170ème jour de maquis

Monday 7 August 1944

Nous voilà dans notre 11ème maquis, après avoir effectué notre 10ème décrochage. je viens de revoir la liste de nos divers emplacements, et elle commence à être longue. début à Farigoule, sur la limite des Alpes-maritimes, puis le Louquiers. Grand décrochage célèbre dans la mémoire de tous ceux qui y ont participé pour aller jusqu’aux Margets, 60 km avec un barda terrible sur le dos. Des Margets à la limite des Basses-Alpes, nous pénétrons dans ce département à la Blanche, après un séjour de 4 jours à la Chapelle de Baudinard, où pour la première fois, nous vécûmes en hommes des cavernes. A la Blanche, nous apprenons le débarquement, et à toute vitesse nous remontons aux Margets. Quelques jours de belle vie, d’enthousiasme et d’attente confiante, après quoi nous redevenons maquis, bêtes pourchassées et gens à qui il faut beaucoup de cran pour continuer à avoir confiance! Décrochages successifs, d’abord chez Bondil, après l’attaque boche du 7 juillet, puis à la Blanche, la Tour, la forêt de Malassoque, et enfin le puits de Campagne où nous sommes maintenant, presque à la limite des B.d.R. Quel chemin parcouru depuis le mois de février… Tout le Haut-Var, des Alpes-Maritimes aux Bouches-du-Rhône en passant par les Basses Alpes, tout à pied, et souvent avec tout le déménagement sur le dos. Et au moins une fois sur deux, un temps de chien pour chaque décrochage.

chemin parcouru

Je crois que nous, je parle de “nous” de Farigoule, des Louquiers et des Margets, de “nous” de la dure époque et non de ceux qui sont venus quand ils ont vu que c’était déjà du tout cuit, de nous qui avons fait la garde de nuit en nous gelant, la garde de jour en nous trempant, qui avons fait 12 ou 15 heures de marche chargés comme des bourriques, qui avons vu tomber sous les balles ennemies nos camarades des premières heures, nous pourrons quand même regarder en face les “résistants” en chambre et en pantoufles, qui “font la guerre”, qu’ils disent! Et même sans combattre directement, sans parler de la force en potentiel que nous constituons et qui se manifestera bien le jour du débarquement j’espère, nous en avons déjà des résultats! De mercredi à samedi nous avons déplacé contre nous 800 Espagnols et 400 à 500 Miliciens, Waffen et Boches, qui nous ont cherché dans tout le Haut-Var1,, qui ont usé des quantités d’essence et de munitions et qui n’ont rien fait d’autre pendant ce temps là. Et comme ils ne sont là que pour la répression des maquis, nous pouvons dire sans crainte que, de concert avec les FTP, nous immobilisons un effectif de troupes boches d’au moins 1000 à 1200 hommes et tout un matériel moderne puisqu’ils ont attaqué Canjuers au canon, voitures blindées et avec un avion.

Il n’empêche que c’est un genre d’activité bien passif quand même et on languit beaucoup de passer à des exercices plus positifs. Mais aussi, il est si difficile de s’y reconnaître dans les divers ordres que l’on reçoit. premier ordre: guérilla partout, puis aussitôt après, plus aucune action permise, ordre direct de Koenig, suivi d’une circulaire portant intensification de l’action des guérillas en attendant le débarquement2. Et il y a deux ou trois jours, ordre à la radio d’agir en Bretagne, mais de ne pas bouger dans le reste de la France. Alors?

De plus en plus souvent, il m’arrive de me demander ce que nous faisons ici. C’est qu’on commence à être un peu douché par les déceptions successives et pas mal désabusés. On nous promet le débarquement probable en mai, certain en juillet, certain en août, certain, quand? En octobre peut-être? Et toutes les semaines, depuis trois semaines, nous devons partir en guérilla dans trois ou quatre jours… J’ai constitué les groupes de combat, tout est prêt et chaque fois on remet de huit jours! J’en ai si souvent, bien bien marre…

Les nouvelles d’ailleurs arrivent de plus en plus mal. C’est merveilleux quand j’arrive à avoir des lettres tous les 10 jours et cela influe aussi, énormément sur le moral. Enfin, j’espère aujourd’hui ou demain avoir mon paquet de lettres et la journée me semblera évidemment bien plus belle. Ce qui m’ennuie le plus, c’est, depuis vendredi n’avoir pu faire partir une seule lettre et j’espère pouvoir avoir une occasion aujourd’hui.

