Je crois: mercredi 30 Août.

Wednesday 30 August 1944

15 jours que je n’ai plus écrit et que de choses en 15 jours. Débarquement (enfin!), bagarre aux côtés des Américains, 150 prisonniers, mon entrée dans l’armée des DFL, la 1ère Division Koenig, celle de Bir-Achiem et de la Lybie1, - et enfin et surtout mes 24 (même pas, 10 ou 11 en tout) heures chez moi.

Mais raconter tout, je ne le peux pas. J’ai un travail fou, comptes rendus non faits, prise en main de la section SOM qu’on m’a donnée, mon prédécesseur me jouant des tours de dégoûtant, - et je vais me contenter de faire ici le brouillon du C.R. que j’envoie au Colonel Lelaquet2 Cdt les F.F.I. du Var.

- J’antidate -

Aux Armées 28/8/44

Le Lieutenant Sivirine (ex Vallier)
au Lt Colonel Lelaquet Cdt la
Subdivision militaire du Var

J’ai l’honneur de vous rendre compte de l’activité du maquis CFL que je commandais depuis le moment où on nous a annoncé le débarquement jusqu’à notre engagement dans la 1ère Division des Forces Françaises Libres.

Effectif au 9/8/44: 60 hommes constitués en 4 groupes de combat, armés de F.M. anglais Bren avec 150 cartouches chacun, chaque homme étant armé soit d’un fusil (Mousqueton français ou Mauser allemand avec un minimum de 50 cartouches chacun), soit d’une mitraillette Sten avec 6 charges et de grenades.

9/8 - A 19 heures 30 un courrier de Hyères nous prévient que le débarquement est pour la semaine suivante et nous fixe rendez vous sur la route des Mayons près du Luc et de Gonfaron. A 22 heures nous partons de notre camp situé à 8 km au dessus de Brue-Aurillac et nous arrivons, dans la matinée du 12, au carrefour des Mayons, après avoir fait à pied 110 km en 4 jours avec tout le sac sur le dos, soit environ 30 ou 40 kg de moyenne pour chacun. N’ayant aucun vivre de réserve, le dernier jour nous mangeons en tout 2 tomates chacun en 36 heures, sans pain . Dans la région entre le Val et les Mayons nous sommes obligés de faire de nombreux détours pour éviter les patrouilles allemandes ayant reçu l’ordre formel de ne pas nous faire repérer.

13/8 - Nous arrivons à Valescure (entre les mayons et Collobrières) où nous restons jusqu’au matin du 15/8.

15/8 - Dès que nous apprenons le débarquement, nous descendons à Collobrières et nous occupons le village avec 2 barrages aux l’entrées du village. En s’installant, un des groupes se rencontre avec un camion allemand, blesse trois hommes de ce groupe et force les autres à s’égailler dans la campagne. Mon groupe ramène le camion avec toutes les armes et les bagages et les Allemands au nombre de 20 environ, se rendront le soir dès qu’arriveront les Américains. Deux de mes hommes sont blessés dans la bagarre.

Dès l’arrivée des Américains, je me mets en liaison avec eux (vers 17 h environ) et nous effectuons tous les services de garde qu’ils nous demandent. A son départ, le lendemain matin, l’officier américain me félicite sur la tenue de mes hommes.

16/8 - D’accord avec le Colonel américain nous allons attaquer la ferme Lambert, gros dépôt et poste de repérage allemand occupé par environ 120 hommes. Effectifs de notre côté: 120 américains, 40 hommes du maquis et 20 hommes de Collobrières sous la direction du chef de la Résistance Étienne3.

Arrivés au sommet, les Américains reçoivent par radio l’ordre de ne pas attaquer et nous y allons seuls avec les Collobriérois. Les Allemands qui nous ont vu monter se sont enfuis en débandade et nous trouvons en désordre un matériel très important, dont un camion tout chargé prêt à partir qu’ils ont abandonné au dernier moment. Je fais descendre un camion plein de vivres pour la population civile et le lendemain plusieurs camions en redescendront encore à Collobrières. Dans l’armement pris se trouvent 2 canons de 25, plusieurs mitrailleuses et F.M. (dont nous en emportons 3) des fusils 36 français et beaucoup de grenades.

17/8 - Notre rôle étant terminé à Collobrières nous descendons vers Pierrefeu avec un groupe de 18 volontaires collobriérois sous la direction d’Etienne. Au total nous sommes 65, j’ai été obligé de laisser les blessés, les malades et des garde-magasin.

Après Pierrefeu, nous apprenons qu’aucune infanterie n’a encore passé sur la route de Hyères mais qu’une reconnaissance d’autos blindées est sur la route. Nous descendons derrière elle et l’officier américain qui la commande me dit d’attendre à St Isidore le renfort d’infanterie et de tanks nécessaire pour atteindre le carrefour de la route de Hyères avec celle de la Crau. Ce renfort (120 hommes environ et 9 tanks) arrive vers 16 heures, nous attaquons de concert et sous un feu violent d’armes automatiques installées sur les pentes du Redon, nous atteignons le carrefour. Là nous recevons un intense pilonnage d’artillerie durant 1 heure 30 environ, pendant lequel j’ai plusieurs blessés, dont un gravement et les Américains ont un tué et plusieurs blessés également5.

D’accord avec le Capitaine américain (Captain Campbell, Co A. 7th Infry Regt AP03) nous occupons les flancs : vallon de Sauvebonne d’un côté et rives du Réal Martin de l’autre pendant que les Américains6 tiennent le centre devant Sauvebonne. Dans un court engagement mon groupe de Valbonne tue un Allemand et fait 3 prisonniers que nous remettons aux Américains à Pierrefeu.

Le 18 et le 19, l’artillerie américaine pilonne le Redon4 et nous sommes bombardés par l’artillerie allemande à plusieurs reprises, mais sans pertes de notre côté. Dans la nuit engagement sans résultat avec une patrouille allemande qui a réussi à traverser le Réal Martin.

