161ème jour de maquis

Saturday 29 July 1944

(Je continue samedi matin)

Après maints efforts, et malgré l’aide des bœufs (je dis “malgré” car les bœufs n’ont tiré que lorsqu’ils furent complètement lâchés), nous étions en train d’arriver à sortir le camion, quand je vois arriver à pied, Casa, l’un de ceux qui étaient partis avec Dominique. J’ai eu aussitôt devant mes yeux l’image de Boué, revenant d’Aups tout seul à pied, après la mort d’Ernest et de Duchâtel1, et j’ai eu le pressentiment d’une catastrophe. Je n’ai pas eu à attendre longtemps d’ailleurs puisque Casa m’annonçait aussitôt la mort de Dominique et d’Etienne, les blessures de Yo et de Tomy. Je crois que je n’en ai pas même été étonné, tellement déjà la veille, cette expédition ne me plaisait pas et depuis le matin, je m’attendais un peu à chaque instant à l’annonce d’un malheur. J’ai même eu un moment de soulagement quand il m’a dit que Yo n’était que blessé, je le voyais déjà mort2

Dilemme pendant cinq minutes. Il fallait évidemment aller chercher les blessés, mais comment? Je ne savais pas s’il y avait vraiment encore des Boches à Aups et je risquais donc fort la vie de ceux que j’emmenais avec moi. En prendre deux et y aller avec la voiture ou en emmener 12 et y aller avec le camion, FM et tout le reste? Dans la deuxième alternative, on se défend, mais s’il y a une embuscade on en perd douze au lieu de trois…. J’ai fini par prendre la solution intermédiaire et nous y sommes allés 6, avec FM et armement double.

Les Boches n’y étaient plus et nous sommes allés nous incliner sur les corps de nos camarades. Etienne avait été tué sur le coup d’une balle à la tête, tandis que Dominique avait été transpercé de plusieurs rafales et portait des blessures d’éclats de grenades. Quant à Yo et Tomy, ils venaient d’être transportés par les FTP chez nous, mais par une autre route, ce qui fait que nous ne les avions pas rencontrés.

Moment poignant que celui où on s’incline devant un camarade de combat depuis le début du maquis, un camarade qu’on a quitté 12 h plus tôt, plein de confiance et de joie de vivre. Dire qu’il était si sûr de ne pas être touché à cette guerre, Dominique, si sûr de passer à travers, comme jusqu’à présent il avait passé si souvent à travers des situations les plus périlleuses3

Retour silencieux, et le lendemain, nous devons aller en groupe rendre les honneurs à l’enterrement. Là-dessus, j’apprends que les Boches et les Waffen SS sont en train d’attaquer le camp des FTP et qu’ils sont tout autour d’Aups4. Évidemment, je décide de ne pas aller risquer complètement la vie de 15 hommes, alors que ce n’est pas absolument indispensable, et bien m’en prend, car j’apprends, l’après midi, que cinq minutes après l’enterrement, une colonne qu’au moins 300 Boches a défilé à travers Aups5, c’est à dire qu’il y aurait encore eu accrochage entre eux et nous, mais accrochage vraiment disproportionné en tant que forces.

Dans l’après-midi, je vais voir Yo et Tomy, mes deux blessés que javais laissés dans une maison amie du village voisin, je les retrouve dans un état aussi satisfaisant que possible et je décide de les y laisser aussi longtemps que nécessaire pour qu’ils puissent se remettre. Mais l’homme décide… et voilà qu’à minuit, alors que je venais à peine de m’endormir, arrivent Jo et Mura, qui me disent que les Allemands sont à Bauduen, aux Salles et à Aiguines, où ils fouillent toutes les maisons pour y trouver les réfractaires6. Il faut dire que Jo et Mura devant descendre à Draguignan, je les avais envoyés dès dimanche soir aux Salles pour qu’ils y prennent le car de lundi matin et c’est ainsi qu’ils ont appris les nouvelles. Nous allons tous deux, Jo et moi chercher les blessés avec la traction avant que j’avais réquisitionnée la veille à Régusse, et après pas mal de péripéties, les voilà installés au camp. Mais au camp je ne suis pas rassuré du tout, car si Tomy peut marcher facilement, Yo en est totalement incapable et je m’inquiète beaucoup d’un décrochage rapide où on ne pourrait pas l’emmener. Aussi, dès l’après-midi, j’envoie Max et Vincent reconnaître un emplacement que j’avais repéré sur la carte, et, l’exploration s’étant avérée probante, nous déménageons dès le soir. Aussi le voyage peut se faire en camion et en voiture pour les blessés et les amochés et tout notre matériel se trouve ainsi apporté.

