130ème jour de maquis

Thursday 29 June 1944

Jeudi après midi

Je ne sais pas ce qui me passait par la tête pour parler de moi comme d’un observateur détaché et amusé lorsque j’écrivais dimanche dernier. “L’observateur amusé” en a drôlement assez et si l’ordre de bagarrer n’arrive pas, je me demande comment je vais bien faire pour tenir à ce régime d’attente oisive, et puis aussi comment je vais faire pour tenir mes gens qui sont tous aussi impatients que moi. Les Anglais ne sont que des cochons, au sens le plus fort du mot, car on ne met pas tout en branle pour le laisser aussitôt après tomber comme ils l’ont fait, et quant aux chefs dracénois, ils ne se rendent pas compte de la vie que nous menons ici. A quelques kilomètres au Nord, de l’autre côté du Verdon, les maquis des Basses-Alpes sont en action1, tandis que nous qui avons des armes et ne demandons qu’à nous en servir, nous sommes réduits à la plus parfaite inaction.

Pour briser un peu l’apathie générale, ayant appris qu’il y avait au -dessus de Draguignan, un dépôt de vêtements de Compagnons de France2 et de Miliciens, j’ai envoyé un groupe de 12 hommes sous la conduite de Dominique pour l’enlever. Ils sont revenus tout à l’heure et je viens de passer un gros moment à compter, classer les effets et à combiner pour avoir des uniformes corrects. Il y a des effets assez divers et pas assez de chacun pour habiller tout le monde pareil. Aussi, je vais faire des uniformes par groupes, mais pour le choix des groupes, il va falloir procéder à un tirage au sort si on ne veut pas qu’il y ait trop de mécontents.

Je suis embêté en ce moment, car l’autre jour, en reconnaissance, en grimpant entre les rochers, je me suis donné un violent coup au genou qui m’a fait très mal au début, puis ça a eu l’air de passer. Et maintenant ça suppure et j’ai bien peur qu’à la première fatigue, mon genou ne se mette à enfler terriblement. Et c’est un moment si mal choisi, pour nous qui n’avons comme moyen normal de déplacement que nos jambes! Je ne pourrais sûrement pas, en ce moment, faire une longue marche sans fatigue exagérée pour ma jambe. Aussi, chaque matin, je me promets bien de me reposer sérieusement toute la journée, et puis, le travail est là et je n’ai pas le temps de penser à autre chose.

Je me suis interrompu pour écrire à Valmy et Lenoir, une lettre demandant d’une façon pressante d’intervenir auprès de Kleber3 pour que j’aie l’autorisation de faire des patrouilles offensives ou des embuscades sur les routes avoisinantes, en lui certifiant que je m’arrangerai pour que ce soit loin de tout centre habité, de façon à n’attirer aucune représaille sur les populations civiles.

1 - Les Basses-Alpes (les Alpes-de-Haute-Provence d’aujourd’hui) étaient devenues le bastion des maquis provençaux de toute obédience. Les maquis FTP y étaient particulièrement actifs. Le 28 juin au petit matin, les FTP avaient investi Castellane, coupé les lignes téléphoniques, arrêtés 8 personnes dont 4 femmes qui seront relâchées, désarmés des gendarmes. Il est probable que Vallier l’a su, d’où l’allusion.
2 - Les Compagnons étaient un mouvement d’encadrement des adolescents créé par Vichy en 1940. Étant devenu suspect car germanophobe, il avait été dissous en janvier 1944. L’uniforme des Compagnons, bleu foncé, était assez proche de celui de la Milice.
3 - Rappel : Blanc Lenoir et Soldani Valmy sont les chefs civils dont Vallier dépend, Fontès Kléber le chef militaire.

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126ème jour de maquis

Sunday 25 June 1944

Quatre ans que l’armistice avec les Babis1 est signé, et ce matin j’ai repensé à notre tir dans les Alpes au lendemain de l’armistice. Quand sera-t-il enfin rompu de fait et quand reprendrons-nous les armes ouvertement contre les Boches et leurs satellites. On finit par douter de tout…

Ce matin j’ai fait une bien jolie promenade. J’ai un petit poste de T.S.F. américain, qui est une vraie merveille de fini et de précision (c’est une boite rectangulaire de 25 cm sur 8 x 8 environ), mais qui ne marchait pas, parce que je n’avais pas de piles de rechange. Aussi, lors du décrochage, l’avais-je laissé à Mons, là où nous avons tout un dépôt d’affaires que nous n’avons pu emporter. Maintenant, j’ai reçu des piles et du coup ce matin, j’ai envoyé Vincent, le marcheur infatigable, à Mons pour le chercher. Comme il y a d’ici, entre 55 et 60 km de trotte, je l’ai mené en voiture aussi loin que j’ai pu aller sans passer par les routes fréquentées, càd que je lui ai fait gagner 10 à 12 km.

Là, j’était tout près du Verdon et avec Roger et Yo, mon “État-major”, nous sommes allés faire le Verdon en bas par le fameux sentier du T.C.F. dont j’entends parler depuis si longtemps et que j’ai toujours eu envie de suivre. Cela vaut d’ailleurs vraiment la peine et je me suis bien juré que si je peux, après la guerre, je reviendrai le faire plus longuement et longer le cours de la rivière sur tout le parcours du sentier. Descente souvent sur des marches taillées dans le roc, où on glisse tant qu’on veut, - ou qu’on ne veut pas! - avec les souliers à clous et dans des gorges ou au pied de falaises impressionnantes, puis toute la dernière partie est épatante, à travers un bois d’arbres que je ne connais pas, mais qui donnent une impression de verdure et de fraîcheur bien agréables. Ce passage sous bois, avec le grondement du Verdon en bas, et la vision, à travers de brusques éclaircies de feuillages, de la falaise nous surplombant, a été une des plus jolies ballades que j’ai faites par ici, jusqu’à présent. Et pourtant, à ce point de vue là, je ne peux guère me plaindre, car en tant que tourisme pédestre, je crois que je peux me vanter d’en avoir sérieusement fait depuis 4 mois.