Le 19 le groupe de Collobrières rejoint son village.

Sur la demande du capitaine américain j’envoie une patrouille de prise de contact avec le BM 117 aux Borels, cette patrouille servant ensuite de guide au BM 11 jusqu’au Viet.

Le 19 au soir les Américains partent8 et sont relevés par le BM 11. Je me mets à la disposition du Commandant du BM 11 qui me demande 10 hommes pour servir de guides dans l’attaque de la Crau. Ces dix hommes fonctionnent à l’entière satisfaction du BM 11 qui demande à les engager de suite. Un des guides est porté disparu en combat le 20.

Nous nous regroupons le 21 et le 22, habillés par le BM 5 nous descendons sur Hyères où nous arrivons à 16 heures. Sur l’ordre du Colonel Cdt les F.F.I.9 nous repartons à 16 heures 45 à la presqu’île de Giens pour empêcher les Allemands d’évacuer la presqu’île. J’installe un groupe avec 2 F.M. sur le toit des hangars du Palyvestre10, un groupe avec 2 F.M. au pont de la Plage et je vais avec 6 hommes effectuer une patrouille dans les bois de la Plage. Nous essuyons plusieurs coups de Mauser, mais ne pouvons retrouver les tireurs.

Vers 19 heures 30 un groupe de 5 à 6 Allemands qui cherchait à s’échapper à travers les marais est aperçu par le groupe du Palyvestre qui ouvre le feu aussitôt avec toutes ses armes automatiques et semble avoir abattu 3 hommes. A 20 heures 15, un autre groupe d’Allemands est attaqué par mon groupe du pont qui en descend encore 2, sûrement blessés ou tués.

Pour la nuit j’installe mon poste de guet sur la route du Palyvestre, et à 1 heure 30 le poste arrête 2 civils marchant pieds nus, porteurs tous deux de pistolets allemands, l’un ayant encore son livret militaire de soldat allemand et parlant assez difficilement le français. Ils se prétendent Alsaciens mais après un interrogatoire serré et deux heures de position debout dans le coin avec les bras en l’air, ils se décident à parler et à me dire qu’il reste à la Badine11 et à Giens 150 à 160 hommes environ. Je décide d’envoyer l’un des deux comme parlementaire en lui faisant croire que nous n’étions qu’un poste avancé et que le lendemain une grosse attaque serait déclenchée contre Giens.

Le lendemain matin à 5 heures 1/2 avec un vélo qu’on m’a prêté, je l’envoie à la Badine avec la lettre suivante:

lettre recto

lettre recto

Mercredi matin 5 heures 1/2

Le Colonel Vallier, Cdt les troupes
Françaises d’occupation de Hyères

au Cdt Allemand de la Bie
de la Badine

Conditions de reddition

Le Commandant Allemand se présentera avec 4 officiers ou sous officiers et le parlementaire sans armes, et avec un mouchoir blanc sur la poitrine à 7 heures 30 précises au croisement de la route d’Hyères et de la Plage. Il sera suivi de ses hommes par groupes de 25 sans armes toutes les 15 minutes à partir de 7 h 45.

Dans ces conditions, ils seront considérés comme prisonniers de guerre et traités suivant les lois internationales

Si à 8 h au plus tard, le Cdt ne se présentait pas, le tir de destruction d’artillerie serait aussitôt déclenché par terre et par mer et il serait considéré que le Commandant refuse les conditions de reddition.

Le Colonel Vallier, Cdt les FOH

Vallier

Je donne ma parole d’officier de me conformer loyalement aux clauses ci-dessus.

signé: Widmann

Le Commandant Allemand

de la Badine

Bien que n’ayant aucune possibilité de liaison avec l’artillerie je me suis permis de parler de déclenchement de tir pour impressionner les Allemands. C’est dans le même but que je me suis permis de signer le Colonel Vallier.

Un peu avant huit heures arrivaient les officiers et tout le reste suivait suivant l’horaire prévu. A 9 h 30 la colonne partait, se composant de 154 prisonniers gardés par 38 Maquisards. Nous sommes montés jusqu’à la Caserne de Hyères où j’ai remis les prisonniers à l’officier responsable sans que mes hommes n’aient rien pris sur les Allemands12.

L’après midi, je suis retourné avec une patrouille en camion à la Badine et j’y ai trouvé une compagnie de Tirailleurs Sénégalais13 qui venaient de débarquer à l’instant et à qui nous avons ainsi évité les combats d’un vrai débarquement. Cette compagnie a gardé tout l’armement des prisonniers que j’avais faits, les tirailleurs n’ayant pour la plupart que 5 cartouches par homme.

27/8 - N’ayant pu revoir le Colonel Cdt des F.F.I. et d’accord avec M. Picoche qui s’est chargé de transmettre toutes les explications indispensables, les hommes se sont engagés au BIMP14 et moi à l’artillerie de la 1ère DFL.

Un compte rendu sur l’activité du maquis avant le débarquement sera adressé dès que les conditions matérielles me le permettront.