Bois de Malassoque

Nouveau camp en pleine forêt, bois de Malassoque et de la Roquette7, avec des groupes assez dispersés dans la nature, groupes que je veux rendre de plus en plus indépendants les uns des autres, en faire en quelque sorte des petits maquis séparés. Cela me sera plus facile, s’il est vrai, comme on me l’a dit, qu’il va m’arriver un certain nombre d’officiers et de sous-offs. Il m’est arrivé déjà, avant-hier, un authentique commandant que j’ai mis pour le moment carrément et simplement dans un groupe, mais à qui je vais donner le commandement de ce groupe et à qui je vais demander de remplir auprès de moi les fonctions d’adjoint8. Ce n’est vraiment pas banal de voir un commandant adjoint à un lieutenant, mais il y a tant et tant de choses bizarres et extraordinaires dans notre vie qu’on finit par ne plus y faire attention. En principe demain, il doit y avoir une grande cérémonie pour la remise des brassards officiels et remise du fanion du groupe, avec le grand chef F.F.I. du département, mais on m’a si souvent promis les visites des grands chefs sans que jamais nous ne voyions personne que je reste légèrement sceptique quant à la véracité de l’information. Cela d’autant plus que j’attends le patron depuis avant-hier, il doit rester avec moi, ou tout au moins en liaison continue et ma foi, j’ignore totalement ce qu’il devient en ce moment.

Cela m’impatiente pas mal, car j’ai reçu les ordres pour commencer à bagarrer sur les routes contre les éléments isolés, et je ne voudrais pas commencer avant que le patron ne nous apporte tout le ravitaillement promis, et d’autre part je ne veux pas attendre la signature de la paix pour commencer quelque chose! Que c’est difficile de naviguer entre des ordres contradictoires, et c’est pourtant, non seulement ce que je fais sans cesse actuellement, mais c’est encore ce que nous avons fait à peu près tout le temps depuis plusieurs mois.

Aujourd’hui, j’ai envoyé Max avec 6 hommes (dont le cdt) me chercher de l’essence et du vin et cela avec le camion. Cela m’embête bien d’envoyer des gens en voiture, et pourtant comment faire d’autre part pour ravitailler tout mon monde?

Il y a des choses que nos chefs militaires ne comprennent pas beaucoup quand même! Par exemple, qu’ici c’est un maquis et non une caserne et qu’on ne mène pas du tout un groupe de maquisards, dont beaucoup ont plus de six mois de vie vraiment très dure, comme si c’étaient des recrues obligées de venir par le fait du service militaire. Ainsi, l’autre semaine, on m’envoie Richard, brigadier de gendarmerie qu’on m’affecte d’office comme adjoint9. Ce n’est pas pour protester contre Richard qui fait ce qu’il peut mais n’a pas la manière, mais j’ai trouvé le procédé un peu fort. J’ai d’ailleurs obéi, en m’arrangeant de façon à ne pas avoir la présence de Richard trop près de moi, car il me “gonfle” et en plus, comme je sais parfaitement qu’il ne peut pas remplir le rôle en question, je l’ai doublé par Pierrot qui fait le boulot, et cela me permettra ainsi de prouver que les désignations faites de loin ne sont pas toujours bien proches de la vérité. Maintenant que je vais avoir des officiers, je vais leur confier des groupes et quant à Richard, on lui donnera un emploi plus conforme à ses moyens.