Comme on s’habitue quand même! et comme la vie finit par vous sembler ordinaire dans l’extraordinaire! Depuis 4 mois qu’on vit dans l’illégalité, hors la loi, au vrai sens du mot, nous avons fait tant de choses plus ou moins baroques, bizarres ou extraordinaires, qu’on est devenu tout blasé et ce n’est qu’aux réactions des étrangers qu’on se rend compte de ce que notre attitude ou nos actes peuvent avoir de pas normal par rapport à la conception de vie habituelle des gens.

Je m’en rends compte lorsque je descends à Aiguines ou aux Salles avec la voiture. Sur des routes où on peut rencontrer à chaque instant des patrouilles ou des camions de Boches ou de miliciens, nous circulons comme si la circulation était libre, avec une voiture à essence dont tout le monde a le signalement et qui en plus porte avec toutes sortes de symboles ostensiblement visibles un grand fanion à croix de Lorraine flottant, déployé au vent de la vitesse. Quand on arrive au croisement de la route d’Aups avec celle d’Aiguines, on prépare les armes et il y a juste avant de déboucher du virage un tout petit arrêt du cœur en attendant de voir si le barrage prévu y est ou non, et puis on file. Mektoub ou à Dieu vat! Arrive qu’arrive, et nous continuons à agir comme si de rien n’était.

fanion

“un grand fanion à croix de Lorraine flottant, déployé au vent de la vitesse”

Je continue toujours à m’amuser en voyant la frousse intense que j’inspire. Je n’aurais jamais cru que mon seul aspect puisse faire trembler et bégayer tant de gens! Et pourtant, je suis bien obligé de constater que c’est la vérité.

Hier, j’ai eu pas mal de peine, car le toubib2 a été obligé de redescendre à Draguignan, et c’est vraiment un chic type et un chic copain que je perds car, qui sait quand il pourra remonter? Il n’y avait pas longtemps pourtant qu’il était là, mais nous nous entendions si bien que j’ai l’impression d’avoir perdu un vrai camarade.

Après-midi 6h

Après midi de dimanche pas bien amusante aujourd’hui. J’ai dormi une heure après dîner, ayant vraiment sommeil, je ne sais pas trop pourquoi, car je n’ai pas, par bonheur, pris la fâcheuse habitude qu’ont à peu près tous mes hommes de faire une sieste après dîner. je comprends qu’elle soit nécessaire à ceux qui ont fait la garde la nuit, mais maintenant, ils la font à peu près tous qu’ils aient ou non monté la garde de nuit. Et depuis que je me suis réveillé, c’est à dire depuis 3h, je fais des paperasses, des comptes, des relevés et des listes. J’avoue que j’en ai un peu soupé!

Pour me changer les idées, j’ai vite fait trois réussites aux cartes qui m’ont donné les résultats suivants: j’aurai des nouvelles demain de chez moi, le débarquement dans le sud n’est pas pour cette semaine, mais en revanche nous attaquons dans le courant des huit jours qui viennent. Puissent les cartes tomber par hasard d’accord avec la vérité!

On rencontre quand même de drôles de types de personnages, des types de comédie qu’on croirait sortis tout faits d’un roman caricatural. Ainsi, un certain ex-conseiller général du Var, actuellement imprimeur à Aiguines, qui s’est improvisé grand chef politique du mouvement de Résistance d’Aiguines, mouvement qui doit comprendre royalement 6 à 7 adhérents! Un homme absolument obnubilé par ses habitudes politiques d’avant-guerre et pour qui la vie va reprendre dès le débarquement suivant le processus qui la menait avant-guerre. Il est venu me voir pour me demander dès le débarquement de venir occuper la mairie d’Aiguines et faire procéder dans la journée à de nouvelles élections auxquelles, évidemment, il se présentera seul avec sa liste pour être brillamment élu comme maire. Il a semblé tout marri de ne pas rencontrer beaucoup d’enthousiasme de ma part et a été tout ahuri quand je lui ai dit que j’aurai probablement, ce jour là, des travaux bien plus importants que d’installer les nouveaux édiles d’Aiguines. Dès qu’il parle, il fait un discours électoral, et c’est une habitude si invétérée qu’il prend ce ton et ce style même s’il a à parler de choses tout à fait insignifiantes. Il compte écrire une histoire romancée des événements qui se seront passés dans son village, et évidemment, c’est le 1er GRAV qui tiendra la grande vedette. Il m’a même avoué que s’il a acheté l’imprimerie, c’est en grande partie pour pouvoir éditer à coup sûr,sa future histoire ainsi que ses œuvres poétiques et littéraires - “car je suis un homme de lettres, mon lieutenant, un véritable homme de lettres” me professait-il, la dernière fois que je l’ai vu3.

Par une coïncidence curieuse, il est le cousin germain d’un de mes deux prisonniers, le gros Chauvin, et son entrée en matière pour me parler de l’arrestation du dit cousin, valait son pesant d’or. Comme circonlocutions, périphrases et précautions oratoires, j’ai été servi au-delà de toute mesure, et un avocat qui débute ou un député n’aurait pas plus tourné autour du pot. Hier, il m’a envoyé du papier à lettres pour tous mes hommes et un paquet pour son cousin, paquet accompagné d’une lettre qu’en vertu de mon pouvoir et devoir de censeur, j’ai lue. Je ne peux résister au plaisir d’en recopier un passage qui situe un peu le personnage:

”Prenez courage… Vous avez toujours été un bon républicain dont je me porte garant comme feu votre père, mon oncle, qui fut un des plus vifs soutiens du Grand Clémenceau qui sans nous (sic) n’aurait jamais pu sauver la France en 1917, car il n’aurait pu être sénateur du Var…” Et il termine évidemment par: “Tout s’arrangera et toujours vive la République et vive la Liberté”.

