Samedi matin 6h 1/2
Tellement occupée, qu’hier au soir, il était 10 h 1/2 quand j’ai commencé à écrire, et comme j’avais passé une bonne partie de la nuit à attendre le parachutage qui ne s’est pas fait, j’avais si sommeil que je n’ai pas eu le courage de commencer tant il y a de choses à raconter.
J’ai déjà parlé de l’arrivée des prisonniers civils. Ils ne m’ont pas donné jusqu’à présent, beaucoup de vrais soucis, mais c’est un véritable embêtement. Évidemment, il y a des jeunes qui tourneraient volontiers autour, d’autant plus que l’une des femmes a juste 22 ans et il a fallu que je menace de descendre le premier qui leur parlerait pour qu’ils se tiennent tranquilles. J’avoue que je donnerais beaucoup pour en être débarrassé, et en tous cas, si jamais il y en avait une qui cherchait à s’échapper, chacun a ordre de la descendre. J’ai d’autant moins de scrupules à donner de tels ordres que je doute fort que ces deux femmes s’en sortent au jugement1. Elles sont de la Gestapo toutes deux, et même détail intéressant, l’une des deux a été déléguée spécialement à Aups pour nous chercher. Du coup, elle nous a trouvés, mais dans d’autres circonstances qu’elle ne le pensait.
Le lendemain, voilà que le maquis se meuble. Un type d’Aiguines, ancien légionnaire, etc… qui a sûrement des choses à se faire pardonner, vient mettre à ma disposition une Juvaquatre, toute neuve. Nous voilà transformés avec un “service auto”. On efface vite les numéros, on met à la place IeG.R.A.V., nos initiales (premier groupe de résistance armée du Var), une belle croix de Lorraine, et un grand fanion avec les mêmes emblèmes. Et évidemment, je me la confie comme voiture personnelle.
L’après-midi, je descends dans cette tenue et accompagné de trois hommes armés jusqu’aux dents, à Aiguines et aux Salles où nous sommes accueillis avec un drôle de succès. Je règle un certain nombre de questions de ravitaillement et en revenant, j’apprends qu’il manque trois hommes du groupe de la bergerie, partis sans autorisation depuis le matin.
Une patrouille va les chercher et revient bredouille après quatre heures de marche à travers tout le Plan de Canjuers et enfin, à 10 h 1/2 ou 11 h du soir, rentrent les 3 types complètement saouls. Je les envoie se coucher, chose qu’ils ne veulent pas faire mais ils finissent par obéir. Là-dessus, arrivent ceux qui couchent avec eux me disant qu’ils ont de l’argent en quantité, des billets de 5000 tout froissés, et qu’ils ont rapporté tout un sac d’affaires avec le cheval de la ferme où ils sont allés. Évidemment, ils ont pillé une ferme, et je vais aussitôt, pistolet en main, avec deux de mes gars, voir s’ils sont vraiment couchés ou s’ils veulent s’en aller. Mais l’ivresse est la plus forte et ils s’endorment ici.
Le lendemain, je prends avec moi Max et Dominique, et à tour de rôle nous attachons les mains derrière le dos à chacun. Sous menace du revolver, ils changent chacun de tête et se laissent faire sans la moindre révolte. Après les avoir tous interrogés, je reprends toutes les affaires qu’ils ont volées, et avec les 4 hommes ayant le plus d’expérience dans mon groupe j’emmène tout le monde en confrontation à la ferme où ils étaient allés.
D’abord, impossible d’entrer, les vieux ayant été tellement terrorisés que nous n’arrivions pas à nous faire ouvrir la porte. Après une heure d’efforts et d’explications, je finis par voir le fermier qui me donne tous les détails de l’agression de la veille. Vraie attaque de bandits menée par Mura, un petit souteneur des environs que j’ai eu tort de prendre, et par Jo l’Aviateur, un de ceux du fameux groupe disciplinaire d’Aups. Entre parenthèses, sauf Jo le Marin qui est bien, les autres ne m’ont jamais procuré que des ennuis. Ils ont volé tout l’argent du fermier (110.000 fr environ), les 8.500 fr d’économies de la bonne, ont mis toute la maison à sac et pour finir le dénommé Mura a violé la bonne, âgée de 53 ans! Après un conseil, nous avons été d’accord à l’unanimité des cinq présents que la seule peine applicable était la peine de mort. J’ai failli l’exécuter sur le champ et j’aurais eu raison, mais j’ai quand même voulu faire les choses d’une manière légale et j’ai envoyé aussitôt mon rapport pour le faire approuver en haut lieu. Et depuis je n’ai aucun ordre écrit bien que je sache que la décision militaire est aussi la peine de mort. J’ai envoyé Max et Jo le marin en liaison hier à Moissac pour avoir ces ordres écrits. C’est vraiment un passage de ma vie au maquis qui m’aura été très pénible, l’un des plus pénibles sûrement de toute ma vie ici.