En regardant la date, je viens de me rendre compte que j’en suis à mon 161ème jour de maquis et à mon 130ème jour où je n’ai plus vu aucun des miens! Tout à l’heure une demi-année, et alors que la plupart du temps j’ai l’impression d’avoir bien “servi” pendant ces longs mois, maintenant il m’arrive de me demander si vraiment ce que j’ai fait a été assez utile pour contrebalancer toutes les privations et les difficultés de ma vie actuelle. Il m’arrive de penser de plus en plus souvent “à quoi bon avoir perdu 6 mois de vie, 6 mois qui auraient été riches en bonheur?” Je me raisonne et me reprends ensuite, - mais comme le débarquement devrait vite venir quand même!

1 - Le 12 juin.
2 - De retour de son expédition, la voiture est arrivée à Aups à 6 h 45, au moment où les Allemands intervenaient dans le village pour récupérer le fils d’un collabo de Carcès que les FTP avaient enlevé le 14 et qui travaillait avec eux dans le garage qu’ils utilisaient (ils détruiront le garage Rouvier et les maisons voisines). La voiture des maquisards a calé à l’entrée du village, sur la place devant l’Hôtel de ville. Les maquisards répondent aux coups de feu qui les visent. Luciani, Chaudé et Aiguier peuvent traverser la place, mais les deux premiers sont abattus. Luciani s’est comporté de façon remarquable avant de tomber criblé, en particulier d’éclats de grenade. Aiguier, légèrement blessé, échappe à ses poursuivants. Yo et Casa ont pu s’échapper en se cachant dans une remise, mais ils sont tous les deux blessés. Soignés grâce aux habitants, ils seront conduits, comme on l’a vu, au village voisin de Baudinard. Dans la bagarre, un camionneur de passage, transportant du bois, Zurletti, est tué, tandis que la jeune Rosette Cioffi, 17 ans, est abattue en tentant de prévenir les FTP qui se trouvaient encore au village. Affreusement blessée, elle mourra à l’hôpital de Draguignan.
3 - Dominique était né en 1900 en Corse. Il avait eu maille à partir avec la justice. Prisonnier, libéré en 1941, astreint à résider peu après, recherché par la gendarmerie, c’était un « dur », mais un patriote.
4 - Il s’agit de l’attaque de La Tardie déjà évoquée. Les Waffen SS en question sont un groupe de militants d’extrême droite de Toulon (PPF) et de voyous qui, après avoir sévi en ville en raflant les réfractaires (au point que leurs employeurs ont souhaité s’en séparer), ont été incorporés auprès de l’état-major de la 242e Division allemande (celle qui contrôle l’essentiel du Var et dont le PC est à Brignoles) comme groupe d’infiltration des maquis (groupe Brandebourg). Plusieurs des leurs, opérant par deux, ont sillonné le Var à la recherche de renseignements (et ont parfois été abattus par la Résistance). Le groupe accompagne toujours les troupes occupantes au cours de leurs expéditions, et se distingue dans les actions répressives les plus atroces (rafles, arrestations, sévices, exécutions). Ces hommes ne doivent pas être confondus avec les miliciens.
5 - Est-ce la colonne qui descend après l’attaque du camp FTP et effectue une prise d’otages à Salernes ou celle qui va traverser Aups le lendemain, 23 juillet ?
6 - Le plateau va être parcouru jusqu’au 24 par des troupes qui recherchent sans doute les blessés.
7 - La Roquette se trouve sur la D 13, Montmeyan-Quinson, au-dessus du pont qui avait été détruit par sabotage. Le maquis va rester à Malassoque jusqu’au 5 août.
8 - Il s’agit probablement du commandant Albert Tisserand Lubin, venant d’Hyères, est un ancien de la Légion étrangère. En relation avec Picoche, il est le chef de secteur FFI pour Hyères
9 - L’adjudant de gendarmerie Marcel Florentin, qui vient de Callas. Il est, parmi les gendarmes résistants, l’un des adjoints du commandant Favre.

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