Comme on peut le voir, ce n’est pas encore la modestie qui l’étouffera! A propos de modestie, il compte très fermement se présenter comme député puis sénateur et être élu grâce à ses hautes qualités politiques et ses brillants états de service de “résistant”.

Après souper

Il y en a un autre à Aiguines qui est maintenant tout ce qu’il y a de plus gentil et de plus aimable avec nous, puisque c’est lui qui a mis à ma disposition sa Juvaquatre devenue la voiture personnelle du Lieutenant Cdt le 1er GRAV. Mais c’est une gentillesse drôlement intéressée, car le monsieur doit certainement avoir pas mal de choses à se faire pardonner, puisque c’est parait-il, l’ancien chef départemental de la légion5. Il a d’ailleurs une frousse intense d’un côté comme de l’autre, peur qu’on sache trop qu’il a tourné casaque et qu’il est à notre remorque, peur aussi que nous nous souvenions trop de ce qu’il a été. Il est tiraillé dans les deux sens et ses avances suivies de retraits immédiats m’amusent beaucoup. Au fond les Aiguinois ne se rendent pas compte du plaisir qu’ils apportent par leurs attitudes diverses à un observateur détaché et amusé comme je le suis à l’heure actuelle.

1 - Les Italiens. Le 25 juin 1940 avait été le jour de la cessation des combats. L’armistice datait de la veille (celle d’avec les Allemands du 22).
2 - Le Dr Angelin German.
3 - Joseph Chauvin dit Font d’Eilenc avait été élu conseiller général du canton d’Aups en 1931 (socialiste indépendant). Maire d’Aiguines entre 1931 et 1935, ce journaliste, poète, écrivain, auteur de guides touristiques, avait fait un recueil de poèmes, France meurtrie, dédié au Maréchal en 1941 qu’il va recycler pour le général de Gaulle après la Libération… Lorsque nous l’avions rencontré bien plus tard dans son invraisemblable boutique-capharnaüm d’Aiguines, peu avant sa mort, il comptait bien être élu à l’Académie française.
4 - Léon Chauvin, retraité de police, commerçant, président du Secours national du secteur.
5 - Jean P… avait été en fait chef départemental adjoint de la Légion française des combattants (association unique des anciens combattants à ne pas confondre avec la Légion étrangère ou la LVF). Huissier à Toulon, il était réfugié à Aiguines. Pétainiste convaincu, il avait été l’un des chefs du SOL (Service d’ordre légionnaire) en 1942 et peut-être, au début, membre de la Milice. Administrateur d’un magasin juif, accusé d’avoir dénoncé un inspecteur de police gaulliste, il sera condamné à 5 ans de prison à la Libération.

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125ème jour de maquis

Saturday 24 June 1944

Lenoir, notre chef de secteur, vient de repartir et me voilà Gros-Jean comme devant au point de vue ravitaillement. beaucoup de promesses, mais pas grand chose de sûr et ça commence vraiment à devenir inquiétant! D’autre part, les bruits d’attaque par la Milice continuent toujours à circuler et cela m’embêterait passablement d’avoir à décrocher sans avoir rien mangé.

Il m’a apporté 10 paires de souliers, ce qui est déjà beau, mais en réalité il m’en faudrait au moins 40 ou 50 paires, car la moitié n’est pas loin de marcher pieds nus et surtout, ils nous ont apporté des pantalons. Il y en a quelques uns qui sont de vrais loqueteux, et Tony, par exemple, aurait sûrement profit à aller tendre la main à la terrasse des cafés ou à la sortie des églises avec le pantalon qu’il a.

Cette nuit, encore alerte au parachutage. A minuit, nous étions dehors à attendre l’avion qui a tourné une fois, puis a filé tranquillement direction Montpezat et les Basses-Alpes. Décidément, ils nous laissent bien tomber nos amis anglais!

Voilà midi, et Lotus nous appelle pour la soupe.

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123ème jour de maquis

Thursday 22 June 1944

Et bien, j’ai fait usage de mon pouvoir de grâce plus tôt que je ne le pensais, et cela à propos de circonstances assez en dehors de l’ordinaire.

Lundi au moment de manger, arrive Lulu, qui tout essoufflé et ému, m’annonce que la brune (c’est l’une des deux prisonnières) a pris la fuite. Or, c’est une fille qui a travaillé à la Gestapo et qui y travaillait quand elle a été arrêtée, qui en plus, depuis qu’elle est chez nous a appris des masses de choses sur nous et sur nos dirigeants, et il est évident que nous étions dans de fichus draps si nous n’arrivions pas à la reprendre. Chasse à l’homme tout à fait dans le style roman policier (au fond la vie est tellement plus extraordinaire souvent que tous les romans qu’on lit!) et à 11 heures du soir après avoir battu tous les bois, tous les buissons, deux de mes hommes, les deux condamnés de la journée, Jo et Mura arrivent à l’appréhender non sans avoir été obligés de lui tirer dessus et de la blesser à la jambe pour qu’elle veuille bien s’arrêter.

Après un interrogatoire serré où elle finit par m’avouer des tas de choses fort intéressantes sur son travail à la Gestapo de Draguignan, je la renvoie en haut, en lui disant que la décision sur son sort lui sera signifiée dans l’après-midi.

