147ème jour de maquis

Saturday 15 July 1944

Voilà tout à l’heure 15 jours que je n’ai plus écrit sur ce cahier et ce sont pourtant les 15 jours les plus chargés en événements divers que j’ai passés depuis mon arrivée au maquis. Je laisse d’abord la place pour les pages que j’ai écrites l’autre jour sur des feuilles volantes et que je recopierai quand j’aurai le temps. Je vais essayer de résumer le restant de

- : - : - : - : - : - : -

Je m’étais arrêté à notre passage à Moustiers. Après une déception à l’endroit où devait se trouver le dépôt, j’ai fini par récupérer pas mal de marchandises pour manger, et après un passage aux Salles, nous remontons vers Canjuers. Presqu’aussitôt après le croisement de la route d’Aiguines, voilà mon chauffeur qui s’endort à son volant et en rien de temps, nous voilà emboutis sur un rocher. Heureusement que la route monte fort et que la camionnette est bien chargée, aussi le choc n’est-il pas d’une violence extrême, mais il suffit pour que nous ayons des bleus un peu partout, et pour que la voiture, radiateur crevé, une lame de ressort brisée et une roue en piteux état, soit hors d’état de continuer sa route.

Je décide de monter en vitesse au camp chercher la voiture pour essayer de remonter avec elle le plus de choses possible. En arrivant à Aiguines, je rencontre un de nos amis du village, qui m’apprend, affolé, que le camp est en train d’être attaqué par des Allemands, qu’il y en a 600 du côté du Verdon, 150 aux Cavaliers et d’autres à la Barre.

Évidemment, je remonte en quatrième vitesse et j’ai sûrement fait les 5 km de montée en un temps record. De temps en temps, j’écoutais, m’attendant à entendre le bruit de la canonnade ou des mitrailleuses, et je remontais un peu plus vite et plus rassuré.

En arrivant sur le plateau, à la nuit tombante, je vois surgir de derrière un buisson, deux de mes hommes, François et Alain, qui me disent en quelques mots ce qui s’est passé là-haut. Au moment où ils étaient en train de souper aux Margets, sont arrivés les deux frères Simon, deux bûcherons qui travaillent au dessus de l’hôtel restaurant du Verdon. Absolument hors d’haleine et affolés, ils ont prétendu être suivis de 150 à 200 Allemands qui seraient partis avant eux de la cabane et qu’ils auraient dépassé grâce à un raccourci. Aussitôt, vraie panique là-haut, surtout que Dominique et moi n’y étant pas, ils se sont dit qu’il n’y avait plus personne pour les commander. En même temps, il faut dire aussi que Simon prétendait que 5 à 600 Allemands montaient du côté d’Aiguines, ce qui a fait croire à mes hommes qu’ils étaient entièrement encerclés. D’ailleurs, arrivait au même moment au PC le fermier Malon à qui, un type venu spécialement de la Palud en vélo, avait annoncé que 500 à 600 Allemands étaient partis à pied une heure avant de la Palud pour attaquer Canjuers.1

Dès que j’ai été mis au courant de la situation, j’ai vite envoyé Alain donner l’ordre au groupe que Pierrot avait réussi à reformer, de m’attendre jusqu’au lendemain matin, au matin, de se mettre en position de défense sur la crête de la colline avoisinante et de ne décrocher plus loin que s’ils étaient vraiment sûrs que j’étais tué. Tout ça était bien beau, mais lorsqu’Alain qui marche bien et qui m’avait quitté dès que je lui ai donné mes instructions, fut arrivé sur la position dite de repli, il n’y trouva personne. Ils avaient déjà décroché, deux ou trois hurluberlus ayant crié à la première silhouette entrevue: “les Boches! voilà les Boches!”

Pendant que nous discutions avec François pour savoir si nous essayions de monter aux Margets aussitôt ou bien si nous attendions le lendemain (nous étions allés immédiatement au PC tous les deux et j’y avais récupéré un mousqueton qui traînait contre un mur), pendant, donc, que nous hésitions avec François, arrive Carrus qui nous apprend qu’il y a un groupe d’une quinzaine d’hommes qui sont restés pour m’attendre à une demi-heure de marche de là. C’est Vincent qui est à leur tête, et il n’y a à peu près que de mes anciens de Farigoule. Cela me réconforte un peu et cela confirme une fois de plus ma théorie lorsque je prétendais que l’on ne s’improvise pas maquisard en 8 ou 15 jours. Le type le plus gonflé du monde n’est quand même pas habitué à cette tension continue, à ce sentiment constant de bêtes pourchassées et toujours sur le qui-vive, auxquels nous, nous avons fini par nous faire. C’est une drôle d’école de vie que le maquis et sauf pour quelques exceptions incapables de s’enrichir et sur qui tout glisse, les quelques mois de cette vie que nous avons passée et continuons à vivre auront singulièrement mûri mes jeunes. Ce sont ces gosses de 20 ans ou moins, jeunes d’âge mais anciens dans le maquis qui ont réagi le plus calmement dans la débâcle générale.