1 - Il s’agit de la 1e Division française libre, alors commandée par le général Brosset. Elle s’est illustrée en effet aux côtés des Britanniques contre l’Africa Corps, en particulier à Bir Hakeim (27 mai-11 juin 1942). Son nom officiel est 1e Division de marche d’Infanterie, mais ses hommes continuent à l’appeler DFL, ce qui la distingue des autres unités de l’Armée B du général de Lattre de Tassigny, composées d’éléments de l’Armée d’Afrique restée fidèle à Vichy jusqu’en novembre 1942,puis passée du côté du général Giraud et dont une partie des cadres et des hommes, Européens d’Algérie n’ont pas renié leur pétainisme.
2 - Chef départemental de l’organisation de résistance de l’armée, basé à Hyères, il vient d’être en effet nommé commandant des F.F.I. et de la subdivision du Var.
3 - Il s’agit du groupe F.F.I. dirigé par l’instituteur Victor Étienne que l’on voit apparaître peu après dans le journal. Celui-ci a écrit un rapport (vers le 21 août) où il précise qu’il a eu contact à 18 h 30 avec « un groupe de 50 patriotes d’un maquis du plan de Camp Juers (sic) ». L’avant-garde américaine arrive peu après à 19 h 40.
4 - Dominant La Crau et la vallée du Gapeau, le Mont-Redon est armé de mortiers et d’armes automatiques. Il sera pris le 20 août au matin.
5 - Le seul récit de cet engagement que nous connaissions est celui de Robert Morel (p. 20-22 de son témoignage dactylographié) : « Le 17, le Maquis mélangé aux Yankees, se scinde en plusieurs colonnes qui se mettent en marche en direction de La Crau …Tout est relativement tranquille, quand des éclairs et des bruits assourdissants déchirent le ciel sur nos têtes : les canons allemands pilonnent nos deux chars (américains)… Plusieurs mitrailleuses lourdes allemandes se mettent à cracher en rafales continues à ras du sol. À ce croisement de route, vers L a Crau, pas de doute, l’ennemi nous attendait. Je suis pétrifié … Les ceps de vigne éclatent sous les trajectoires sifflantes, quelques centimètres au-dessus de nous ». D’après Gleb Sivirine, Ernest a eu l’œil arraché et le commandant Florentin a été légèrement blessé.
6 - Il s’agit d’unités du 7e régiment d’infanterie, dépendant de la 3e Armée américaine qui a débarqué à Cavalaire le 15 août.
7 - Bataillon de marche 11, de la 2e Brigade de la 1e DFL. Les Borels sont un hameau de Hyères au sud de Sauvebonne, non loin de La Londe.
8 - Conformément aux accords entre Américains et Français, l’armée de Lattre qui a commencé à débarquer le 16 août à Cavalaire prend le relais à partir d’une ligne dite « bleue » correspondant la vallée du Gapeau. Tandis que les Américains libèrent l’intérieur de la Provence, les Français vont avoir à mener les deux grandes batailles de cette campagne, celle de Toulon (qui commence à Hyères), puis celle de Marseille.
9 - Il s’agit du lieutenant-colonel Lelaquet.
10 - Base aéro-navale.
11 - Batterie tenue par l’artillerie de marine allemande. Elle couvre la rade d’Hyères pour empêcher un débarquement ici.
12 - Vallier fait ici allusion aux très nombreux vols - en particulier de montres et de divers effets ou matériel - faits sur les prisonniers allemands par des F.F.I.. Il souligne par là que ses hommes ont eu une attitude exemplaire. En 1984, Sivirine disait qu’en conduisant les prisonniers à la caserne, ils ont été accompagnés sur le boulevard Gambetta par des quantités de Hyérois. Des Porquerollais criaient : « Mais c’est M. Gleb ! » et il ajoutait : « Quel spectacle ! » .
13 - Il s’agit d’éléments du 2e bataillon du 18e RTS, débarqué dans la nuit à la Tour fondue et qui ont occupé ensuite la presqu’île. Mais c’est l’action déterminante du maquis Vallier qui a permis sa libération. Voilà pourquoi l’une des rues du hameau porte son nom (rue du Maquis Vallier libérateur de Giens 23 août 1944).
14 - Bataillon d’infanterie de marine du Pacifique : cette unité de la 1e DFL, composée en partie de Calédoniens et Tahitiens, commandée par le capitaine Magendie, vient de se distinguer au cours de la dure bataille pour Hyères, en particulier lors de l’assaut donné au Golf-Hôtel, à l’Est de la ville.

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177ème jour de maquis.

Monday 14 August 1944

Je n’ai pas continué l’autre jour par fatigue et faim, et comme le Cdt est revenu trop tard, je n’ai pas pu aller au Luc, comme je le voulais. Au total, nous avons mangé deux tomates chacun à 10 h du soir avec un peu de sel, et ça commençait à drôlement tirer à la fin. A 1h du matin, les guides sont enfin arrivés, et après une bonne montée dans la nuit, nous arrivions à 4 h 1/2 à notre nouveau, et espérons le, dernier camp1 de maquisards. Une soupe faite dans une lessiveuse qui sentait bien le savon, fut engloutie à toute vitesse, et sans aucune récrimination concernant son goût, après quoi, tout le monde sauf moi s’en fut coucher.

Avec le guide, nous sommes allés reconnaître ce qui devait être l’emplacement définitif du camp, mais vu le temps que nous devons rester ici, vu le manque de commodités du dit endroit, j’ai décidé que nous restions ici. On y est très bien. Eau de source à volonté, grands châtaigniers plusieurs fois centenaires à l’ombre desquels, nous restons le jour et c’est sous leur feuillage épais sous lequel s’abrite mon PC que j’écris maintenant. La nuit, on dort dehors, toujours sous les mêmes châtaigniers et sur une épaisse couche de fougères qui fait un sommier épatant.

Je reviens un peu sur les incidents qui ont précédé notre départ. Le dépouillement fait par le “bureau de vote”, - j’avais mis pour qu’il y ait toute garantie d’impartialité comme bureau le brigadier de gendarmerie, le plus vieux et le plus jeune des membres du maquis, - je n’ai même pas voulu prendre connaissance des résultats et j’ai passé la liste au Cdt. Il me l’a rendue le soir sans un mot de commentaire et depuis il est bien dégonflé et calmé. D’après tous les échos que j’en ai eus il a fait une vraie campagne électorale contre moi, alors que moi je me suis contenté de laisser toute liberté à chacun. Il a même eu un mot malheureux, puisqu’il a dit au brigadier après avoir vu la liste: “il y en a plusieurs qui ne tiennent pas leur parole”. C’est évidemment quelque chose que je ne risquais pas de dire puisque je n’avais, moi, demandé à personne sa parole de voter pour moi.

