161ème jour de maquis

Saturday 29 July 1944

(Je continue samedi matin)

Après maints efforts, et malgré l’aide des bœufs (je dis “malgré” car les bœufs n’ont tiré que lorsqu’ils furent complètement lâchés), nous étions en train d’arriver à sortir le camion, quand je vois arriver à pied, Casa, l’un de ceux qui étaient partis avec Dominique. J’ai eu aussitôt devant mes yeux l’image de Boué, revenant d’Aups tout seul à pied, après la mort d’Ernest et de Duchâtel1, et j’ai eu le pressentiment d’une catastrophe. Je n’ai pas eu à attendre longtemps d’ailleurs puisque Casa m’annonçait aussitôt la mort de Dominique et d’Etienne, les blessures de Yo et de Tomy. Je crois que je n’en ai pas même été étonné, tellement déjà la veille, cette expédition ne me plaisait pas et depuis le matin, je m’attendais un peu à chaque instant à l’annonce d’un malheur. J’ai même eu un moment de soulagement quand il m’a dit que Yo n’était que blessé, je le voyais déjà mort2

Dilemme pendant cinq minutes. Il fallait évidemment aller chercher les blessés, mais comment? Je ne savais pas s’il y avait vraiment encore des Boches à Aups et je risquais donc fort la vie de ceux que j’emmenais avec moi. En prendre deux et y aller avec la voiture ou en emmener 12 et y aller avec le camion, FM et tout le reste? Dans la deuxième alternative, on se défend, mais s’il y a une embuscade on en perd douze au lieu de trois…. J’ai fini par prendre la solution intermédiaire et nous y sommes allés 6, avec FM et armement double.

Les Boches n’y étaient plus et nous sommes allés nous incliner sur les corps de nos camarades. Etienne avait été tué sur le coup d’une balle à la tête, tandis que Dominique avait été transpercé de plusieurs rafales et portait des blessures d’éclats de grenades. Quant à Yo et Tomy, ils venaient d’être transportés par les FTP chez nous, mais par une autre route, ce qui fait que nous ne les avions pas rencontrés.

Moment poignant que celui où on s’incline devant un camarade de combat depuis le début du maquis, un camarade qu’on a quitté 12 h plus tôt, plein de confiance et de joie de vivre. Dire qu’il était si sûr de ne pas être touché à cette guerre, Dominique, si sûr de passer à travers, comme jusqu’à présent il avait passé si souvent à travers des situations les plus périlleuses3

Retour silencieux, et le lendemain, nous devons aller en groupe rendre les honneurs à l’enterrement. Là-dessus, j’apprends que les Boches et les Waffen SS sont en train d’attaquer le camp des FTP et qu’ils sont tout autour d’Aups4. Évidemment, je décide de ne pas aller risquer complètement la vie de 15 hommes, alors que ce n’est pas absolument indispensable, et bien m’en prend, car j’apprends, l’après midi, que cinq minutes après l’enterrement, une colonne qu’au moins 300 Boches a défilé à travers Aups5, c’est à dire qu’il y aurait encore eu accrochage entre eux et nous, mais accrochage vraiment disproportionné en tant que forces.

Dans l’après-midi, je vais voir Yo et Tomy, mes deux blessés que javais laissés dans une maison amie du village voisin, je les retrouve dans un état aussi satisfaisant que possible et je décide de les y laisser aussi longtemps que nécessaire pour qu’ils puissent se remettre. Mais l’homme décide… et voilà qu’à minuit, alors que je venais à peine de m’endormir, arrivent Jo et Mura, qui me disent que les Allemands sont à Bauduen, aux Salles et à Aiguines, où ils fouillent toutes les maisons pour y trouver les réfractaires6. Il faut dire que Jo et Mura devant descendre à Draguignan, je les avais envoyés dès dimanche soir aux Salles pour qu’ils y prennent le car de lundi matin et c’est ainsi qu’ils ont appris les nouvelles. Nous allons tous deux, Jo et moi chercher les blessés avec la traction avant que j’avais réquisitionnée la veille à Régusse, et après pas mal de péripéties, les voilà installés au camp. Mais au camp je ne suis pas rassuré du tout, car si Tomy peut marcher facilement, Yo en est totalement incapable et je m’inquiète beaucoup d’un décrochage rapide où on ne pourrait pas l’emmener. Aussi, dès l’après-midi, j’envoie Max et Vincent reconnaître un emplacement que j’avais repéré sur la carte, et, l’exploration s’étant avérée probante, nous déménageons dès le soir. Aussi le voyage peut se faire en camion et en voiture pour les blessés et les amochés et tout notre matériel se trouve ainsi apporté.

Bois de Malassoque

Nouveau camp en pleine forêt, bois de Malassoque et de la Roquette7, avec des groupes assez dispersés dans la nature, groupes que je veux rendre de plus en plus indépendants les uns des autres, en faire en quelque sorte des petits maquis séparés. Cela me sera plus facile, s’il est vrai, comme on me l’a dit, qu’il va m’arriver un certain nombre d’officiers et de sous-offs. Il m’est arrivé déjà, avant-hier, un authentique commandant que j’ai mis pour le moment carrément et simplement dans un groupe, mais à qui je vais donner le commandement de ce groupe et à qui je vais demander de remplir auprès de moi les fonctions d’adjoint8. Ce n’est vraiment pas banal de voir un commandant adjoint à un lieutenant, mais il y a tant et tant de choses bizarres et extraordinaires dans notre vie qu’on finit par ne plus y faire attention. En principe demain, il doit y avoir une grande cérémonie pour la remise des brassards officiels et remise du fanion du groupe, avec le grand chef F.F.I. du département, mais on m’a si souvent promis les visites des grands chefs sans que jamais nous ne voyions personne que je reste légèrement sceptique quant à la véracité de l’information. Cela d’autant plus que j’attends le patron depuis avant-hier, il doit rester avec moi, ou tout au moins en liaison continue et ma foi, j’ignore totalement ce qu’il devient en ce moment.

