149ème jour de maquis

Monday 17 July 1944

Je reprends par une chaleur étouffante et pendant que mes agents de liaison, mon EM (!) Yo et Roger vont faire la sieste à mes côtés, installé avec un sac comme siège et un autre sac comme table, je vais essayer de finir l’histoire de ces derniers jours.

Avec les hommes qui me restaient, nous avons commencé à récupérer le ravitaillement qui était dans la camionnette puis toutes les armes et munitions ainsi que les affaires personnelles qui avaient été laissées. A ce moment là, j’ai donné ordre à la troupe restée aux environs de Baudinard, de planquer ses affaires et de monter à Canjuers avec les sacs vides pour redescendre le ravitaillement et le restant des armes. Dominique ayant réquisitionné un camion, le ravitaillement et tout le matériel furent rapidement descendus, et moi même avec mes trois acolytes, nous redescendions à la suite du camion avec la Juvaquatre. En haut, en même temps que le camion, était arrivé Lenoir, un de nos chefs dracénois, complètement affolé et venant savoir ce qui s’était passé. A Draguignan, deux des jeunes qu’on m’avait envoyés au dernier moment, et qui avaient filé rejoindre leur papa et leur maman dès la première alerte, avaient raconté de si belles histoires que tout le monde était fou.

Ils avaient vu Dominique et moi fusillés, la Médecine en train de brûler et eux-mêmes avaient échappé par miracle au sort des autres camarades, tous morts ou prisonniers. Ils avaient vu les Allemands devant eux, derrière eux, de tous les côtés, et sous une pluie de balles, ils étaient arrivés à s’en sortir quand même. Encore un peu et Lenoir, à ses premiers mots, s’érigeait en juge et me demandait compte de la vie de mes hommes et comment se faisait-il que je sois vivant quand les autres étaient morts. Je l’ai évidemment mal pris et j’ai commencé par le sortir en poids et en mesure, lui rappelant notamment que ce n’était pas à moi à aller chercher à manger, et qu’ils n’avaient pas à s’étonner si nous étions absents, Dominique et moi, puisque c’était la seule manière de trouver à manger en place de ce que, eux, ne nous envoyaient point.

Après l’attrapage, il est redescendu avec Dominique au camp où, profitant de mon absence (je ne suis rentré qu’après avoir terminé le chargement du camion, soit deux ou trois heures après lui), il a prononcé un discours assez ridicule et qui a fait assez mauvais effet, ayant l’air d’inciter tous les communistes de passer aux F.T.P. Aussi, dès le lendemain matin, j’avais au moins une quinzaine de types qui me demandaient l’autorisation d’y aller. Dans ceux là, il y avait 3 ou 4 communistes sincères, pour qui c’était la solution logique et je n’ai pas fait la moindre difficulté et le reste était composé de tous les types qui s’étaient lamentablement dégonflés, qui trouvaient le régime trop pénible chez nous et qui avaient honte de ce qu’on puisse leur reprocher trop souvent leur attitude. Presque tous m’ont donné comme raison que chez les FTP on “bougeait”1, tandis que chez nous, on ne faisait pas d’action. La raison était peut-être vraie pour 2 ou 3 et prétexte pour la grande majorité.

Le lendemain, je le fais dire au chef FTP pour qu’il vienne chercher cette bande, et dès le surlendemain matin, il est là, tout fier et tout content. Je le préviens charitablement qu’à part deux ou trois il n’a guère gagné que des nullités, mais ce sont des gens pour qui faucher un homme à un maquis voisin compte plus que tuer 10 Allemands2. Actuellement nous combattons côte à côte pour le même but, et ils passent leur temps à nous tirer dans les jambes, que sera-ce après la guerre? On a beau être allié en ce moment, ce nous sera bien difficile de faire du bon travail en commun avec eux. Le plus fort et le plus drôle c’est qu’ils prétendent ne pas faire de politique et pourtant tous leurs actes, tous leurs gestes ne sont gouvernés que par des buts politiques, tels que la domination future communiste sur tout le Haut-Var, et toute leur organisation est calquée sur celle du parti. D’ailleurs, à Aups, leur chef se fait appeler d’ores et déjà commissaire du peuple3!

1 - La « ligne » des FTP est en effet tournée vers l’ « action immédiate », surtout durant cette période, autour du 14 juillet, où leur état-major multiplie les consignes d’action afin de pousser à l’insurrection nationale. Dans tout le Haut-Var, les FTP, en particulier ceux du camp Robert, ont effectué de nombreux coups de main (intervention à Barjols le 12 et enlèvement de collaborateurs, expéditions à Carcès et Saint-Martin-de-Pallières le 14, opérations à Varages le 15). Ces actions entraînent une réaction allemande à Barjols le 13 (prise de 27 otages). La Milice de son côté, opère des arrestations de résistants à Bargemon et Draguignan.
2 - La rivalité entre organisations militaires est réelle en dépit de la création de FFI qui sont censés les regrouper toutes (en fait les FFI n’existent, plus ou moins, qu’au niveau des états-majors régionaux et départementaux. Elle est accentuée par le contexte dramatique du moment et le sentiment que l’issue décisive approche. Il est certain que les FTP essayent d’exploiter les désillusions qui touchent les autres organisations (AS, ORA). Les FTP sont théoriquement le bras armé du Front national, mais effectivement celui du parti communiste, d’autant plus qu’à ce moment, c’est la direction du PC zone Sud qui assure le commandement des FTP.
3 - Il s’agit du chef politique du camp Robert, le CE (commissaire aux effectifs), Robert Charvet Thomas Dominique. C’est un militant communiste, d’origine ouvrière. Âgé de 26 ans, il a été interné au camp de Saint-Sulpice-la-Pointe, s’est évadé en mars 1943 et a été désigné comme responsable départemental JC dans le Vaucluse, puis les Alpes-Maritimes, enfin dans le Var à la fin de 1943.

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