Comme me l’a encore redit le brigadier aujourd’hui, c’est un politicard et un ambitieux, qui n’avait qu’une envie, c’est de croquer les marrons que les autres avaient tiré du feu depuis 6 mois! On commence à en avoir drôlement assez des ouvriers de la dernière heure…

Pendant le déplacement, il a vraiment fait le chef de son groupe sans plus, vu surtout l’incapacité de guider à travers Boches un groupe comme le mien. Une seule fois il a voulu, d’accord d’ailleurs avec l’Aspirant me montrer que je me trompais de chemin. Alors que nous marchions en direction SE de nuit, ils sont venus tous les deux m’affirmer qu’on marchait vers l’ouest, confondant la Polaire avec je ne sais quelle autre étoile et sans penser à regarder la position de la lune. Je n’ai pas eu de peine à avoir mon petit succès personnel en montrant à l’Aspirant d’abord la boussole, puis la Polaire, puis enfin, en faisant remarquer que j’ignorais que la lune se levait à l’Ouest.

De toutes façons et sans vouloir me flatter outre mesure j’estime,- et les gens sensés de chez nous me l’ont tous dit -, que c’est déjà un assez joli tour de force que d’amener 52 hommes armés et lourdement chargés du Haut-Var jusqu’ici, faisant 110 km en 4 jours, qui auraient été trois et demi si notre guide n’avait pas été obligé de partir sans pouvoir attendre. Et cela à travers des barrages de Boches de tous côtés, sans guides et pour la deuxième partie du parcours sans autre carte que la Michelin ce qui est maigre quand on n’a que des sentiers ou à travers bois comme lieux de cheminement.

Je commence maintenant à faire des projets pour l’après guerre… Jusqu’à présent, cela me semblait si lointain et tellement incertain que je me forçais à ne pas y penser, que je ne voulais pas me laisser aller à quelque chose qui pouvait me rendre plus dure ensuite la tension nécessaire pour tenir

Pas facile de s’abstraire un moment du métier! Pour une fois que j’allais un peu parler de mes projets de voyage d’après guerre voilà qu’on m’amène trois prisonniers, trois Italiens évadés de Port Cros où ils travaillaient pour les Boches. Interrogatoire d’identité, confiscation des papiers et de l’argent (pour lequel je leur ai donné un reçu régulier) et je les ai remis au groupe du brigadier pour qu’il leur fasse faire les diverses corvées. Décidément on a de tout au maquis, et après les prisonniers civils, les prisonniers de guerre!

Une fois tout ça réglé, j’allais me mettre au cahier, quand on entend une, deux, trois explosions bien rapprochées. Les avions tournaient depuis un moment, mais depuis avant-hier, on n’y fait plus attention tellement il y en a. C’était le poste de repérage de Saint-Lambert à 5 ou 6 km de nous qui se faisait bombarder et nous avons vu les explosions de près. J’ai d’ailleurs l’impression qu’ils n’ont pas atteint cette fois leurs objectifs aussi bien qu’avant hier où ils ont fait des dégâts complets.

C’est la soupe. C’est bien difficile d’écrire d’une façon suivie.

1- Il se situe entre Les Mayons et Collobrières, près du col des Fourches. Depuis le 11, les bombardements alliés sur les installations militaires allemandes se sont intensifiés. Ici, il s’agit du poste radar installé sur le plateau de Lambert et qui est dans le périmètre de protection de Toulon. Le maquis Vallier sera chargé par les Américains de contrôler cette position le lendemain

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175ème jour de maquis.

Saturday 12 August 1944

Forêt des Mayons1

Joli bout de route depuis mercredi soir. 85 à 90 km, avec tout le barda, à travers des pays infestés de Boches, avec 52 hommes au départ et autant à l’arrivée. Un seul point noir au tableau, l’absence du guide que nous devions rencontrer ce matin ici en arrivant, et qui s’impatientant devant notre retard, a disparu et nous laisse en plan sans ravitaillement ni boissons.

Il est trois heures un quart de l’après-midi et on n’a absolument rien mangé depuis hier après midid. Aussi, cela commence à m’inquiéter plus que sérieusement si au retour du Cdt qui est allé jusqu’aux Mayons, en civil pour voir s’il ne voyait pas nos guides, il n’y a rien, je vais essayer de me faire prêter un vélo pour pousser jusqu’au Luc, où entre tous les parents et connaissances, j’espère bien trouver de quoi manger pour mes gars.

1 - Commune située sur les contreforts des Maures, près du Luc. C’est sur son territoire que s’était rassemblé le premier grand maquis du Var, futur camp Faïta (FTP) autour de Jean Bertolino au printemps 1943. Vallier est ses hommes sont installés à Valescure.

