141ème jour de maquis

Sunday 9 July 1944

Dimanche après midi

Je viens d’écrire chez moi en vitesse un mot, - c’est si impossible d’écrire vraiment quand il y a tant de choses à dire et qu’on ne peut en dire aucune, cela vous paralyse absolument pour parler de choses qui ne se rapportent pas d’une façon ou d’une autre aux graves préoccupations du moment. J’écris sur une feuille volante, car je ne sais même pas au juste où sont passés mes papiers et mon cahier et cela m’embêterait drôlement si tout mon journal depuis 5 mois avait disparu!

Cette fois, j’ai pas mal de choses curieuses et intéressantes à noter et je vais procéder par ordre. Je ne me rappelle plus où je m’étais arrêté et je vais reprendre à partir du début de la semaine. Samedi dernier, j’avais envoyé Marcel à Draguignan pour discuter au sujet des coups de main que je voudrais faire de temps en temps et j’avais reçu lundi 2 lettres contradictoires, l’une m’enjoignant expressément de ne pas bouger et de n’entreprendre aucune opération armée contre qui que ce soit, - et l’autre laissant entendre à mots couverts que je pouvais sous ma propre responsabilité et en dehors de mes chefs m’attaquer aux Miliciens.

Je ne fais ni une ni deux, et aussitôt j’organise une patrouille de 15 types pour aller sur la route de Comps (route nationale de Draguignan à Castellane) descendre quelques Boches et m’emparer ainsi de munitions et si possible d’un camion. Nous partons mardi matin, en principe à 6 heures du matin avec la camionnette qui doit nous faire gagner 15 à 20 km du trajet. Pousse et repousse tant que tu peux, la camionnette ne veut rien savoir pour démarrer. Et à 7 h 1/2 nous finissons par partir à pied. Cela nous fait un retard d’environ 4 heures, puisque le pont de Trigance où nous quittons la route et où la camionnette devait nous porter vers les 6 h 1/2 ou 7 h au plus tard, est traversé vers les 10 h 1/2. Nous faisons une marche à grande allure (32 km en 5 h 1/2, soit environ du 6 de moyenne en terrain drôlement varié) pour apprendre que le camion que nous aurions pu cravater est passé à 11 h soit à une heure où nous aurions été en position si la camionnette avait marché.

Nous attendons jusqu’à la nuit, placés de telle façon dans un virage que nous dominons de partout, et jusqu’à la nuit, pas un seul camion ni voiture allemands. Quelques fausses alertes, un gros camion Diesel et le car de Draguignan-Castellane qui nous ont donné chacun, la petite émotion attendue, mais hélas! aussitôt démentie par leur apparition. Le lendemain nous changeons un peu d’endroit, nous remontons la route de 3 à 4 km et dès 6 h nous sommes en position. Comme il faut quand même rentrer le soir, à 5 h du soir, après 11 h de garde ininterrompue et pourtant infructueuse, je décide de rentrer. Nous filons à Comps où il y a deux ou trois miliciens qui ont besoin d’une bonne leçon, un bureau de tabac où j’ai l’intention de réquisitionner tout ce qui est fumable et un camion que je compte réquisitionner aussi pour qu’il nous ramène chez nous. Juste comme nous allons arriver au village, et que nous traversons un champ tout découvert, débouche à 100 m de nous un camion absolument bondé d’Allemands, au moins 40 à 45, esquichés comme des anchois entre les ridelles bien difficiles à sauter. Seulement, sur l’aile et sur le toit de la cabine, deux fusils-mitrailleurs et nous sommes si à découvert qu’une bonne rafale de F.M. risque de nous descendre la moitié du groupe. Aussi, malgré toute l’envie que j’ai de dérouiller mon arme, j’interdis de tirer, et nous nous replions en vitesse vers un bois placé un peu au dessus. Le camion semble ne pas nous avoir vus, ou bien, ne sachant exactement notre nombre, il ne veut pas engager le combat et il poursuit son chemin.