Cela m’impatiente pas mal, car j’ai reçu les ordres pour commencer à bagarrer sur les routes contre les éléments isolés, et je ne voudrais pas commencer avant que le patron ne nous apporte tout le ravitaillement promis, et d’autre part je ne veux pas attendre la signature de la paix pour commencer quelque chose! Que c’est difficile de naviguer entre des ordres contradictoires, et c’est pourtant, non seulement ce que je fais sans cesse actuellement, mais c’est encore ce que nous avons fait à peu près tout le temps depuis plusieurs mois.

Aujourd’hui, j’ai envoyé Max avec 6 hommes (dont le cdt) me chercher de l’essence et du vin et cela avec le camion. Cela m’embête bien d’envoyer des gens en voiture, et pourtant comment faire d’autre part pour ravitailler tout mon monde?

Il y a des choses que nos chefs militaires ne comprennent pas beaucoup quand même! Par exemple, qu’ici c’est un maquis et non une caserne et qu’on ne mène pas du tout un groupe de maquisards, dont beaucoup ont plus de six mois de vie vraiment très dure, comme si c’étaient des recrues obligées de venir par le fait du service militaire. Ainsi, l’autre semaine, on m’envoie Richard, brigadier de gendarmerie qu’on m’affecte d’office comme adjoint9. Ce n’est pas pour protester contre Richard qui fait ce qu’il peut mais n’a pas la manière, mais j’ai trouvé le procédé un peu fort. J’ai d’ailleurs obéi, en m’arrangeant de façon à ne pas avoir la présence de Richard trop près de moi, car il me “gonfle” et en plus, comme je sais parfaitement qu’il ne peut pas remplir le rôle en question, je l’ai doublé par Pierrot qui fait le boulot, et cela me permettra ainsi de prouver que les désignations faites de loin ne sont pas toujours bien proches de la vérité. Maintenant que je vais avoir des officiers, je vais leur confier des groupes et quant à Richard, on lui donnera un emploi plus conforme à ses moyens.

En regardant la date, je viens de me rendre compte que j’en suis à mon 161ème jour de maquis et à mon 130ème jour où je n’ai plus vu aucun des miens! Tout à l’heure une demi-année, et alors que la plupart du temps j’ai l’impression d’avoir bien “servi” pendant ces longs mois, maintenant il m’arrive de me demander si vraiment ce que j’ai fait a été assez utile pour contrebalancer toutes les privations et les difficultés de ma vie actuelle. Il m’arrive de penser de plus en plus souvent “à quoi bon avoir perdu 6 mois de vie, 6 mois qui auraient été riches en bonheur?” Je me raisonne et me reprends ensuite, - mais comme le débarquement devrait vite venir quand même!

1 - Le 12 juin.
2 - De retour de son expédition, la voiture est arrivée à Aups à 6 h 45, au moment où les Allemands intervenaient dans le village pour récupérer le fils d’un collabo de Carcès que les FTP avaient enlevé le 14 et qui travaillait avec eux dans le garage qu’ils utilisaient (ils détruiront le garage Rouvier et les maisons voisines). La voiture des maquisards a calé à l’entrée du village, sur la place devant l’Hôtel de ville. Les maquisards répondent aux coups de feu qui les visent. Luciani, Chaudé et Aiguier peuvent traverser la place, mais les deux premiers sont abattus. Luciani s’est comporté de façon remarquable avant de tomber criblé, en particulier d’éclats de grenade. Aiguier, légèrement blessé, échappe à ses poursuivants. Yo et Casa ont pu s’échapper en se cachant dans une remise, mais ils sont tous les deux blessés. Soignés grâce aux habitants, ils seront conduits, comme on l’a vu, au village voisin de Baudinard. Dans la bagarre, un camionneur de passage, transportant du bois, Zurletti, est tué, tandis que la jeune Rosette Cioffi, 17 ans, est abattue en tentant de prévenir les FTP qui se trouvaient encore au village. Affreusement blessée, elle mourra à l’hôpital de Draguignan.
3 - Dominique était né en 1900 en Corse. Il avait eu maille à partir avec la justice. Prisonnier, libéré en 1941, astreint à résider peu après, recherché par la gendarmerie, c’était un « dur », mais un patriote.
4 - Il s’agit de l’attaque de La Tardie déjà évoquée. Les Waffen SS en question sont un groupe de militants d’extrême droite de Toulon (PPF) et de voyous qui, après avoir sévi en ville en raflant les réfractaires (au point que leurs employeurs ont souhaité s’en séparer), ont été incorporés auprès de l’état-major de la 242e Division allemande (celle qui contrôle l’essentiel du Var et dont le PC est à Brignoles) comme groupe d’infiltration des maquis (groupe Brandebourg). Plusieurs des leurs, opérant par deux, ont sillonné le Var à la recherche de renseignements (et ont parfois été abattus par la Résistance). Le groupe accompagne toujours les troupes occupantes au cours de leurs expéditions, et se distingue dans les actions répressives les plus atroces (rafles, arrestations, sévices, exécutions). Ces hommes ne doivent pas être confondus avec les miliciens.
5 - Est-ce la colonne qui descend après l’attaque du camp FTP et effectue une prise d’otages à Salernes ou celle qui va traverser Aups le lendemain, 23 juillet ?
6 - Le plateau va être parcouru jusqu’au 24 par des troupes qui recherchent sans doute les blessés.
7 - La Roquette se trouve sur la D 13, Montmeyan-Quinson, au-dessus du pont qui avait été détruit par sabotage. Le maquis va rester à Malassoque jusqu’au 5 août.
8 - Il s’agit probablement du commandant Albert Tisserand Lubin, venant d’Hyères, est un ancien de la Légion étrangère. En relation avec Picoche, il est le chef de secteur FFI pour Hyères
9 - L’adjudant de gendarmerie Marcel Florentin, qui vient de Callas. Il est, parmi les gendarmes résistants, l’un des adjoints du commandant Favre.

