui, c’est un politicard et un ambitieux, qui n’avait qu’une envie, c’est de croquer les marrons que les autres avaient tiré du feu depuis 6 mois! On commence à en avoir drôlement assez des ouvriers de la dernière heure…

Pendant le déplacement, il a vraiment fait le chef de son groupe sans plus, vu surtout l’incapacité de guider à travers Boches un groupe comme le mien. Une seule fois il a voulu, d’accord d’ailleurs avec l’Aspirant me montrer que je me trompais de chemin. Alors que nous marchions en direction SE de nuit, ils sont venus tous les deux m’affirmer qu’on marchait vers l’ouest, confondant la Polaire avec je ne sais quelle autre étoile et sans penser à regarder la position de la lune. Je n’ai pas eu de peine à avoir mon petit succès personnel en montrant à l’Aspirant d’abord la boussole, puis la Polaire, puis enfin, en faisant remarquer que j’ignorais que la lune se levait à l’Ouest.

De toutes façons et sans vouloir me flatter outre mesure j’estime,- et les gens sensés de chez nous me l’ont tous dit -, que c’est déjà un assez joli tour de force que d’amener 52 hommes armés et lourdement chargés du Haut-Var jusqu’ici, faisant 110 km en 4 jours, qui auraient été trois et demi si notre guide n’avait pas été obligé de partir sans pouvoir attendre. Et cela à travers des barrages de Boches de tous côtés, sans guides et pour la deuxième partie du parcours sans autre carte que la Michelin ce qui est maigre quand on n’a que des sentiers ou à travers bois comme lieux de cheminement.

Je commence maintenant à faire des projets pour l’après guerre… Jusqu’à présent, cela me semblait si lointain et tellement incertain que je me forçais à ne pas y penser, que je ne voulais pas me laisser aller à quelque chose qui pouvait me rendre plus dure ensuite la tension nécessaire pour tenir

Pas facile de s’abstraire un moment du métier! Pour une fois que j’allais un peu parler de mes projets de voyage d’après guerre voilà qu’on m’amène trois prisonniers, trois Italiens évadés de Port Cros où ils travaillaient pour les Boches. Interrogatoire d’identité, confiscation des papiers et de l’argent (pour lequel je leur ai donné un reçu régulier) et je les ai remis au groupe du brigadier pour qu’il leur fasse faire les diverses corvées. Décidément on a de tout au maquis, et après les prisonniers civils, les prisonniers de guerre!

Une fois tout ça réglé, j’allais me mettre au cahier, quand on entend une, deux, trois explosions bien rapprochées. Les avions tournaient depuis un moment, mais depuis avant-hier, on n’y fait plus attention tellement il y en a. C’était le poste de repérage de Saint-Lambert à 5 ou 6 km de nous qui se faisait bombarder et nous avons vu les explosions de près. J’ai d’ailleurs l’impression qu’ils n’ont pas atteint cette fois leurs objectifs aussi bien qu’avant hier où ils ont fait des dégâts complets.

C’est la soupe. C’est bien difficile d’écrire d’une façon suivie.

1- Il se situe entre Les Mayons et Collobrières, près du col des Fourches. Depuis le 11, les bombardements alliés sur les installations militaires allemandes se sont intensifiés. Ici, il s’agit du poste radar installé sur le plateau de Lambert et qui est dans le périmètre de protection de Toulon. Le maquis Vallier sera chargé par les Américains de contrôler cette position le lendemain

- : - : - : - : - : - : -

De Farigoule à Canjuers utilise wordpress 1.5.1.2 - theme © neuro 2003-2005