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174ème jour de maquis

Friday 11 August 1944

Depuis trois jours que je n’ai pas écrit, beaucoup d’évènements. En ce moment, j’écris assis sur l’herbe, sous les pins de la région de Flassans1, ce qui évidemment me change un peu de mes régions habituelles du Haut-Var. Nous passons ce soir la N7 et pénétrons donc dans cette zone de l’avant2, en attendant ce fameux débarquement. Cette fois, les Anglais auront-ils prévenu sérieusement ou bien est-ce encore une manœuvre politique? Toujours est-il que nous descendons depuis avant hier et que nous avons déjà fait en 36 heures une bonne cinquantaine de bornes sinon plus. En général le moral est excellent et la marche, bien que difficile avec 52 hommes à travers une région absolument infestée de Boches, s’est très bien passée jusqu’à présent. Grâce au débarquement promis avant-hier soir et grâce aussi à une énergique mise au point que j’ai faite le matin du même jour, le moral d’ensemble va très bien. Mais ce n’était drôlement pas vrai la veille au soir, où encore un peu il y avait désertion de 22 hommes, chiffre qui m’avait été annoncé par François affolé. Vingt deux est peut-être beaucoup, mais il y en avait une bonne douzaine sûrement. Il faut dire que le commandant y était pour beaucoup. Pendant toute la journée où je n’y étais pas, parti devant avec la colonne de voitures pour préparer le cantonnement, il a, parait-il, passé son temps à monter les hommes contre moi pour les attirer à lui. Richard m’a dit en tant de mots le soir même que le commandant voulait attirer tous les hommes à lui pour prendre le commandement du maquis. J’ai passé une partie de la nuit à réfléchir sur ce que je devais et voulais faire, et quand je suis allé me coucher, j’étais tout décidé à dire au patron que je ne voulais plus m’occuper d’une façon continue et effective du maquis, que je m’occuperais volontiers du ravitaillement des hommes à condition d’avoir un peu de liberté à moi. Et au matin, en me réveillant, j’ai eu l’impression que c’était du dégonflage, et j’ai pensé au contraire que je ne quitterais le maquis qu’après avoir remis les choses au net et au clair avec tout le monde.

Aussi le matin, j’ai réuni tout le monde et j’ai mis chacun devant ses responsabilités. Après avoir dégagé la leçon des derniers incidents, j’ai donné mes décisions. Partage du maquis en plusieurs maquis de 15 ou 20 hommes, dirigés par le Cdt ou moi, au choix des hommes, chacun de nous suivant le nombre dont il dispose, subdivisant encore son maquis si c’est nécessaire. Je les ai fait voter en pleine liberté de conscience, et en insistant bien sur le fait qu’il n’y avait aucune pression ni contrainte d’aucune sorte. Au dépouillement sur 60 votants, il y a eu 6 ou 7 bulletins nuls déposés par des nouveaux, des gens qui ne voulaient vexer personne, 3 voix pour le Cdt et tout le reste, soit près d’une cinquantaine pour moi.3

fausse carte d'identité

1 - Le maquis se trouve alors entre Flassans et Cabasse dans le Var moyen. Il vient de réquisitionner des pommes de terre à la ferme du Grand Campdumy
2 - Cette zone désigne dans le plan élaboré par les états-majors FFI la zone de contact avec les troupes débarquées et donc la zone des combats. Le Haut-Var où se trouvait Vallier jusque-là était dans la zone dite « d’influence des maquis ». La « zone des maquis » était située dans les Basses-Alpes.
3 - Note sur la scission
À la suite de cette affaire, quelques hommes restent dans la région de Brue-Auriac sous les ordres de l’adjudant de gendarmerie Florentin et ne suivent donc pas Vallier dans sa descente vers la côte.

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170ème jour de maquis

Monday 7 August 1944

Nous voilà dans notre 11ème maquis, après avoir effectué notre 10ème décrochage. je viens de revoir la liste de nos divers emplacements, et elle commence à être longue. début à Farigoule, sur la limite des Alpes-maritimes, puis le Louquiers. Grand décrochage célèbre dans la mémoire de tous ceux qui y ont participé pour aller jusqu’aux Margets, 60 km avec un barda terrible sur le dos. Des Margets à la limite des Basses-Alpes, nous pénétrons dans ce département à la Blanche, après un séjour de 4 jours à la Chapelle de Baudinard, où pour la première fois, nous vécûmes en hommes des cavernes. A la Blanche, nous apprenons le débarquement, et à toute vitesse nous remontons aux Margets. Quelques jours de belle vie, d’enthousiasme et d’attente confiante, après quoi nous redevenons maquis, bêtes pourchassées et gens à qui il faut beaucoup de cran pour continuer à avoir confiance! Décrochages successifs, d’abord chez Bondil, après l’attaque boche du 7 juillet, puis à la Blanche, la Tour, la forêt de Malassoque, et enfin le puits de Campagne où nous sommes maintenant, presque à la limite des B.d.R. Quel chemin parcouru depuis le mois de février… Tout le Haut-Var, des Alpes-Maritimes aux Bouches-du-Rhône en passant par les Basses Alpes, tout à pied, et souvent avec tout le déménagement sur le dos. Et au moins une fois sur deux, un temps de chien pour chaque décrochage.

chemin parcouru

Je crois que nous, je parle de “nous” de Farigoule, des Louquiers et des Margets, de “nous” de la dure époque et non de ceux qui sont venus quand ils ont vu que c’était déjà du tout cuit, de nous qui avons fait la garde de nuit en nous gelant, la garde de jour en nous trempant, qui avons fait 12 ou 15 heures de marche chargés comme des bourriques, qui avons vu tomber sous les balles ennemies nos camarades des premières heures, nous pourrons quand même regarder en face les “résistants” en chambre et en pantoufles, qui “font la guerre”, qu’ils disent! Et même sans combattre directement, sans parler de la force en potentiel que nous constituons et qui se manifestera bien le jour du débarquement j’espère, nous en avons déjà des résultats! De mercredi à samedi nous avons déplacé contre nous 800 Espagnols et 400 à 500 Miliciens, Waffen et Boches, qui nous ont cherché dans tout le Haut-Var1,, qui ont usé des quantités d’essence et de munitions et qui n’ont rien fait d’autre pendant ce temps là. Et comme ils ne sont là que pour la répression des maquis, nous pouvons dire sans crainte que, de concert avec les FTP, nous immobilisons un effectif de troupes boches d’au moins 1000 à 1200 hommes et tout un matériel moderne puisqu’ils ont attaqué Canjuers au canon, voitures blindées et avec un avion.

Il n’empêche que c’est un genre d’activité bien passif quand même et on languit beaucoup de passer à des exercices plus positifs. Mais aussi, il est si difficile de s’y reconnaître dans les divers ordres que l’on reçoit. premier ordre: guérilla partout, puis aussitôt après, plus aucune action permise, ordre direct de Koenig, suivi d’une circulaire portant intensification de l’action des guérillas en attendant le débarquement2. Et il y a deux ou trois jours, ordre à la radio d’agir en Bretagne, mais de ne pas bouger dans le reste de la France. Alors?