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160ème jour de maquis

Friday 28 July 1944

Pas mal d’occupations plus ou moins agréables, ces temps ci, et on commence à en avoir drôlement assez de la vie du maquis! D’autant plus que tous les jours, on annonce des nouvelles plus ou moins abracadabrantes sur la situation internationale et sur la fin toute proche de la guerre1, et qu’avec ça, toutes les nuits on a des alertes plus ou moins graves et qu’on tombe dans des embuscades où on perd des hommes…

Je vais reprendre à vendredi dernier où, après avoir remonté le pain avec la 11 CV, j’ai donné la voiture à Étienne, qui avec Dominique, Yo et les deux Dracénois Casa et Tomy2, devaient aller jusqu’à Ampus pour y chercher un dépôt d’essence3. Nous, pendant ce temps, avec un splendide camion que j’ai réquisitionné à la Milice de Marseille (c’est leur camion qui vient chercher du bois et du charbon de bois du côté d’Aiguines), nous descendions jusqu’à Quinson où nous avons perquisitionné chez un collaborateur notoire, un milicien sinon un type de la Gestapo, perquisition faite entre une heure et deux heures du matin, le tout sous une pluie fine et continue et par une nuit noire. Nous avons récupéré pas mal de choses et à 3 h 1/2 nous arrivions au camp. A ce moment là, Dominique aurait dû rentrer et j’ai été assez péniblement impressionné quand la garde m’a dit que l’on n’avait encore vu rentrer personne.

Juste en arrivant sur le mauvais petit chemin qui débouche à la ferme et qui est sur un talus en remblai, la roue avant puis la roue AR du camion ont glissé sur la route détrempée, et voilà notre véhicule très dangereusement incliné, si dangereusement d’ailleurs, que j’ai bien cru que nous finirions par capoter.

Le lendemain matin toujours pas de Dominique, et nous nous mettons à essayer de sortir le camion de sa fâcheuse position. Après maints efforts, et malgré l’aide des bœufs (je dis “malgré” car les bœufs n’ont tiré que lorsqu’ils furent complètement lâchés)…

1 - On vient d’apprendre la tentative d’assassinat de Hitler et son échec.
2 - Etienne : le Cannois André Chaudé, né en 1920. Le journal a déjà mentionné Dominique (Luciani), Yo (Pierre Liétard). Casa (Louis Casanova) et Tomy (Aiguier) sont deux jeunes Dracénois. Le premier est le frère de Louis Casanova, chef du GAR (Groupe d’avant-garde républicain), groupe de lycéens créé en septembre 1943 et dont plusieurs membres sont passés au maquis (9 sont allés chez Vallier).
3 - 300 litres.

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157ème jour de maquis

Tuesday 25 July 1944

J’avais juste commencé dimanche quand on est venu me chercher et comme depuis avant-hier nous avons encore fait pas mal de choses, je n’ai pu écrire jusqu’à présent.

J’ai écrit lundi dernier, et je vais reprendre notre histoire depuis ce jour là. Dès le lendemain, j’apprenais qu’une voiture des F.T.P. avait été attrapée dans une embuscade, ce qui était malheureux, mais qu’en outre, Edmond s’y trouvait, ce qui était beaucoup plus embêtant pour nous1. En effet, le dit Edmond que nous avons eu avec nous pendant quelques mois et que nous avons eu le temps de juger, est le pire blagueur que j’aie jamais vu dans la région pourtant fertile en exemplaires de ce genre. Un type qui casse tout en paroles et qui dès le semblant de bagarre du 7 juillet a fichu le camp avec mes papiers, n’a jamais été capable de les rapporter et m’a volé tout le tabac qui y était ainsi que plusieurs cartes d’identité qui étaient dans un paquet ficelé. Il est évident que s’il avait été pris par les Boches, ceux-ci auraient su une heure après l’endroit exact où nous étions2.

Du coup, nous décrochons le mercredi pour aller nous installer provisoirement dans une ferme non habitée à quelques kilomètres de là, en attendant de trouver une position plus adéquate3. Installation le jeudi et, comme pour changer le ravitaillement de Draguignan n’arrive toujours pas, je vais aux Salles régler les questions de pain, de blé et de vin. La veille, j’étais monté à Aiguines et à Canjuers chercher le petit malade que j’y avais laissé et j’avais fait réquisitionner par mes deux mécanos une commerciale 11 CV Citroën appartenant à un milicien actuellement à Draguignan4. Avec cette voiture, je remonte le pain chez nous, et nous voilà en train de monter notre petit train automobile maquisard.