Quelque chose qui me fait pas mal de peine c’est que je pense bien avoir perdu Yo définitivement pour le maquis. Sa blessure à la jambe guérit, mais assez lentement, et il ne sera pas en mesure de faire de gros efforts avant deux ou trois mois. Et je certifie bien qu’avant deux ou trois mois, je ne serai plus au maquis! Yo nous manque, surtout à Roger et à moi, et notre équipe à trois qui descendions toujours ensemble en voiture à Aiguises s’en trouve toute désorganisée. Tant que j’ai pensé son retour possible je n’ai pas voulu le remplacer dans son rôle de secrétaire et d’agent de liaison personnel et ce n’est que depuis hier que j’ai pris Claude à ce poste. Claude est d’ailleurs un petit très chic et que j’aime bien et j’ai l’impression que ça lui plaît d’être avec nous. En ce moment, avec Roger, ils sont en train de faire l’inventaire de notre tabac. Nous n’avons de notre vie été si riches en tabac, car nous avons réquisitionné les rations des trois villages: Bauduen, les salles et Régusse, soit environ 20 à 30 kg de tabac en tout. De quoi fumer pendant un moment cette fois, le plus joli c’est que depuis hier je n’ai pas fait de distribution bien que ce fût dimanche et que même j’ai menacé de distribuer le tabac que nous avons aux FTP, si les choses ne s’arrangeaient pas avant midi aujourd’hui. Elles se sont en partie arrangées et je vais faire la distribution à midi mais pas à tout le monde. depuis longtemps, je m’étais rendu compte de vols qui s’étaient produits chez nous, en réalité depuis le débarquement et l’arrivée de nombreux nouveaux sur qui il était facile de faire retomber la faute. Je savais parfaitement qui étaient les coupables, mais il n’y avait jamais moyen de les attraper sur le fait. Hier, pendant que tout le monde mangeait, je les ai fait garder par Pierrot et Vincent, et, avec le commandant, l’aspirant Guy3, un nouveau qui me semble bien et à qui j’ai donné un groupe, le brigadier, nous avons fouillé les cabanes. Dans celle du GR, j’ai trouvé de l’Elescatine volée, du savon, du sucre et comme je savais que les voleurs étaient de cette bande, j’ai fini par en faire avouer un. Évidemment, j’ai supprimé le tabac et le vin aux 5 coupables, mais je ne sais vraiment pas quoi trouver comme punition pour eux. C’est que ces messieurs font encore les forts et vont en disant que même si je suis malin, ils sont encore plus malins que moi. On verra bien quel sera le plus embêté, d’eux ou de moi, quand ils verront fumer les autres et boire du vin.

D’ailleurs, je suis décidé à pousser l’affaire loin, s’ils ne veulent pas céder, et je veux purger le maquis de l’esprit qu’ils tentent d’y mettre. C’est qu’il suffirait d’un petit groupe de brebis galeuses de ce genre pour mettre la discorde dans le camp, et si nous avons perdu un bon nombre de types qui sont allés aux FTP, sûrement la bande du GR y est pour beaucoup. C’est d’ailleurs la même bande depuis longtemps, depuis les Margets, et bien qu’il ne faille pas parler des morts, il faut bien avouer que le pauvre Dominique a été pour beaucoup dans cet esprit. Seulement lui, il a changé après l’attrapage que j’ai eu avec lui après mon retour de Draguignan, et avait repris son esprit de Farigoule et des Louquiers, tandis que les autres n’ont fait qu’empirer…

Je viens de marquer les mutations et les punitions sur ma “décision de la journée”, et j’ai envoyé Claude me l’afficher. Depuis ce matin il travaille pour moi, et vraiment, je crois qu’il me rendra bien des services. Et c’est vraiment un gentil petit. J’ai fait le compte tout à l’heure et nous sommes 64 ici, plus 5 en déplacement, soit 69 en tout. Heureusement qu’il faut éviter les concentrations et être par petits groupes! Mais ceux qui font la théorie sont souvent, hélas! loin de la pratique et s’il n’est pas facile de tenir bien en main 70 hommes qu’on a autour de soi, il est matériellement impossible de le faire avec des hommes dispersés en petits groupes à moins d’avoir des cadres de grande valeur. Et ce n’est pas tout à fait le cas, bien qu’actuellement avec le commandant et l’aspirant, j’ai deux chefs, en qui je puis, semble-t-il, avoir confiance.

Et pourtant, comme l’expérience du maquis est quelque chose qui ne se remplace pas! et malgré la valeur des officiers, il leur faudra un moment, tout comme il me l’a fallu à moi même pour l’acquérir. Leur tâche sera d’ailleurs bien plus facile que ne le fut la mienne, car ils arrivent dans quelque chose ‘organisé qui marche et avec quelqu’un pour les mettre au courant, tandis qu’à mon arrivée à Farigoule, rien n’existait et nul n’existait pour m’aider. Quand je pense qu’il s’est passé plus de 15 jours, je crois, avant que ne monte quelqu’un (un quelqu’un qui n’y comprenait pas beaucoup) et que je n’ai vu le patron au maquis qu’au bout de deux mois.