Ma décision avait d’ailleurs été prise dès la veille et si je l’avais vue pendant la battue, je n’aurais pas attendu le peloton d’exécution pour la descendre. Décision commune pour les deux, car l’autre était peut-être encore plus mauvaise et c’est elle qui a poussé la brune à s’enfuir pour aller prévenir la milice et les allemands afin que ceux-ci viennent la délivrer.1

Je n’ai pas hésité longtemps, quoique pour être absolument sûr que ma décision serait prise de sang-froid et d’une façon juste, je me suis fixé un délai de huit heures pour avoir le temps de bien faire le point. A 5h du soir, certain de ce que j’estimais être mon devoir, je suis monté en haut avec tous les disponibles (je n’ai laissé que les hommes de garde), j’ai formé les pelotons d’exécution commandés, respectivement par Pierrot et Dominique, mes deux chefs de section, puis mis tout le monde en place, à qui j’ai rappelé en deux mots que ce que nous faisions n’était pas une œuvre de vengeance mais uniquement de justice et que je voulais une tenue impeccable et digne de la part de tous.

Elles ont été, au fond, assez courageuses toutes les deux, et m’ont encore confirmé par leur mort, qu’elles étaient toutes deux vraiment fortes et n’étaient en rien des «premières venues ». Quelques uns des miens ont été assez touchés par l’exécution et le grand René était cadavérique! J’avoue que moi-même je devais être assez pâle et assez ému. Absolument pas par le fait même de leur mort, mais par la responsabilité d’avoir décidé la mort de deux personnes vivantes. Je leur ai annoncé à chacune d’elles, à tour de rôle ; qu’elles étaient condamnées à mort comme traîtres à la France et pour travail avec les Allemands. C‘est quand même la première fois que ça m’arrive, et d’ailleurs au fond, cela m’a fait moins d’effet que je ne l’aurais cru. Il y a eu le moment avant que les prisonnières arrivent où je me suis demandé un peu comment serait ma voix, et c’est tout, car après, j’étais évidemment repris par mon rôle de chef, et sûrement, rien n’a pu transparaître de ce que je sentais.

J’ai bien tout fait en règle, inventaire des papiers (dont une carte de France avec tous les noms de maquis du Var et de la région soulignés), j’ai fait ramasser leurs affaires personnelles, et quant aux corps, je les ai fait enterrer par les deux autres prisonniers. Je voulais que pour ceux-ci, l’exécution marque vraiment et qu’ils se rendent de compte de ce qu’ils risquent en cas de tentative d’évasion.

J’ai mis à côté des corps, une bouteille cachetée, contenant une feuille avec leurs noms et la mention « Fusillées comme traîtres à la France».

Hier, j’ai fait quelque chose de rigolo et de curieux, vu les circonstances. Chez un fermier des environs, à une quinzaine de km d’ici, j’avais rendez-vous avec… tenez vous bien ! le Commandant de la Gendarmerie de Draguignan, le chef de toute la Gendarmerie du Var2 . Je commence à compter dans le Var, il me semble, et je me suis un peu amusé quand un 4 galons de ceux qui sont chargés de nous combattre m’a fait demander de lui fixer rendez-vous où et quand je voudrais. Il ne manquait plus que les reporters pour prendre un interview du chef des Gendarmes rencontrant le chef des Maquisards. Le Comdt et d’ailleurs quelqu’un de très chic et j’ai été ravi de le voir. En une demi-heure de discussion, on met au point et on éclaircit beaucoup de choses, et j’ai l’impression, manquant peut être de modestie que nous nous sommes retirés enchantés de notre entrevue. Il ne faut d’ailleurs pas croire que cette entrevue ait duré au total une demi-heure seulement. Ce temps fut consacré aux discussions sérieuses, puis le fermier voulut nous faire manger et boire un peu. Au total, arrivée à 4 h, nous en sommes repartis chacun de notre côté à 7h 1/2 après avoir mangé 2 omelettes, du petit salé, du fromage, bu du pastis, du vin rouge, du vin blanc et des fines. J’avoue n’avoir point soupé le soir.

A 9h, je suis descendu à Aiguines avec la voiture, rencontrer un type qui venait chez nous, et apporter un peu de matériel et du vin. C’est très rigolo de voir les réactions des Aiguinois lorsque j’arrive. Ils ont tous une frousse intense, une peur bleue d’être compromis, et comme d’autre part, je suis le maître absolu du pays, si jamais il me prenait fantaisie de m’y établir, ils essayent d’être au mieux avec moi, sans toutefois aller trop loin pour être compromis, fiers pourtant en même temps de connaître « le Lieutenant ». C’est que je commence à être connu dans la région, pour ne pas dire dans le Var, maintenant ! Il paraît qu’à Draguignan, c’est le Commandant de la Gendarmerie d’hier qui me l’a dit, on parle ouvertement du lieutenant Vallier, chef de la résistance dans le Haut-Var. Et l’autre jour, il m’est arrivé un jeune gendarme de Toulon qui a aussitôt demandé à Roger s’il se trouvait bien au maquis Vallier.