La Tour

1 - Les événements se bousculent et Vallier, informé par épisodes, paraît avoir du mal à les classer. L’affaire qu’il évoque ici se produit le 22 juillet, journée noire pour les maquis FTP et AS du secteur. En effet, les Allemands ont investi une partie du plateau, après avoir fait une incursion, au petit matin (6-7 h) à Aups où ils ont intercepté une voiture du maquis Vallier, ce que Vallier va évoquer après. Deux maquisards ayant été blessés, les FTP les ont menés en voiture à Baudinard avec l’épicier d’Aups Louis Gautier (47 ans, AS). Au retour, la voiture passe au camp FTP pour prendre le Dr Paul Raybaud. En revenant vers Aups, peu après, sur la route de Bauduen, près de l’embranchement des Salles, la voiture où se trouvaient, outre Gautier et Raybaud, 3 autres FTP dont Edmond Bertrand, croise la colonne allemande qui montait attaquer le camp. Elle ne peut, évidemment, continuer sa route. Les occupants de la voiture, qui ont tiré sur le convoi, peuvent s’échapper, sauf Gautier qui est mortellement blessé en tentant de fuir. Apprenant que leur camp, installé à La Tardie (ou L’Attardier) était attaqué, le chef militaire FTP, le Toulonnais Henri Guillot, et l’ « intendant », l’Aupsois Martin Biaggini , qui se trouvaient à Aups, partent en moto pour rejoindre leurs hommes. Ils sont abattus au croisement des routes de Bauduen et Aiguines. Au cours de l’attaque, deux maquisards, Serge Chiesa (bûcheron à La Palud, 18 ans) et Louis Rouvier (marin pompier de Toulon, 21 ans), sont tués. Plusieurs autres personnes sont également abattues par les assaillants dans le secteur (deux jeunes hommes sur le bord de la route, Fernand Serafino et Émile Bondil , et deux occupants d’un camion, Barruchi et Rossi, route d’Aiguines)
2 - Ouvrier de l’arsenal de Toulon, né en 1921, Edmond Bertrand avait pris le maquis en juillet 1943 au Beausset, puis avait rejoint Vallier le 28 février 1944. Communiste (qui aura des responsabilités fédérales après guerre et sera le secrétaire départemental des Amis des FTP, il a fait partie des scissionnistes qui ont rejoint le camp Robert peu avant. Il était effectivement fort en gueule.
3 - Le maquis s’installe au lieu-dit La Tour au sud d’Artignosc. Il y serait resté jusqu’au 25 juillet.
4 - La voiture a été empruntée à Régusse le 20 juillet. Les gendarmes parlent d’une Rosengart 11 cv.

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155ème jour de maquis

Sunday 23 July 1944

149ème jour de maquis

Monday 17 July 1944

Je reprends par une chaleur étouffante et pendant que mes agents de liaison, mon EM (!) Yo et Roger vont faire la sieste à mes côtés, installé avec un sac comme siège et un autre sac comme table, je vais essayer de finir l’histoire de ces derniers jours.

Avec les hommes qui me restaient, nous avons commencé à récupérer le ravitaillement qui était dans la camionnette puis toutes les armes et munitions ainsi que les affaires personnelles qui avaient été laissées. A ce moment là, j’ai donné ordre à la troupe restée aux environs de Baudinard, de planquer ses affaires et de monter à Canjuers avec les sacs vides pour redescendre le ravitaillement et le restant des armes. Dominique ayant réquisitionné un camion, le ravitaillement et tout le matériel furent rapidement descendus, et moi même avec mes trois acolytes, nous redescendions à la suite du camion avec la Juvaquatre. En haut, en même temps que le camion, était arrivé Lenoir, un de nos chefs dracénois, complètement affolé et venant savoir ce qui s’était passé. A Draguignan, deux des jeunes qu’on m’avait envoyés au dernier moment, et qui avaient filé rejoindre leur papa et leur maman dès la première alerte, avaient raconté de si belles histoires que tout le monde était fou.

Ils avaient vu Dominique et moi fusillés, la Médecine en train de brûler et eux-mêmes avaient échappé par miracle au sort des autres camarades, tous morts ou prisonniers. Ils avaient vu les Allemands devant eux, derrière eux, de tous les côtés, et sous une pluie de balles, ils étaient arrivés à s’en sortir quand même. Encore un peu et Lenoir, à ses premiers mots, s’érigeait en juge et me demandait compte de la vie de mes hommes et comment se faisait-il que je sois vivant quand les autres étaient morts. Je l’ai évidemment mal pris et j’ai commencé par le sortir en poids et en mesure, lui rappelant notamment que ce n’était pas à moi à aller chercher à manger, et qu’ils n’avaient pas à s’étonner si nous étions absents, Dominique et moi, puisque c’était la seule manière de trouver à manger en place de ce que, eux, ne nous envoyaient point.

Après l’attrapage, il est redescendu avec Dominique au camp où, profitant de mon absence (je ne suis rentré qu’après avoir terminé le chargement du camion, soit deux ou trois heures après lui), il a prononcé un discours assez ridicule et qui a fait assez mauvais effet, ayant l’air d’inciter tous les communistes de passer aux F.T.P. Aussi, dès le lendemain matin, j’avais au moins une quinzaine de types qui me demandaient l’autorisation d’y aller. Dans ceux là, il y avait 3 ou 4 communistes sincères, pour qui c’était la solution logique et je n’ai pas fait la moindre difficulté et le reste était composé de tous les types qui s’étaient lamentablement dégonflés, qui trouvaient le régime trop pénible chez nous et qui avaient honte de ce qu’on puisse leur reprocher trop souvent leur attitude. Presque tous m’ont donné comme raison que chez les FTP on “bougeait”1, tandis que chez nous, on ne faisait pas d’action. La raison était peut-être vraie pour 2 ou 3 et prétexte pour la grande majorité.

Le lendemain, je le fais dire au chef FTP pour qu’il vienne chercher cette bande, et dès le surlendemain matin, il est là, tout fier et tout content. Je le préviens charitablement qu’à part deux ou trois il n’a guère gagné que des nullités, mais ce sont des gens pour qui faucher un homme à un maquis voisin compte plus que tuer 10 Allemands2. Actuellement nous combattons côte à côte pour le même but, et ils passent leur temps à nous tirer dans les jambes, que sera-ce après la guerre? On a beau être allié en ce moment, ce nous sera bien difficile de faire du bon travail en commun avec eux. Le plus fort et le plus drôle c’est qu’ils prétendent ne pas faire de politique et pourtant tous leurs actes, tous leurs gestes ne sont gouvernés que par des buts politiques, tels que la domination future communiste sur tout le Haut-Var, et toute leur organisation est calquée sur celle du parti. D’ailleurs, à Aups, leur chef se fait appeler d’ores et déjà commissaire du peuple3!