De plus en plus souvent, il m’arrive de me demander ce que nous faisons ici. C’est qu’on commence à être un peu douché par les déceptions successives et pas mal désabusés. On nous promet le débarquement probable en mai, certain en juillet, certain en août, certain, quand? En octobre peut-être? Et toutes les semaines, depuis trois semaines, nous devons partir en guérilla dans trois ou quatre jours… J’ai constitué les groupes de combat, tout est prêt et chaque fois on remet de huit jours! J’en ai si souvent, bien bien marre…

Les nouvelles d’ailleurs arrivent de plus en plus mal. C’est merveilleux quand j’arrive à avoir des lettres tous les 10 jours et cela influe aussi, énormément sur le moral. Enfin, j’espère aujourd’hui ou demain avoir mon paquet de lettres et la journée me semblera évidemment bien plus belle. Ce qui m’ennuie le plus, c’est, depuis vendredi n’avoir pu faire partir une seule lettre et j’espère pouvoir avoir une occasion aujourd’hui.

Quelque chose qui me fait pas mal de peine c’est que je pense bien avoir perdu Yo définitivement pour le maquis. Sa blessure à la jambe guérit, mais assez lentement, et il ne sera pas en mesure de faire de gros efforts avant deux ou trois mois. Et je certifie bien qu’avant deux ou trois mois, je ne serai plus au maquis! Yo nous manque, surtout à Roger et à moi, et notre équipe à trois qui descendions toujours ensemble en voiture à Aiguises s’en trouve toute désorganisée. Tant que j’ai pensé son retour possible je n’ai pas voulu le remplacer dans son rôle de secrétaire et d’agent de liaison personnel et ce n’est que depuis hier que j’ai pris Claude à ce poste. Claude est d’ailleurs un petit très chic et que j’aime bien et j’ai l’impression que ça lui plaît d’être avec nous. En ce moment, avec Roger, ils sont en train de faire l’inventaire de notre tabac. Nous n’avons de notre vie été si riches en tabac, car nous avons réquisitionné les rations des trois villages: Bauduen, les salles et Régusse, soit environ 20 à 30 kg de tabac en tout. De quoi fumer pendant un moment cette fois, le plus joli c’est que depuis hier je n’ai pas fait de distribution bien que ce fût dimanche et que même j’ai menacé de distribuer le tabac que nous avons aux FTP, si les choses ne s’arrangeaient pas avant midi aujourd’hui. Elles se sont en partie arrangées et je vais faire la distribution à midi mais pas à tout le monde. depuis longtemps, je m’étais rendu compte de vols qui s’étaient produits chez nous, en réalité depuis le débarquement et l’arrivée de nombreux nouveaux sur qui il était facile de faire retomber la faute. Je savais parfaitement qui étaient les coupables, mais il n’y avait jamais moyen de les attraper sur le fait. Hier, pendant que tout le monde mangeait, je les ai fait garder par Pierrot et Vincent, et, avec le commandant, l’aspirant Guy3, un nouveau qui me semble bien et à qui j’ai donné un groupe, le brigadier, nous avons fouillé les cabanes. Dans celle du GR, j’ai trouvé de l’Elescatine volée, du savon, du sucre et comme je savais que les voleurs étaient de cette bande, j’ai fini par en faire avouer un. Évidemment, j’ai supprimé le tabac et le vin aux 5 coupables, mais je ne sais vraiment pas quoi trouver comme punition pour eux. C’est que ces messieurs font encore les forts et vont en disant que même si je suis malin, ils sont encore plus malins que moi. On verra bien quel sera le plus embêté, d’eux ou de moi, quand ils verront fumer les autres et boire du vin.

D’ailleurs, je suis décidé à pousser l’affaire loin, s’ils ne veulent pas céder, et je veux purger le maquis de l’esprit qu’ils tentent d’y mettre. C’est qu’il suffirait d’un petit groupe de brebis galeuses de ce genre pour mettre la discorde dans le camp, et si nous avons perdu un bon nombre de types qui sont allés aux FTP, sûrement la bande du GR y est pour beaucoup. C’est d’ailleurs la même bande depuis longtemps, depuis les Margets, et bien qu’il ne faille pas parler des morts, il faut bien avouer que le pauvre Dominique a été pour beaucoup dans cet esprit. Seulement lui, il a changé après l’attrapage que j’ai eu avec lui après mon retour de Draguignan, et avait repris son esprit de Farigoule et des Louquiers, tandis que les autres n’ont fait qu’empirer…

Je viens de marquer les mutations et les punitions sur ma “décision de la journée”, et j’ai envoyé Claude me l’afficher. Depuis ce matin il travaille pour moi, et vraiment, je crois qu’il me rendra bien des services. Et c’est vraiment un gentil petit. J’ai fait le compte tout à l’heure et nous sommes 64 ici, plus 5 en déplacement, soit 69 en tout. Heureusement qu’il faut éviter les concentrations et être par petits groupes! Mais ceux qui font la théorie sont souvent, hélas! loin de la pratique et s’il n’est pas facile de tenir bien en main 70 hommes qu’on a autour de soi, il est matériellement impossible de le faire avec des hommes dispersés en petits groupes à moins d’avoir des cadres de grande valeur. Et ce n’est pas tout à fait le cas, bien qu’actuellement avec le commandant et l’aspirant, j’ai deux chefs, en qui je puis, semble-t-il, avoir confiance.