Peut-être qu’après la guerre, il va falloir que je change de nom et ne conserve que mon pseudonyme…

Max et Jo viennent de rentrer de Moissac où je les avais envoyés s’occuper du ravitaillement. Depuis la mort d’Ernest et le coup du camion à Aups, c’est très curieux de voir la circonspection avec laquelle tout le monde s’occupe de nous. Moi l’autre jour, pour aller chercher des pâtes et autre ravitaillement, je suis allé à 35 km d’ici, traversant 3 villages et 2 routes nationales avec ma voiture immatriculée 1˚ GRAV et portant en lettres énormes sur le pare-brise FFI et la croix de Lorraine. Je descends un jours sur deux à Aiguines, et connu et repéré comme je le suis dans la région, je risque chaque fois de me faire descendre, et ces messieurs continuent à me dire : « Débrouillez-vous ». Débrouillez-vous, mais n’embêtez surtout personne. Et chacun se renvoie la pierre, les civils ne veulent plus s’occuper de nous, sous prétexte que ce sont les militaires qui doivent le faire, et les militaires disent qu’ils n’ont pas reçu de crédits.

J’aurais quelquefois, une envie folle de tout plaquer et d’aller voir chez moi comment vont les choses. Surtout que cela devient angoissant maintenant, car voilà 3 semaines tout à l’heure que je ne sais absolument plus rien de chez moi.

Je n’y vois plus du tout, ma lampe à carbure n’est pas garnie, rien d’autre à faire qu’à me coucher.

1 - La “ brune ” est une réfugiée originaire de Meurthe-et-Moselle, téléphoniste, âgée de 22 ans. L’autre, plus âgée, mariée, soupçonnée d’être la maîtresse de l’un des hommes qui ont été arrêtés avec elle, est alsacienne.
2 - Il s’agit du commandant Jean Favre, arrivé dans le Var fin avril 1944. Cet officier franc-maçon avait été réintégré dans la gendarmerie en 1942. Participant à la Résistance à La Rochelle d’où il venait, il s’est empressé de prendre contact avec celle du Var, par l’intermédiaire de Fontès qui en a fait le responsable ORA de Draguignan. Son fils, Pierre Favre, a publié le récit de sa vie (Histoire d’un militaire peu ordinaire, Paris, L’Harmattan, 1992).

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120ème jour de maquis

Monday 19 June 1944

Aujourd’hui, visite de Kleber, notre chef militaire pour l’arrondissement de Draguignan, visite que j’attendais avec impatience et que j’ai accueillie avec très grand plaisir. Plaisir partagé, j’ai l’impression, car il me semble qu’il a été vraiment content et de sa visite et de ce qu’il a vu. Nous avons sympathisé illico et je crois que nous travaillerons bien ensemble le jour où ça daignera enfin se déclencher.

Kleber1 est venu avec Lenoir et Mistral2 pour s’occuper de mes deux oiseaux qui ont joué aux “terroristes”. Je leur ai expliqué mon point de vue et ils ont au fond jugé exactement dans le même sens. Il est certain que sur le moment la seule peine applicable était la peine de mort et je l’avais demandée. Depuis, il s’est passé pas mal de temps et je ne vois plus l’exécution possible. C’est trop loin déjà. Ils les ont condamnés à rester enchaînés, pieds et poings liés jusqu’au débarquement, puis c’est moi seul qui serai juge.

1 - Kléber est le pseudonyme du capitaine Denis Fontès de Draguignan. Capitaine d’active, ancien commandant de l’école des enfants de troupe Henriot repliée à Draguignan, il fait partie de ces militaires qui sont entrés en résistance après l’occupation de novembre 1942. Les Eaux-et-Forêt leur servent de couverture après la dissolution de l’armée d’armistice. Responsable ORA (Organisation de résistance de l’armée) du secteur, il est devenu le chef FFI pour l’arrondissement et Vallier dépend désormais de lui.
2 -Mistral désigne l’architecte de la ville de Draguignan, Jean Garrus, chef MUR de l’arrondissement. Militant démocrate-chrétien, responsable scout, âgé de 35 ans, il est l’un des bras droits de Georges Cisson.

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119ème jour de maquis

Sunday 18 June 1944

Je crois qu’hier, j’ai rattrapé le retard de quelques jours au point de vue écriture! C’est, je crois, la première fois que je dépasse les 6 pages en écrivant d’affilée.

En ce moment, je suis habillé en civil, je me suis fait prêter le pantalon et les souliers du toubib, et je suis complètement ahuri de me promener dans une tenue dont je suis si complètement déshabitué.

C’est que je pensais aller demain à Draguignan voir les responsables du mouvement et je me suis préparé pour le voyage. En fin de compte, je vais envoyer Marcel à ma place, ma présence ici est trop nécessaire pour que je m’en aille pour une journée complète et puis, cela m’embêterait trop de manquer les visites que j’attends de la part de Lenoir de Draguignan et de Dubourg1 de Hyères, qui peut-être, m’apportera enfin des nouvelles de chez moi, que je n’ai plus eues depuis plus de quinze jours.

Louis Dubourg est l’un des adjoints hyérois de Picoche. Réfugié avec son épouse, Simone, à Baudinard puis Moissac, il remplace Marquis Leduc comme intendant du maquis.

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118ème jour de maquis

Saturday 17 June 1944

Samedi matin 6h 1/2

Tellement occupée, qu’hier au soir, il était 10 h 1/2 quand j’ai commencé à écrire, et comme j’avais passé une bonne partie de la nuit à attendre le parachutage qui ne s’est pas fait, j’avais si sommeil que je n’ai pas eu le courage de commencer tant il y a de choses à raconter.

J’ai déjà parlé de l’arrivée des prisonniers civils. Ils ne m’ont pas donné jusqu’à présent, beaucoup de vrais soucis, mais c’est un véritable embêtement. Évidemment, il y a des jeunes qui tourneraient volontiers autour, d’autant plus que l’une des femmes a juste 22 ans et il a fallu que je menace de descendre le premier qui leur parlerait pour qu’ils se tiennent tranquilles. J’avoue que je donnerais beaucoup pour en être débarrassé, et en tous cas, si jamais il y en avait une qui cherchait à s’échapper, chacun a ordre de la descendre. J’ai d’autant moins de scrupules à donner de tels ordres que je doute fort que ces deux femmes s’en sortent au jugement1. Elles sont de la Gestapo toutes deux, et même détail intéressant, l’une des deux a été déléguée spécialement à Aups pour nous chercher. Du coup, elle nous a trouvés, mais dans d’autres circonstances qu’elle ne le pensait.