1 - La « ligne » des FTP est en effet tournée vers l’ « action immédiate », surtout durant cette période, autour du 14 juillet, où leur état-major multiplie les consignes d’action afin de pousser à l’insurrection nationale. Dans tout le Haut-Var, les FTP, en particulier ceux du camp Robert, ont effectué de nombreux coups de main (intervention à Barjols le 12 et enlèvement de collaborateurs, expéditions à Carcès et Saint-Martin-de-Pallières le 14, opérations à Varages le 15). Ces actions entraînent une réaction allemande à Barjols le 13 (prise de 27 otages). La Milice de son côté, opère des arrestations de résistants à Bargemon et Draguignan.
2 - La rivalité entre organisations militaires est réelle en dépit de la création de FFI qui sont censés les regrouper toutes (en fait les FFI n’existent, plus ou moins, qu’au niveau des états-majors régionaux et départementaux. Elle est accentuée par le contexte dramatique du moment et le sentiment que l’issue décisive approche. Il est certain que les FTP essayent d’exploiter les désillusions qui touchent les autres organisations (AS, ORA). Les FTP sont théoriquement le bras armé du Front national, mais effectivement celui du parti communiste, d’autant plus qu’à ce moment, c’est la direction du PC zone Sud qui assure le commandement des FTP.
3 - Il s’agit du chef politique du camp Robert, le CE (commissaire aux effectifs), Robert Charvet Thomas Dominique. C’est un militant communiste, d’origine ouvrière. Âgé de 26 ans, il a été interné au camp de Saint-Sulpice-la-Pointe, s’est évadé en mars 1943 et a été désigné comme responsable départemental JC dans le Vaucluse, puis les Alpes-Maritimes, enfin dans le Var à la fin de 1943.

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147ème jour de maquis

Saturday 15 July 1944

Voilà tout à l’heure 15 jours que je n’ai plus écrit sur ce cahier et ce sont pourtant les 15 jours les plus chargés en événements divers que j’ai passés depuis mon arrivée au maquis. Je laisse d’abord la place pour les pages que j’ai écrites l’autre jour sur des feuilles volantes et que je recopierai quand j’aurai le temps. Je vais essayer de résumer le restant de

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Je m’étais arrêté à notre passage à Moustiers. Après une déception à l’endroit où devait se trouver le dépôt, j’ai fini par récupérer pas mal de marchandises pour manger, et après un passage aux Salles, nous remontons vers Canjuers. Presqu’aussitôt après le croisement de la route d’Aiguines, voilà mon chauffeur qui s’endort à son volant et en rien de temps, nous voilà emboutis sur un rocher. Heureusement que la route monte fort et que la camionnette est bien chargée, aussi le choc n’est-il pas d’une violence extrême, mais il suffit pour que nous ayons des bleus un peu partout, et pour que la voiture, radiateur crevé, une lame de ressort brisée et une roue en piteux état, soit hors d’état de continuer sa route.

Je décide de monter en vitesse au camp chercher la voiture pour essayer de remonter avec elle le plus de choses possible. En arrivant à Aiguines, je rencontre un de nos amis du village, qui m’apprend, affolé, que le camp est en train d’être attaqué par des Allemands, qu’il y en a 600 du côté du Verdon, 150 aux Cavaliers et d’autres à la Barre.

Évidemment, je remonte en quatrième vitesse et j’ai sûrement fait les 5 km de montée en un temps record. De temps en temps, j’écoutais, m’attendant à entendre le bruit de la canonnade ou des mitrailleuses, et je remontais un peu plus vite et plus rassuré.

En arrivant sur le plateau, à la nuit tombante, je vois surgir de derrière un buisson, deux de mes hommes, François et Alain, qui me disent en quelques mots ce qui s’est passé là-haut. Au moment où ils étaient en train de souper aux Margets, sont arrivés les deux frères Simon, deux bûcherons qui travaillent au dessus de l’hôtel restaurant du Verdon. Absolument hors d’haleine et affolés, ils ont prétendu être suivis de 150 à 200 Allemands qui seraient partis avant eux de la cabane et qu’ils auraient dépassé grâce à un raccourci. Aussitôt, vraie panique là-haut, surtout que Dominique et moi n’y étant pas, ils se sont dit qu’il n’y avait plus personne pour les commander. En même temps, il faut dire aussi que Simon prétendait que 5 à 600 Allemands montaient du côté d’Aiguines, ce qui a fait croire à mes hommes qu’ils étaient entièrement encerclés. D’ailleurs, arrivait au même moment au PC le fermier Malon à qui, un type venu spécialement de la Palud en vélo, avait annoncé que 500 à 600 Allemands étaient partis à pied une heure avant de la Palud pour attaquer Canjuers.1

Dès que j’ai été mis au courant de la situation, j’ai vite envoyé Alain donner l’ordre au groupe que Pierrot avait réussi à reformer, de m’attendre jusqu’au lendemain matin, au matin, de se mettre en position de défense sur la crête de la colline avoisinante et de ne décrocher plus loin que s’ils étaient vraiment sûrs que j’étais tué. Tout ça était bien beau, mais lorsqu’Alain qui marche bien et qui m’avait quitté dès que je lui ai donné mes instructions, fut arrivé sur la position dite de repli, il n’y trouva personne. Ils avaient déjà décroché, deux ou trois hurluberlus ayant crié à la première silhouette entrevue: “les Boches! voilà les Boches!”