Et pourtant, comme l’expérience du maquis est quelque chose qui ne se remplace pas! et malgré la valeur des officiers, il leur faudra un moment, tout comme il me l’a fallu à moi même pour l’acquérir. Leur tâche sera d’ailleurs bien plus facile que ne le fut la mienne, car ils arrivent dans quelque chose ‘organisé qui marche et avec quelqu’un pour les mettre au courant, tandis qu’à mon arrivée à Farigoule, rien n’existait et nul n’existait pour m’aider. Quand je pense qu’il s’est passé plus de 15 jours, je crois, avant que ne monte quelqu’un (un quelqu’un qui n’y comprenait pas beaucoup) et que je n’ai vu le patron au maquis qu’au bout de deux mois.

Hier, avec le Cdt, nous sommes allés jusqu’à une ferme à 4 km, où, je crois, nous serons mieux qu’ici. On va y déménager dès après-demain mercredi, et d’ici là, je veux laisser aux gens le soin de bien se laver et de laver leur linge avec notre eau actuelle pour ne pas commencer à gaspiller l’eau de là bas dès notre arrivée. C’est un pays bien perdu, tout au moins par le côté par lequel nous sommes arrivés et on pourra peut-être y rester plus tranquilles qu’ici, où je ne me sens pas bien du tout, tellement on est vu de partout. En réalité, si je m’écoutais, on partirait dès demain matin, mais je crois qu’il est plus raisonnable de laisser un jour de battement. Au fond, ce n’est pas bien sûr, et je vais voir si je ne vais pas fixer le départ à demain matin. Ce qu’il me faudrait c’est un peu d’essence pour les voitures et je me régalerais de conduire la V8. Hier nous sommes arrivés à la mettre en marche rien qu’avec de l’alcool et c’est un moteur joliment souple. Mais elle ne tient pas à l’alcool et je n’ose pas me lancer sur un chemin plus ou moins mauvais avec ça. A propos de voiture, je viens de repenser à la 11, et à tous nos voyages avec la traction. Comme ce temps semble lointain! Et surtout, quand reviendra-t-il?

J’attends le patron tous les soirs pour qu’il vienne m’annoncer le débarquement pour le lendemain matin, mais je commence à y croire de moins en moins. Je trouve que s’ils voulaient le faire cela leur serait tellement facile, que c’est à croire que s’ils ne le font pa actuellement c’est qu’ils n’ont pas l’intention de le faire. Ne veulent-ils pas laisser les Français prendre pied chez nous?

Les FTP semblent bien désorganisés puisque les voilà en train de se replier sur nous4. Ils auraient parait-il reçu l’ordre de repli sur le camp Vallier et ils se regroupent par petits groupes à un emplacement que je leur ai indiqué. seulement je n’ai toujours pas de vélo pour voyager, et je ne peux guère m’absenter un jour entier pour aller leur rendre visite. Là aussi, j’attends le patron pour que nous réglions les diverses modalités pour les aider: vivres, combat en commun etc..

Le patron serait tout prêt à tout leur donner, mais heureusement que je les connais mieux que lui et que je freine. J’ai un peu peur que dès qu’ils seront dépannés, ils ne fassent comme à Canjuers et ne se paient notre tête. Je souhaite de tout cœur de me tromper et je ne demande pas mieux que d’établir une franche et loyale collaboration entre eux et nous. On verra…

1 - En effet, les occupants ont mené diverses expéditions à la recherche des maquisards dans ce secteur du Haut-Var depuis le début août. Aups en fait régulièrement les frais. Outre les 14 otages pris le 2, une nouvelle expédition a lieu le 6 août contre Canjuers (où des fermes sont encore brûlées) et Aups et une autre encore le 12. Ce jour-là, 12 hommes sont pris dont plusieurs résistants ainsi qu’un dépôt de 300 fusils.
2 - Vallier fait allusion ici aux ordres contradictoires reçus de Londres (par la radio) au moment du débarquement du 6 juin. L’appel à la mobilisation générale a été suivi le 10 et les jours suivants de consignes de freinage de la part du général Koenig, chef extérieur des FFI. On sait que le débarquement ne saurait tarder. L’assurance en sera donnée le lendemain. Jean Morel, qui vient d’arriver au maquis, à Puits-de-Campagne, a raconté cela dans une brochure dactylographiée parue sous le titre Avoir 16 ans dans le maquis : « ce 8 août est un très grand jour, à double titre : un message radio « Nancy a le torticolis » est l’annonce attendue ; le débarquement est pour la semaine prochaine ; c’est aussi mon anniversaire. Le maquis va faire mouvement, cette fois pour aller se battre » (p. 14).
3 - Il s’agit de l’aspirant Guy Barel, ancien EOR du 3e RIA. Le jeune Jean Morel qui avait été l’élève de Guy Barel, professeur de gymnastique au Lycée Rouvière, à Toulon, se retrouve dans son détachement. Guy Barel est le fils du député communiste des Alpes-Maritimes, Virgile Barel (ce que Gleb Sivirine ignorait encore lorsque je l’avais rencontré en 1984). Son frère Max Barel est l’un des martyrs de la Résistance communiste : polytechnicien, responsable clandestin à Lyon (Front national), arrêté le 6 juillet, il vient de mourir des suites des tortures subies dans les locaux de la Gestapo de Lyon.
4 - Après la grande expédition allemande du 2 août, les FTP du camp Robert qui ont pu se dégager sans pertes se replient vers Quinson et le secteur de Rians (où ils vont récupérer l’équipage d’un bombardier américain qui a fait un atterrissage forcé). Les FTP vont recevoir l’ordre de rejoindre les Bas-Alpins (18e et 13e cies) de l’autre côté du Verdon. Ils seront attaqués par les Allemands le 11 août à Sainte-Croix-du-Verdon et sévèrement touchés (19 morts dont plusieurs du camp Robert).