Hier, avec le Cdt, nous sommes allés jusqu’à une ferme à 4 km, où, je crois, nous serons mieux qu’ici. On va y déménager dès après-demain mercredi, et d’ici là, je veux laisser aux gens le soin de bien se laver et de laver leur linge avec notre eau actuelle pour ne pas commencer à gaspiller l’eau de là bas dès notre arrivée. C’est un pays bien perdu, tout au moins par le côté par lequel nous sommes arrivés et on pourra peut-être y rester plus tranquilles qu’ici, où je ne me sens pas bien du tout, tellement on est vu de partout. En réalité, si je m’écoutais, on partirait dès demain matin, mais je crois qu’il est plus raisonnable de laisser un jour de battement. Au fond, ce n’est pas bien sûr, et je vais voir si je ne vais pas fixer le départ à demain matin. Ce qu’il me faudrait c’est un peu d’essence pour les voitures et je me régalerais de conduire la V8. Hier nous sommes arrivés à la mettre en marche rien qu’avec de l’alcool et c’est un moteur joliment souple. Mais elle ne tient pas à l’alcool et je n’ose pas me lancer sur un chemin plus ou moins mauvais avec ça. A propos de voiture, je viens de repenser à la 11, et à tous nos voyages avec la traction. Comme ce temps semble lointain! Et surtout, quand reviendra-t-il?

J’attends le patron tous les soirs pour qu’il vienne m’annoncer le débarquement pour le lendemain matin, mais je commence à y croire de moins en moins. Je trouve que s’ils voulaient le faire cela leur serait tellement facile, que c’est à croire que s’ils ne le font pa actuellement c’est qu’ils n’ont pas l’intention de le faire. Ne veulent-ils pas laisser les Français prendre pied chez nous?

Les FTP semblent bien désorganisés puisque les voilà en train de se replier sur nous4. Ils auraient parait-il reçu l’ordre de repli sur le camp Vallier et ils se regroupent par petits groupes à un emplacement que je leur ai indiqué. seulement je n’ai toujours pas de vélo pour voyager, et je ne peux guère m’absenter un jour entier pour aller leur rendre visite. Là aussi, j’attends le patron pour que nous réglions les diverses modalités pour les aider: vivres, combat en commun etc..

Le patron serait tout prêt à tout leur donner, mais heureusement que je les connais mieux que lui et que je freine. J’ai un peu peur que dès qu’ils seront dépannés, ils ne fassent comme à Canjuers et ne se paient notre tête. Je souhaite de tout cœur de me tromper et je ne demande pas mieux que d’établir une franche et loyale collaboration entre eux et nous. On verra…

1 - En effet, les occupants ont mené diverses expéditions à la recherche des maquisards dans ce secteur du Haut-Var depuis le début août. Aups en fait régulièrement les frais. Outre les 14 otages pris le 2, une nouvelle expédition a lieu le 6 août contre Canjuers (où des fermes sont encore brûlées) et Aups et une autre encore le 12. Ce jour-là, 12 hommes sont pris dont plusieurs résistants ainsi qu’un dépôt de 300 fusils.
2 - Vallier fait allusion ici aux ordres contradictoires reçus de Londres (par la radio) au moment du débarquement du 6 juin. L’appel à la mobilisation générale a été suivi le 10 et les jours suivants de consignes de freinage de la part du général Koenig, chef extérieur des FFI. On sait que le débarquement ne saurait tarder. L’assurance en sera donnée le lendemain. Jean Morel, qui vient d’arriver au maquis, à Puits-de-Campagne, a raconté cela dans une brochure dactylographiée parue sous le titre Avoir 16 ans dans le maquis : « ce 8 août est un très grand jour, à double titre : un message radio « Nancy a le torticolis » est l’annonce attendue ; le débarquement est pour la semaine prochaine ; c’est aussi mon anniversaire. Le maquis va faire mouvement, cette fois pour aller se battre » (p. 14).
3 - Il s’agit de l’aspirant Guy Barel, ancien EOR du 3e RIA. Le jeune Jean Morel qui avait été l’élève de Guy Barel, professeur de gymnastique au Lycée Rouvière, à Toulon, se retrouve dans son détachement. Guy Barel est le fils du député communiste des Alpes-Maritimes, Virgile Barel (ce que Gleb Sivirine ignorait encore lorsque je l’avais rencontré en 1984). Son frère Max Barel est l’un des martyrs de la Résistance communiste : polytechnicien, responsable clandestin à Lyon (Front national), arrêté le 6 juillet, il vient de mourir des suites des tortures subies dans les locaux de la Gestapo de Lyon.
4 - Après la grande expédition allemande du 2 août, les FTP du camp Robert qui ont pu se dégager sans pertes se replient vers Quinson et le secteur de Rians (où ils vont récupérer l’équipage d’un bombardier américain qui a fait un atterrissage forcé). Les FTP vont recevoir l’ordre de rejoindre les Bas-Alpins (18e et 13e cies) de l’autre côté du Verdon. Ils seront attaqués par les Allemands le 11 août à Sainte-Croix-du-Verdon et sévèrement touchés (19 morts dont plusieurs du camp Robert).

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