Pendant que nous discutions avec François pour savoir si nous essayions de monter aux Margets aussitôt ou bien si nous attendions le lendemain (nous étions allés immédiatement au PC tous les deux et j’y avais récupéré un mousqueton qui traînait contre un mur), pendant, donc, que nous hésitions avec François, arrive Carrus qui nous apprend qu’il y a un groupe d’une quinzaine d’hommes qui sont restés pour m’attendre à une demi-heure de marche de là. C’est Vincent qui est à leur tête, et il n’y a à peu près que de mes anciens de Farigoule. Cela me réconforte un peu et cela confirme une fois de plus ma théorie lorsque je prétendais que l’on ne s’improvise pas maquisard en 8 ou 15 jours. Le type le plus gonflé du monde n’est quand même pas habitué à cette tension continue, à ce sentiment constant de bêtes pourchassées et toujours sur le qui-vive, auxquels nous, nous avons fini par nous faire. C’est une drôle d’école de vie que le maquis et sauf pour quelques exceptions incapables de s’enrichir et sur qui tout glisse, les quelques mois de cette vie que nous avons passée et continuons à vivre auront singulièrement mûri mes jeunes. Ce sont ces gosses de 20 ans ou moins, jeunes d’âge mais anciens dans le maquis qui ont réagi le plus calmement dans la débâcle générale.

Le lendemain matin, samedi, arrivent le restant de ce groupe et Dominique, Max, Yo et Roger qui étaient la veille avec moi sur la camionnette et qui ont couché aux Salles. Avec 6 hommes, je décide de monter aux Margets voir si les Allemands y sont montés ou non. Les autres, persuadés qu’ils y sont, nous regardent partir comme des condamnés à mort, condamnés qui arrivent sains et saufs en haut, n’y trouvent personne et au contraire y trouvent une pagaille absolument monstre. Cinq ou six mitraillettes, une demi douzaine de mousquetons, des grenades, des munitions en quantité, sans parler du désordre fou des affaires personnelles, tel est le bilan matériel du décrochage. Nous ramassons toutes les armes, toutes les munitions, toutes les provisions et c’est un beau chargement à redescendre. L’après-midi, je veux tirer au clair les racontars de Simon et avec Max et Roger, nous voilà partis en voiture vers les Cavaliers2.

Je laisse l’auto chez Pons, soit environ à 10 km de chez Simon et nous décidons d’y aller à pied. Dans une ferme voisine, on nous affirme qu’il n’y a point d’Allemands dans la région, et nous filons vers la Petite Forêt, but de notre reconnaissance. Deux km avant d’y arriver, nous commençons par repérer sur le sol des traces de pas allemands. Évidemment, nous approchons avec précaution, quand brusquement, à un détour du chemin, nous tombons sur un Boche, camouflé et placé au-dessus de nous qui sommes en plein terrain découvert3. Le temps de dire ouf!, nous voilà en train de bondir pour sauter les berges et nous camoufler, non sans entendre une première puis une deuxième rafale de mitraillette, tirées à 40 m environ. Le type a été trop gourmand et a essayé de nous descendre tous les trois à la fois, car s’il n’en avait bien visé qu’un, il est évident qu’il ne pouvait le manquer à la distance. Encore deux ou trois rafales de mitraillette bien ajustées, mais à la limite de portée, et nous allons nous croire hors d’atteinte, quand le fusil-mitrailleur se met à cracher. Ça fait une sale impression et pendant 1500 m environ de course nous entendons siffler les balles au dessus ou à côté de nous, et cela à toutes les éclaircies et à tous les terrains découverts, et Dieu sait s’il y en a! Il nous a tiré au moins 20 rafales de 4, 5 ou 6 balles et je ne comprends pas encore comment nous sommes tous en vie. A côté de nous j’ai vu voler une pierre en éclats à 50 cm de nous, et que de branches coupées au-dessus de notre tête nous avons reçues! Au F.M. il faut ajouter un Mauser, qui a tiré deux ou trois coups et une deuxième mitraillette qui nous a canardés sur notre flanc quand nous sommes passés à sa portée. Quand au bout de notre course, un 1500 tous terrains bien enlevé malgré un point de côté qui m’a forcé à ralentir pendant un gros moment, nous nous sommes rendu compte qu’on ne nous tirait plus dessus, nous nous sommes regardés comme des rescapés de je ne sais quel sauvetage miraculeux. Ne sachant pas toutefois, si les Boches ne chercheraient pas à nous couper le passage, au lieu de notre chemin habituel, nous avons fait un gros détour, ce qui nous a fait faire au moins 15 km pour revenir à la voiture. Inutile de dire que nous avons eu un beau succès le soir en rentrant…

1 - Il s’agit d’une fausse alerte. Cependant on voit bien de quelles complicités – parfois maladroites ! – jouit le maquis dans la population. La Palud est un village des Basses-Alpes, de l’autre côté du Verdon. Malon fait partie des familles amies d’Aiguines.
2 - Lieu dit sur la route en corniche du canyon du Verdon où se trouvent l’hôtel-restaurant et les deux bûcherons responsables de l’alerte.
3 - Nos sources ne conservent aucune trace de cette incursion. Il s’agit sans doute d’une opération de reconnaissance.

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141ème jour de maquis

Sunday 9 July 1944

Dimanche après midi

Je viens d’écrire chez moi en vitesse un mot, - c’est si impossible d’écrire vraiment quand il y a tant de choses à dire et qu’on ne peut en dire aucune, cela vous paralyse absolument pour parler de choses qui ne se rapportent pas d’une façon ou d’une autre aux graves préoccupations du moment. J’écris sur une feuille volante, car je ne sais même pas au juste où sont passés mes papiers et mon cahier et cela m’embêterait drôlement si tout mon journal depuis 5 mois avait disparu!

Cette fois, j’ai pas mal de choses curieuses et intéressantes à noter et je vais procéder par ordre. Je ne me rappelle plus où je m’étais arrêté et je vais reprendre à partir du début de la semaine. Samedi dernier, j’avais envoyé Marcel à Draguignan pour discuter au sujet des coups de main que je voudrais faire de temps en temps et j’avais reçu lundi 2 lettres contradictoires, l’une m’enjoignant expressément de ne pas bouger et de n’entreprendre aucune opération armée contre qui que ce soit, - et l’autre laissant entendre à mots couverts que je pouvais sous ma propre responsabilité et en dehors de mes chefs m’attaquer aux Miliciens.