Le lendemain matin, samedi, arrivent le restant de ce groupe et Dominique, Max, Yo et Roger qui étaient la veille avec moi sur la camionnette et qui ont couché aux Salles. Avec 6 hommes, je décide de monter aux Margets voir si les Allemands y sont montés ou non. Les autres, persuadés qu’ils y sont, nous regardent partir comme des condamnés à mort, condamnés qui arrivent sains et saufs en haut, n’y trouvent personne et au contraire y trouvent une pagaille absolument monstre. Cinq ou six mitraillettes, une demi douzaine de mousquetons, des grenades, des munitions en quantité, sans parler du désordre fou des affaires personnelles, tel est le bilan matériel du décrochage. Nous ramassons toutes les armes, toutes les munitions, toutes les provisions et c’est un beau chargement à redescendre. L’après-midi, je veux tirer au clair les racontars de Simon et avec Max et Roger, nous voilà partis en voiture vers les Cavaliers2.

Je laisse l’auto chez Pons, soit environ à 10 km de chez Simon et nous décidons d’y aller à pied. Dans une ferme voisine, on nous affirme qu’il n’y a point d’Allemands dans la région, et nous filons vers la Petite Forêt, but de notre reconnaissance. Deux km avant d’y arriver, nous commençons par repérer sur le sol des traces de pas allemands. Évidemment, nous approchons avec précaution, quand brusquement, à un détour du chemin, nous tombons sur un Boche, camouflé et placé au-dessus de nous qui sommes en plein terrain découvert3. Le temps de dire ouf!, nous voilà en train de bondir pour sauter les berges et nous camoufler, non sans entendre une première puis une deuxième rafale de mitraillette, tirées à 40 m environ. Le type a été trop gourmand et a essayé de nous descendre tous les trois à la fois, car s’il n’en avait bien visé qu’un, il est évident qu’il ne pouvait le manquer à la distance. Encore deux ou trois rafales de mitraillette bien ajustées, mais à la limite de portée, et nous allons nous croire hors d’atteinte, quand le fusil-mitrailleur se met à cracher. Ça fait une sale impression et pendant 1500 m environ de course nous entendons siffler les balles au dessus ou à côté de nous, et cela à toutes les éclaircies et à tous les terrains découverts, et Dieu sait s’il y en a! Il nous a tiré au moins 20 rafales de 4, 5 ou 6 balles et je ne comprends pas encore comment nous sommes tous en vie. A côté de nous j’ai vu voler une pierre en éclats à 50 cm de nous, et que de branches coupées au-dessus de notre tête nous avons reçues! Au F.M. il faut ajouter un Mauser, qui a tiré deux ou trois coups et une deuxième mitraillette qui nous a canardés sur notre flanc quand nous sommes passés à sa portée. Quand au bout de notre course, un 1500 tous terrains bien enlevé malgré un point de côté qui m’a forcé à ralentir pendant un gros moment, nous nous sommes rendu compte qu’on ne nous tirait plus dessus, nous nous sommes regardés comme des rescapés de je ne sais quel sauvetage miraculeux. Ne sachant pas toutefois, si les Boches ne chercheraient pas à nous couper le passage, au lieu de notre chemin habituel, nous avons fait un gros détour, ce qui nous a fait faire au moins 15 km pour revenir à la voiture. Inutile de dire que nous avons eu un beau succès le soir en rentrant…

1 - Il s’agit d’une fausse alerte. Cependant on voit bien de quelles complicités – parfois maladroites ! – jouit le maquis dans la population. La Palud est un village des Basses-Alpes, de l’autre côté du Verdon. Malon fait partie des familles amies d’Aiguines.
2 - Lieu dit sur la route en corniche du canyon du Verdon où se trouvent l’hôtel-restaurant et les deux bûcherons responsables de l’alerte.
3 - Nos sources ne conservent aucune trace de cette incursion. Il s’agit sans doute d’une opération de reconnaissance.

- : - : - : - : - : - : -

De Farigoule à Canjuers utilise wordpress 1.5.1.2 - theme © neuro 2003-2005