Le lendemain, voilà que le maquis se meuble. Un type d’Aiguines, ancien légionnaire, etc… qui a sûrement des choses à se faire pardonner, vient mettre à ma disposition une Juvaquatre, toute neuve. Nous voilà transformés avec un “service auto”. On efface vite les numéros, on met à la place IeG.R.A.V., nos initiales (premier groupe de résistance armée du Var), une belle croix de Lorraine, et un grand fanion avec les mêmes emblèmes. Et évidemment, je me la confie comme voiture personnelle.

L’après-midi, je descends dans cette tenue et accompagné de trois hommes armés jusqu’aux dents, à Aiguines et aux Salles où nous sommes accueillis avec un drôle de succès. Je règle un certain nombre de questions de ravitaillement et en revenant, j’apprends qu’il manque trois hommes du groupe de la bergerie, partis sans autorisation depuis le matin.

Une patrouille va les chercher et revient bredouille après quatre heures de marche à travers tout le Plan de Canjuers et enfin, à 10 h 1/2 ou 11 h du soir, rentrent les 3 types complètement saouls. Je les envoie se coucher, chose qu’ils ne veulent pas faire mais ils finissent par obéir. Là-dessus, arrivent ceux qui couchent avec eux me disant qu’ils ont de l’argent en quantité, des billets de 5000 tout froissés, et qu’ils ont rapporté tout un sac d’affaires avec le cheval de la ferme où ils sont allés. Évidemment, ils ont pillé une ferme, et je vais aussitôt, pistolet en main, avec deux de mes gars, voir s’ils sont vraiment couchés ou s’ils veulent s’en aller. Mais l’ivresse est la plus forte et ils s’endorment ici.

Le lendemain, je prends avec moi Max et Dominique, et à tour de rôle nous attachons les mains derrière le dos à chacun. Sous menace du revolver, ils changent chacun de tête et se laissent faire sans la moindre révolte. Après les avoir tous interrogés, je reprends toutes les affaires qu’ils ont volées, et avec les 4 hommes ayant le plus d’expérience dans mon groupe j’emmène tout le monde en confrontation à la ferme où ils étaient allés.

D’abord, impossible d’entrer, les vieux ayant été tellement terrorisés que nous n’arrivions pas à nous faire ouvrir la porte. Après une heure d’efforts et d’explications, je finis par voir le fermier qui me donne tous les détails de l’agression de la veille. Vraie attaque de bandits menée par Mura, un petit souteneur des environs que j’ai eu tort de prendre, et par Jo l’Aviateur, un de ceux du fameux groupe disciplinaire d’Aups. Entre parenthèses, sauf Jo le Marin qui est bien, les autres ne m’ont jamais procuré que des ennuis. Ils ont volé tout l’argent du fermier (110.000 fr environ), les 8.500 fr d’économies de la bonne, ont mis toute la maison à sac et pour finir le dénommé Mura a violé la bonne, âgée de 53 ans! Après un conseil, nous avons été d’accord à l’unanimité des cinq présents que la seule peine applicable était la peine de mort. J’ai failli l’exécuter sur le champ et j’aurais eu raison, mais j’ai quand même voulu faire les choses d’une manière légale et j’ai envoyé aussitôt mon rapport pour le faire approuver en haut lieu. Et depuis je n’ai aucun ordre écrit bien que je sache que la décision militaire est aussi la peine de mort. J’ai envoyé Max et Jo le marin en liaison hier à Moissac pour avoir ces ordres écrits. C’est vraiment un passage de ma vie au maquis qui m’aura été très pénible, l’un des plus pénibles sûrement de toute ma vie ici.

L’autre événement de ces jours ci m’a été une très grande peine. Lundi, mon vieux copain Millet, Ernest Millet avec qui nous étions déjà si copains autrefois, avant la résistance, au vieux temps des cars Hyères-Tour Fondue, et avec qui insensiblement on était devenus des amis depuis que nous étions “résistants”, Millet est tombé sous les balles des miliciens. Avec lui est tombé Duchâtel, un des 3 gendarmes d’Aups qui sont venus pour se battre avec nous et qui depuis longtemps nous aidait, grâce à son métier de gendarme2.

Ils allaient pour le ravitaillement à Moissac et à Aups et ont été pris dans une embuscade des miliciens. Bouet, l’un des gendarmes a réussi à se sauver et est revenu au camp le soir tard, et c’est par lui que j’ai appris le traquenard. Il ne savait rien du sort de ses camarades, et c’est le lendemain, par les “on-dit” du pays et le soir par un télégramme officiel adressé d’Aups à Aiguines où habitait la famille de Duchâtel, que j’ai su la mort de mes deux hommes. Ernest a été tué par une balle en pleine figure et Duchâtel après avoir épuisé les munitions de son revolver s’est fait tuer au garde à vous. Les miliciens ont laissé les corps dehors au soleil toute la journée avec un écriteau portant: “C’est ainsi que meurent les traîtres de la France”. Et on veut qu’il n’y ait pas de haine entre Français!

Autrefois je ne voulais combattre que contre les Boches, - mais le soir où j’ai appris cela, j’ai juré vengeance à Ernest et à Duchâtel - impitoyable.