Je ne fais ni une ni deux, et aussitôt j’organise une patrouille de 15 types pour aller sur la route de Comps (route nationale de Draguignan à Castellane) descendre quelques Boches et m’emparer ainsi de munitions et si possible d’un camion. Nous partons mardi matin, en principe à 6 heures du matin avec la camionnette qui doit nous faire gagner 15 à 20 km du trajet. Pousse et repousse tant que tu peux, la camionnette ne veut rien savoir pour démarrer. Et à 7 h 1/2 nous finissons par partir à pied. Cela nous fait un retard d’environ 4 heures, puisque le pont de Trigance où nous quittons la route et où la camionnette devait nous porter vers les 6 h 1/2 ou 7 h au plus tard, est traversé vers les 10 h 1/2. Nous faisons une marche à grande allure (32 km en 5 h 1/2, soit environ du 6 de moyenne en terrain drôlement varié) pour apprendre que le camion que nous aurions pu cravater est passé à 11 h soit à une heure où nous aurions été en position si la camionnette avait marché.

Nous attendons jusqu’à la nuit, placés de telle façon dans un virage que nous dominons de partout, et jusqu’à la nuit, pas un seul camion ni voiture allemands. Quelques fausses alertes, un gros camion Diesel et le car de Draguignan-Castellane qui nous ont donné chacun, la petite émotion attendue, mais hélas! aussitôt démentie par leur apparition. Le lendemain nous changeons un peu d’endroit, nous remontons la route de 3 à 4 km et dès 6 h nous sommes en position. Comme il faut quand même rentrer le soir, à 5 h du soir, après 11 h de garde ininterrompue et pourtant infructueuse, je décide de rentrer. Nous filons à Comps où il y a deux ou trois miliciens qui ont besoin d’une bonne leçon, un bureau de tabac où j’ai l’intention de réquisitionner tout ce qui est fumable et un camion que je compte réquisitionner aussi pour qu’il nous ramène chez nous. Juste comme nous allons arriver au village, et que nous traversons un champ tout découvert, débouche à 100 m de nous un camion absolument bondé d’Allemands, au moins 40 à 45, esquichés comme des anchois entre les ridelles bien difficiles à sauter. Seulement, sur l’aile et sur le toit de la cabine, deux fusils-mitrailleurs et nous sommes si à découvert qu’une bonne rafale de F.M. risque de nous descendre la moitié du groupe. Aussi, malgré toute l’envie que j’ai de dérouiller mon arme, j’interdis de tirer, et nous nous replions en vitesse vers un bois placé un peu au dessus. Le camion semble ne pas nous avoir vus, ou bien, ne sachant exactement notre nombre, il ne veut pas engager le combat et il poursuit son chemin.

A la pensée du carnage que nous aurions fait si nous étions tous restés simplement en place encore une heure, j’en avais les larmes aux yeux de rage. Les Boches partis, nous occupons militairement le village, je fais l’enquête sur les deux Miliciens, je passe une verte semonce à l’un d’eux, un vieil huissier1 et je décide d’emmener l’autre pour lui donner une bonne leçon. Pendant ce temps les autres font le travail prescrit, Yo s’occupe du camion, Alain réquisitionne le tabac, 49 paquets de vertes, 24 de bleues et 22 cigares, presque une richesse!

Quand je viens faire à la buraliste son reçu et que je mets un billet de 1000 sur la table pour lui payer les 896 Frs que je lui dois, elle n’en croit pas ses yeux. “mais alors, vous êtes presque aimable” (sic), finit-elle par bégayer, à quoi je réponds de mon air le plus digne que nous ne sommes ni des voleurs ni des pillards2.

bon de réquisition

“Alain réquisitionne le tabac, 49 paquets de vertes, 24 de bleues et 22 cigares, presque une richesse!”

Dès que le camion est prêt, nous embarquons, nous ramassons les deux gardes avec les F.M. que j’avais laissées aux entrées du village, et dès qu’on est un peu dehors, je fais descendre le bonhomme que nous avions emmené et je l’envoie dans la colline avec quatre hommes armés dont Marcel et Yo. Le type persuadé qu’on va l’exécuter n’en mène pas large, et Marcel commence à lui envoyer 2 ou 3 paires de claques, quand Yo lui crie “Tue-le” Pan! un coup de pistolet en l’air, mais à 10 ou 20 cm de la figure et voilà mon type effondré par terre, la figure cachée dans les mains, pleurant, sanglotant3. Le plus rigolo, c’est qu’en recevant les claques, il disait: “Vous faites bien, vous me donnez une bonne leçon”, mais évidemment après les coups de pistolet il n’a plus pu parler beaucoup. J’ai l’impression que la leçon lui servira personnellement, mais surtout qu’elle servira à beaucoup d’autres.

Nous rentrons avec le camion, pour trouver le camp tout en émoi et inquiet de notre longue absence et nous prenons un repos assez bien gagné, le lendemain jeudi. Comme au point de vue ravitaillement, il n’y a plus rien à manger pour le vendredi, je prépare un voyage vers un dépôt que m’a signalé le patron. Le seul embêtement de l’histoire, est que le dépôt est au-delà de Moustiers et qu’il faut traverser le village où se pavane une quinzaine de miliciens bien capables d’avoir établi un barrage. Nous partons vendredi après-midi (je me méfie des vendredis et l’expérience va me prouver une fois de plus que je n’ai pas tort), avec la camionnette, 7 hommes en tout, armés jusqu’aux dents (ce n’est pas tout à fait vrai, car l’expression s’applique à notre armement actuel où les grenades nous accompagnent, alors que ce jour là on les avait laissées). Passage assez amusant à Moustiers, où nous jouons aux gangsters américains, armes camouflées mais le doigt sur la gâchette.