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165ème jour de maquis

Wednesday 2 August 1944

Encore un décrochage1 en perspective pour ce soir, et on commence vraiment à se demander quand est-ce que cette vie de bêtes traquées va cesser. Pourtant, si tout va bien, peut-être pourrons nous prouver aux gens qui nous chassent que le gibier a quelquefois des retours agressifs qui peuvent faire mal et je voudrais bien que Jo et Garrus me reviennent ce soir avec les renseignements espérés sur le retour de la colonne allemande2.

J’ai tort de dire allemande, car il n’y a dedans comme allemands que des cadres, officiers et sous officiers, tandis que les troupes sont constituées par 800 hommes de la Division Bleue Espagnole3 retirée du front russe, et environ 400 hommes de la Waffen SS et de miliciens4 habillés en Allemands. Toute la racaille et la lie de la soldatesque chargées entièrement de la répression contre nous. Ce matin, ils ont attaqué Canjuers, Canjuers où il n’y a plus “nous” et d’après la fumée qu’on voit monter, la Médecine, mon ancien PC, doit être en train de brûler. Ils ont attaqué avec canons, voitures blindées et infanterie portée (portée par tous les cars qu’ils ont réquisitionnés dans la région) et s’ils restent ce soir là haut, demain matin nous allons nous embusquer sur la route et les attendre. Je voudrais bien qu’ils ne se croient plus invincibles ni invulnérables.

Depuis l’autre jour, deux ou trois faits intéressants. D’abord, j’ai un nouvel adjoint, le commandant dont j’ai déjà parlé. Il semble quelqu’un de correct, qui comprend les choses et qui admet tout à fait de m’obéir. La chose qui va m’être peut-être plus difficile, c’est de mettre au point avec le patron, que les galons impressionnent et qui serait tenté d’oublier les vieilles promesses sur le commandement du maquis.

Le patron s’est créé un PC de campagne qui a fonctionné deux jours et qui s’est dissout aujourd’hui pour décrocher avec le gros de la troupe. Il est avec quelqu’un de très bien, Jean-Pierre5, le chef des corps francs de Lyon, qui est chargé de la mise en place des guérillas. Le dénommé J. P. qui a visité pendant 6 mois des tas de maquis en France m’a dit qu’il n’avait pas vu un seul maquis qui lui ai fait autant plaisir que le mien avec la discipline ferme mais douce avec laquelle étaient menés les hommes. Il m’a félicité à plusieurs reprises et venant de lui le compliment m’a fait plaisir!

Dimanche soir, avec le patron et lui, nous avons eu une longue entrevue avec les chefs F.T.P.6. Après une discussion très cordiale, on est tombés tous d’accord sur les modalités d’un accord complet entre les deux groupements, et j’ai eu l’impression très nette que la leçon de l’autre jour a sérieusement calmé les F.T.P. Là aussi gros compliment involontaire de Dominique, le chef FTP qui m’a dit avoir constitué un groupe avec les gens venus de chez nous et que c’était un de leurs groupes d’élite. Et pourtant, Dieu sait si ceux de chez moi qui sont passés aux FTP, à part deux ou trois exceptions, sont loin d’être les meilleurs. Je vais essayer de dormir une demi heure car cette nuit je ne pense pas dormir beaucoup.

1 - Le maquis se prépare à rejoindre Puits-de-Campagne sur la commune de Saint-Martin-de-Pallières. Il y restera jusqu’au 9 août. Ce secteur avait connu une première implantation maquisarde au début de 1943 avec l’un des détachements de la 1e cie FTP de Provence et une expédition de représailles allemande.
2 - En effet, les occupants ont lancé ce jour-là une grande expédition contre le Plan-de-Canjuers. Ils vont brûler plusieurs bergeries et faire sauter le pont d’Aiguines. Au retour, les hommes restés à Aups subiront un nouveau contrôle et des perquisitions, 14 d’entre eux seront pris en otages et conduits à Brignoles. Ils seront libérés les jours suivants, non sans parfois avoir subi des sévices. Deux hommes seront retenus prisonniers dont le lieutenant Morhange nouveau chef AS du secteur d’Aups.
3 - La présence d’éléments de la Division Azùl (division espagnole envoyée par Franco sur le front de l’Est) en France relève du fantasme. C’est un bruit qui s’est répandu dans la population et chez les résistants, que l’on retrouve ailleurs. Cette rumeur provient peut-être de la présence d’immigrés ou réfugiés espagnols dans les groupes antimaquis (Brandebourg) utilisés par la Wehrmacht.
4 - Les miliciens dont il est fait état désignent précisément les éléments antimaquis, Brandebourg (assimilée à des Wafen-SS) et non la Milice française qui ne participe pas à ces opérations.
5 - Il s’agit d’Ernest Marenco, résistant toulonnais, premier responsable du Groupe franc du mouvement Combat à Toulon, qui avait pu échapper à la Gestapo venue l’arrêter le 25 mai 1943 (son épouse et son beau-fils, Roger Baroso, qui a tiré sur les agents du SD, sont arrêtés). Replié à Lyon, il était passé au réseau Gallia, puis était revenu dans le Var en 1944 pour mettre en place la station radio clandestine Sycomore, dont les émetteurs, destinés aux réseaux gaullistes, étaient installés autour du Beausset, de Gonfaron et de Cotignac (Grenadine). Pour plus de précisions sur les responsables résistants du Var, on pourra se reporter à ma chronique « La Résistance de A à Z » dans Résistance Var, bulletin de l’ANACR du Var.
6 - Il s’agit des responsables FTP des groupes bas-alpins (en particulier la 18e cie) installés de l’autre côté du Verdon. Une première rencontre a eu lieu le 27 juillet (Vallier est venu se faire restituer un container tombé près de Quinson et récupéré par les FTP, l’entrevue a été concluante et cordiale). Une deuxième rencontre vient de se tenir le 30 en présence de Picoche, le « patron », pour préparer une action coordonnée sur Moustiers (voir Jean Garcin, De l’armistice à la Libération dans les Alpes-de-Haute-Provence, Digne, 1983)

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