Nous avons rendu tous les honneurs que nous avons pu à la mémoire de nos deux camarades, puis je suis allé à Aiguines voir la famille de Duchâtel. Famille effondrée, d’autant plus que la jeune femme est de santé très délicate et bien sûr, la secousse l’a forcée à s’aliter. Il y a deux enfants, un de 3 ans, l’autre de 6 mois, - et je suis reparti profondément remué. J’ai fait ce que j’ai pu pour la famille à qui j’ai passé de l’argent et du ravitaillement. Je pense bien que la résistance fera une pension mais avant que ça arrive j’ai devancé les ordres officiels.

Avant hier, pendant la cérémonie de mise du drapeau en berne, arrive notre ravitailleur principal que je connaissais de vue pour être allé chez lui à son magasin à Toulon quand je m’occupais du prévent3. Il reste l’après midi avec nous et je conviens que j’irai le soir chez lui chercher du ravitaillement avec la voiture. Dîner épatant dans de la vaisselle fine, sur une nappe, avec des serviettes, nous en restions presque intimidés, Marcel et moi. En arrivant, nous nous sommes très bien reconnus avec la dame, qui dirigeait le magasin et qui s’est très bien souvenu de moi et de ma voiture. Réception très sympathique et qui fait un certain effet sur des maquisards déshabitués depuis si longtemps d’atmosphère de ce genre.

Le soir pour revenir, j’éprouve pas mal de difficultés avec mes phares et je reviens par nuit noire avec mes veilleuses ce qui est un drôle de sport, vu les routes de la région, car l’ami en question habite à 35 km d’ici, à 15 ou 20 km au delà de Moustiers Ste Marie.

J’arrive à minuit au camp que je trouve en pleine effervescence. Pendant mon absence, ils ont été prévenus par l’AS d’une attaque probable vers le matin, et nous décidons de monter dans la nuit aux Margets. A 5 h du matin tout est monté, hommes et matériel, et comme l’attaque ne se produit évidemment pas, à 7 h, ce n’est plus qu’un amas de corps vautrés dans l’herbe et dans le plus profond sommeil.

A propos de cette histoire d’AS, il faut que je remonte un peu en arrière. Dès le lendemain du débarquement et sans aucun ordre4, les FTP et l’AS d’Aups ont occupé militairement le village, sans grand risque d’ailleurs, car il n’y avait pas d’Allemands et c’est là qu’ils ont fait les prisonniers qu’ils nous ont si gentiment refilés. Le lendemain arrive un Allemand seul, en moto, qu’il descendent aussitôt. Suit un camion de Boches. L’un d’entre eux lâche une rafale de mitraillette, tue 3 Boches et disparaît, ainsi d’ailleurs que tous ses camarades. Les Boches patrouillent dans le village, emmènent 2 otages et s’en vont. Retour triomphant des FTP et de la SAP ( l’équipe de parachutage) jusqu’au lendemain où ils apprennent que 300 ou 400 miliciens sont partis à la conquête d’Aups. Conquête facile, puisque lorsqu’ils arrivent tous les conquérants ont fichu le camp. C’est ce matin là que sont tombés dans le barrage milicien mes deux pauvres types.

Mardi donc, je vois rappliquer vers ici la SAP et les FTP, 120 à 130 bonhommes qui n’ont pas mangé depuis deux jours et complètement à plat. Je les nourris, j’installe la SAP à côté de nous, je prends contact avec le chef FTP qui me demande de le prévenir en cas d’attaque pour que nous puissions nous prêter main forte en cas de besoin et nous en restons sur ce genre de traité d’alliance offensive et défensive5. J’arme la SAP qui n’a presque pas de munitions, et je leur confie un poste de garde.

Là-dessus, pendant que je suis parti au ravitaillement, arrivent deux jeunes d’Aups qui viennent dire à la SAP que si ces derniers reviennent sans armes, on ne leur fera rien du tout. En 5 minutes, les voilà tous partis, oubliant qu’ils devaient se battre avec nous, car je ne pensais pas à dire que les 2 jeunes annoncent en même temps une grosse concentration milicienne pour attaquer Canjuers6. Voilà donc 35 types qui font rapidement défaut, et avant de monter aux Margets, on fait prévenir les FTP. Ceux ci se mettent aussitôt en route pour venir nous rejoindre, puis au bout d’un moment s’arrêtent, changent d’avis et tournent casaque en disant qu’il n’y a pas moyen de se replier depuis chez nous. Toujours parler de se replier, - ça finit par devenir bien écoeurant! Nous voilà réduits à nos seules forces et au fond bien contents de rester rien que nous.

Hier nous avons récupéré 3 membres de la SAP qui n’ont pas voulu déserter comme les autres et qui surtout nous ont permis de retrouver les armes que les autres avaient abandonnées. Le plus rigolo c’est que parmi ces 3 se trouve une femme, une maquisarde7. C’est quelqu’un qui a beaucoup travaillé pour le S.R. et que la gestapo recherche et, pour ce que j’ai pu me rendre compte jusqu’à présent, elle est quelqu’un de bien et qui se tient de façon à ce qu’on oublie qu’elle est une femme