1 - Ch. P., ancien combattant, président des anciens combattants du canton, passé de la Légion des combattants à la Milice. Accusé de dénonciation, il sera condamné par la cour de justice de Draguignan en décembre 1944 aux travaux forcés à perpétuité.
2 - La descente du maquis à Comps a eu lieu le 7 juillet. Le maquis stationne à Baudinard (Bondil) entre le 8 et le 10 juillet, puis retourne à La Blanche le 10-12.
3 - Il s’agit vraisemblablement de V. C., un jeune de l’Assistance publique, d’origine italienne, manipulé par Ch. P. La direction de la Milice lui a refusé l’engagement dans la franc-garde car il n’est né français. Sans doute considéré comme peu responsable, il sera acquitté par la cour de justice de Draguignan en décembre 1944

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134ème jour de maquis

Monday 3 July 1944

Lundi matin 9h

J’ai un désordre fou dans ma chambre, conséquence des divers préparatifs pour le défilé d’hier et en attendant que Yo et Roger viennent me donner un coup de main pour arranger toutes les affaires, je vais un peu parler de la journée d’hier.

Grande journée pour les jeunes du maquis, qui ont fait leur premier défilé militaire, et au fond, ça a été très bien marché, bien mieux comme ensemble et comme discipline que ce à quoi je m’attendais.

Réunion donc, à 9 h, ici comme je l’avais dit, et à 9h 1/2 précises,suivant l’horaire fixé, départ pour Aiguines. Je descends avec la voiture, Roger, Jean-Pierre et deux autres, ces trois derniers devant avec le F.M. barrer la route d’arrivée à Aiguines. Avec Roger, nous préparons les détails matériels de la cérémonie, nous prévenons les gens, puis je retourne sur la route, à quelques centaines de mètres du village où j’attends mes hommes. Deux sections de 18 hommes, commandées l’une par Pierrot, l’autre par Dominique, celle de Pierrot en short et chemise bleue, celle de Dominique, en uniforme style compagnon. Je prends le commandement de l’ensemble et on défile d’une manière impeccable en chantant à travers le village. La manœuvre se fait très bien, arrêts nets, maniement d’armes vraiment pas mal pour des débutants, car bon nombre ignoraient tout du maniement d’armes il y a quelques semaines. Salut aux couleurs, puis minute de silence en souvenir de nos morts, minute d’autant plus poignante que l’on entendait derrière nous les sanglots de Madame Dûchatel1

Je reprends le commandement, nous ressortons du village, et au moment où je vais les requitter pour aller chercher la voiture, il y en a 1, 2 puis à peu près tout le monde qui me demande d’aller faire le salut aux couleurs aux Salles, soit à 6 km de là encore. Les Salles est le patelin qui nous ravitaille le mieux dans la région et les habitants en sont vraiment très chics2. Je me fais prier deux minutes, puis je décide que nous allons y descendre, et moi-même pars avec mon personnel du F.M. pour tout préparer et prévenir les gens que nous venons. Réception touchante de spontanéité et de gentillesse. Quand nous arrivons, tout le village est massé sur la route, des hommes se découvrent ou saluent, des femmes pleurent… Après la cérémonie, on nous accueille dans l’hôtel du village où nous occupons évidemment la grande salle en totalité étant 44 à nous tous. Défilé très sympathique de gens venant chacun apporter quelque chose, qui des œufs qui du pain, qui du fromage et surtout du vin. Au total repas épatant se terminant par des chansons de chez nous et par une crème offerte par les demoiselles des Salles qui, pour nous faire patienter, chantent aussi quelques romances. J’ai l’impression que si je n’avais pas veillé à la distribution du vin, le retour aurait pu être un peu difficile, mais tout s’est bien passé et le défilé de départ a été tout à fait convenable.

1 - L’épouse du gendarme François Duchâtel fusillé le 12 juin.
2 - Aux Salles, Louis Picoche signalera en particulier l’aide des familles Anot, Bagarre, Sumian et Laugier. À Aiguines, les familles Malon, Sage et Perrier.

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132ème jour de maquis

Saturday 1 July 1944

Samedi matin 6h 1/2

Avant-hier soir, très grande joie! Marc avait reçu deux lettres pour moi, pour moi qui n’avais plus rien eu depuis avant le débarquement, et ça a été un tel soulagement en moi. Seulement, je me suis rendu compte qu’au moins deux de mes lettres ne sont pas arrivées à destination, les deux ou trois premières après le débarquement où je donnais ma nouvelle adresse chez Marc. Je suppose qu’elles n’ont jamais été mises à la poste, un peu par la frousse de nos dirigeants. Évidemment, tout semble tellement plus facile aussitôt dans la vie dès qu’on est rassuré sur le sort des siens.

Demain, je vais faire, sauf imprévu, une revue dans Aiguines. Défilé à travers le village, présentation des couleurs au monument aux morts, minute de silence à la mémoire de nos morts à nous, Duchâtel et Ernest. Je suppose que ça va frapper un peu la population civile et quant à mes hommes, c’est depuis hier, la grande distraction et le grand dérivatif aux pensées plus ou moins démoralisantes dès qu’on se laisse aller aux impatiences de l’attente. Avec les uniformes que j’ai faits, je vais habiller d’une façon impeccable deux sections de 18 hommes chacune et nous allons, je crois, faire tout à fait belle impression. A condition toutefois que tout le monde manœuvre bien, et c’est pourquoi je vais, maintenant, prendre mon G.R. et les faire un peu présenter, reposer et mettre l’arme sur l’épaule. Me voilà tout à fait passé officier d’infanterie!

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