A la pensée du carnage que nous aurions fait si nous étions tous restés simplement en place encore une heure, j’en avais les larmes aux yeux de rage. Les Boches partis, nous occupons militairement le village, je fais l’enquête sur les deux Miliciens, je passe une verte semonce à l’un d’eux, un vieil huissier1 et je décide d’emmener l’autre pour lui donner une bonne leçon. Pendant ce temps les autres font le travail prescrit, Yo s’occupe du camion, Alain réquisitionne le tabac, 49 paquets de vertes, 24 de bleues et 22 cigares, presque une richesse!

Quand je viens faire à la buraliste son reçu et que je mets un billet de 1000 sur la table pour lui payer les 896 Frs que je lui dois, elle n’en croit pas ses yeux. “mais alors, vous êtes presque aimable” (sic), finit-elle par bégayer, à quoi je réponds de mon air le plus digne que nous ne sommes ni des voleurs ni des pillards2.

bon de réquisition

“Alain réquisitionne le tabac, 49 paquets de vertes, 24 de bleues et 22 cigares, presque une richesse!”

Dès que le camion est prêt, nous embarquons, nous ramassons les deux gardes avec les F.M. que j’avais laissées aux entrées du village, et dès qu’on est un peu dehors, je fais descendre le bonhomme que nous avions emmené et je l’envoie dans la colline avec quatre hommes armés dont Marcel et Yo. Le type persuadé qu’on va l’exécuter n’en mène pas large, et Marcel commence à lui envoyer 2 ou 3 paires de claques, quand Yo lui crie “Tue-le” Pan! un coup de pistolet en l’air, mais à 10 ou 20 cm de la figure et voilà mon type effondré par terre, la figure cachée dans les mains, pleurant, sanglotant3. Le plus rigolo, c’est qu’en recevant les claques, il disait: “Vous faites bien, vous me donnez une bonne leçon”, mais évidemment après les coups de pistolet il n’a plus pu parler beaucoup. J’ai l’impression que la leçon lui servira personnellement, mais surtout qu’elle servira à beaucoup d’autres.

Nous rentrons avec le camion, pour trouver le camp tout en émoi et inquiet de notre longue absence et nous prenons un repos assez bien gagné, le lendemain jeudi. Comme au point de vue ravitaillement, il n’y a plus rien à manger pour le vendredi, je prépare un voyage vers un dépôt que m’a signalé le patron. Le seul embêtement de l’histoire, est que le dépôt est au-delà de Moustiers et qu’il faut traverser le village où se pavane une quinzaine de miliciens bien capables d’avoir établi un barrage. Nous partons vendredi après-midi (je me méfie des vendredis et l’expérience va me prouver une fois de plus que je n’ai pas tort), avec la camionnette, 7 hommes en tout, armés jusqu’aux dents (ce n’est pas tout à fait vrai, car l’expression s’applique à notre armement actuel où les grenades nous accompagnent, alors que ce jour là on les avait laissées). Passage assez amusant à Moustiers, où nous jouons aux gangsters américains, armes camouflées mais le doigt sur la gâchette.

1 - Ch. P., ancien combattant, président des anciens combattants du canton, passé de la Légion des combattants à la Milice. Accusé de dénonciation, il sera condamné par la cour de justice de Draguignan en décembre 1944 aux travaux forcés à perpétuité.
2 - La descente du maquis à Comps a eu lieu le 7 juillet. Le maquis stationne à Baudinard (Bondil) entre le 8 et le 10 juillet, puis retourne à La Blanche le 10-12.
3 - Il s’agit vraisemblablement de V. C., un jeune de l’Assistance publique, d’origine italienne, manipulé par Ch. P. La direction de la Milice lui a refusé l’engagement dans la franc-garde car il n’est né français. Sans doute considéré comme peu responsable, il sera acquitté par la cour de justice de Draguignan en décembre 1944

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