1 - Il s’agit d’indicatrices de la « Gestapo » de Draguignan (le Sipo-SD de son vrai nom). L’antenne de Draguignan comprend 4 policiers allemands, trois interprètes alsaciens et quelques agents français, jeunes hommes et jeunes femmes en général. Cette antenne, qui est responsable d’une centaine d’arrestations depuis l’automne 1943, dépend du commandement régional de Marseille, comme toutes celles de la région. Elle est installée à la villa La Forézienne.
2 - E. Millet avait 46 ans. Il était l’homme de confiance du « patron », Picoche, et avait participé à de nombreuses actions avant de « monter » au maquis. Il était l’un des chauffeurs des cars GABY.
François Duchatel, lui aussi marié et père de famille. En février 1944, une agent de la Gestapo de Draguignan, envoyée en mission à Aups, avait signalé son activité dans un rapport que l’on a retrouvé.
À la suite des événements du 7 juin, le commandement allemand a exigé des représailles contre Aups. Pour éviter que l’armée allemande ne s’en charge, le préfet du Var s’est tourné vers la Milice (le commandant de la gendarmerie du Var, Favre, résistant, ayant refusé). Les miliciens du Var, regroupé à Draguignan depuis le 7 juin, et ceux de Marseille, dirigés par l’intendant de police Paneboeuf, ont investi Aups au matin du 12. Les Aupsois ont été rassemblés, interrogés et 87 d’entre eux seront réquisitionnés et envoyés à Saint-Raphaël au travail obligatoire. Des perquisitions ont lieu ce jour-là et plusieurs arrestations (Authieu dont le restaurant sert de PC à la Résistance, le communiste Philip), la ferme d’Angelin Maurel est brulée (dépôt d’armes de la Résistance). Des barrages ont été placés aux entrées de la commune. C’est sur celui de la « villa rose » à la sortie nord du village que Millet et ses camarades sont tombés.
Un autre homme, Donadini, se trouvait avec Millet et les deux gendarmes. Il échappera à l’exécution et sera mené par la Milice à Marseille. Une grenade a été trouvée dans la camionnette.
Le barrage milicien était sous la responsabilité du chef Durupt. Après un interrogatoire sommaire, Milet et Duchâtel ont été fusillés sur place. Une stèle érigée en 1945 rappelle l’événement.
3 - Il s’agit du grossiste toulonnais Pierre Augier, ancien combattant, qui aide la Résistance depuis longtemps en lui fournissant vivres et argent. Il a été arrêté en décembre 1943 par la Gestapo et emprisonné un mois. Il est alors replié dans les Basses-Alpes. Sivirine l’a connu comme fournisseur du préventorium.
4 - Si, il y a eu des ordres donnés par le commandement régional FTP et par l’ORA. Mais, comme il a déjà été dit, tous les responsables n’ont pas suivi ou répercuté ces ordres, en particulier dans l’AS.
Voir notes précédentes sur ces événements. La SAP (Section atterrissage et parachutage) est une organisation du BCRA spécifique, mais il est fréquent que ses équipes (chargée de repérer les terrains et de réceptionner des parachutages éventuels) se confondent avec celles de l’AS. Très lié à l’ORA, il est probable que son commandement a répercuté les ordres de mobilisation, d’autant que des parachutages étaient, comme on l’a vu, attendus. Le patron de la SAP du Var était le commandant Berthe Dick, son adjoint l’instituteur Ferrari Élan, de Brignoles. Le patron de la SAP dans les Basses-Alpes était le poète René Char.
5 - Il s’agit du camp Robert (du nom de Jean Robert militant communiste guillotiné à Nîmes) qui vient donc de se former.
6 - Il s’agit d’un faux bruit, mais il est vrai qu’une colonne allemande avec des auxiliaires français est en train de remonter la vallée du Verdon, semant la mort sur son passage, par exemple à Vinon, Allemagne, Saint-Martin-de-Bromes (où 14 jeunes Varois voulant aller au maquis seront exécutés le 16).
7 - Marie-Jeanne Mazza dite « Marraine » .

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117ème jour de maquis et 10ème j.d.g.

Friday 16 June 1944

Et oui! Que j’ai peu écrit ces derniers temps, mais aussi, quelle vie occupée et mouvementée.

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113ème jour de maquis et 6ème j.d.g.

Monday 12 June 1944

Et voilà tout ce que j’ai eu le temps d’écrire dans la journée d’hier. C’est que depuis que nous sommes ici, j’ai une vie drôlement occupée et fertile en événements imprévus. D’abord, le soir du dernier jour où j’écrivais, vendredi, comme j’étais endormi, arrivent deux gendarmes et un inspecteur de la police qui viennent rester avec nous et, avec eux, quatre prisonniers, deux hommes et deux femmes1. Il faut que j’organise une garde, que je m’occupe de leur surveillance, bref que je fasse le chef de camp de concentration. J’aurai vraiment fait tous les métiers!

Jusqu’à présent, c’est d’ailleurs plus un ennui matériel qu’autre chose, au point de vue conduite, j’ai si nettement posé les choses le premier soir que personne ne bronche.

1- Il s’agit des personnes arrêtées le 7 juin. Les deux femmes sont considérées comme des indicatrices de la Gestapo, les hommes sont des pétainistes notoires, mais peu dangereux. Les deux gendarmes, Bouet et Duchatel, viennent de la brigade d’Aups. De nombreux gendarmes ont comme eux répondu à l’ordre de mobilisation et se retrouvent dans les maquis à ce moment-là.

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112ème jour de maquis et 5ème j.d.g.

Sunday 11 June 1944

Que d’événements et d’histoires1!

1- En effet, le principal événement a été l’investissement d’Aups par les FTP et l’AS-SAP le 7 juin, avec, entre autres choses, l’arrestation ou la tentative d’arrestation de collaborateurs notoires, l’exécution d’un motard de l’armée allemande devant la gendarmerie et, le soir, vers 20 h., l’arrivée d’un convoi composé de gendarmes et de soldats allemands et son attaque par les FTP qui tuent 2 soldats et en blessent 3 autres. C’est à la suite de ces événements que le noyau de résistants FTP s’étoffe et que se constitue réellement le camp Robert dont on reparlera. À la suite de cette journée, chacun s’attend, non sans raison, à des représailles.

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