L’autre événement de ces jours ci m’a été une très grande peine. Lundi, mon vieux copain Millet, Ernest Millet avec qui nous étions déjà si copains autrefois, avant la résistance, au vieux temps des cars Hyères-Tour Fondue, et avec qui insensiblement on était devenus des amis depuis que nous étions “résistants”, Millet est tombé sous les balles des miliciens. Avec lui est tombé Duchâtel, un des 3 gendarmes d’Aups qui sont venus pour se battre avec nous et qui depuis longtemps nous aidait, grâce à son métier de gendarme2.
Ils allaient pour le ravitaillement à Moissac et à Aups et ont été pris dans une embuscade des miliciens. Bouet, l’un des gendarmes a réussi à se sauver et est revenu au camp le soir tard, et c’est par lui que j’ai appris le traquenard. Il ne savait rien du sort de ses camarades, et c’est le lendemain, par les “on-dit” du pays et le soir par un télégramme officiel adressé d’Aups à Aiguines où habitait la famille de Duchâtel, que j’ai su la mort de mes deux hommes. Ernest a été tué par une balle en pleine figure et Duchâtel après avoir épuisé les munitions de son revolver s’est fait tuer au garde à vous. Les miliciens ont laissé les corps dehors au soleil toute la journée avec un écriteau portant: “C’est ainsi que meurent les traîtres de la France”. Et on veut qu’il n’y ait pas de haine entre Français!
Autrefois je ne voulais combattre que contre les Boches, - mais le soir où j’ai appris cela, j’ai juré vengeance à Ernest et à Duchâtel - impitoyable.
Nous avons rendu tous les honneurs que nous avons pu à la mémoire de nos deux camarades, puis je suis allé à Aiguines voir la famille de Duchâtel. Famille effondrée, d’autant plus que la jeune femme est de santé très délicate et bien sûr, la secousse l’a forcée à s’aliter. Il y a deux enfants, un de 3 ans, l’autre de 6 mois, - et je suis reparti profondément remué. J’ai fait ce que j’ai pu pour la famille à qui j’ai passé de l’argent et du ravitaillement. Je pense bien que la résistance fera une pension mais avant que ça arrive j’ai devancé les ordres officiels.
Avant hier, pendant la cérémonie de mise du drapeau en berne, arrive notre ravitailleur principal que je connaissais de vue pour être allé chez lui à son magasin à Toulon quand je m’occupais du prévent3. Il reste l’après midi avec nous et je conviens que j’irai le soir chez lui chercher du ravitaillement avec la voiture. Dîner épatant dans de la vaisselle fine, sur une nappe, avec des serviettes, nous en restions presque intimidés, Marcel et moi. En arrivant, nous nous sommes très bien reconnus avec la dame, qui dirigeait le magasin et qui s’est très bien souvenu de moi et de ma voiture. Réception très sympathique et qui fait un certain effet sur des maquisards déshabitués depuis si longtemps d’atmosphère de ce genre.
Le soir pour revenir, j’éprouve pas mal de difficultés avec mes phares et je reviens par nuit noire avec mes veilleuses ce qui est un drôle de sport, vu les routes de la région, car l’ami en question habite à 35 km d’ici, à 15 ou 20 km au delà de Moustiers Ste Marie.
J’arrive à minuit au camp que je trouve en pleine effervescence. Pendant mon absence, ils ont été prévenus par l’AS d’une attaque probable vers le matin, et nous décidons de monter dans la nuit aux Margets. A 5 h du matin tout est monté, hommes et matériel, et comme l’attaque ne se produit évidemment pas, à 7 h, ce n’est plus qu’un amas de corps vautrés dans l’herbe et dans le plus profond sommeil.
A propos de cette histoire d’AS, il faut que je remonte un peu en arrière. Dès le lendemain du débarquement et sans aucun ordre4, les FTP et l’AS d’Aups ont occupé militairement le village, sans grand risque d’ailleurs, car il n’y avait pas d’Allemands et c’est là qu’ils ont fait les prisonniers qu’ils nous ont si gentiment refilés. Le lendemain arrive un Allemand seul, en moto, qu’il descendent aussitôt. Suit un camion de Boches. L’un d’entre eux lâche une rafale de mitraillette, tue 3 Boches et disparaît, ainsi d’ailleurs que tous ses camarades. Les Boches patrouillent dans le village, emmènent 2 otages et s’en vont. Retour triomphant des FTP et de la SAP ( l’équipe de parachutage) jusqu’au lendemain où ils apprennent que 300 ou 400 miliciens sont partis à la conquête d’Aups. Conquête facile, puisque lorsqu’ils arrivent tous les conquérants ont fichu le camp. C’est ce matin là que sont tombés dans le barrage milicien mes deux pauvres types.
Mardi donc, je vois rappliquer vers ici la SAP et les FTP, 120 à 130 bonhommes qui n’ont pas mangé depuis deux jours et complètement à plat. Je les nourris, j’installe la SAP à côté de nous, je prends contact avec le chef FTP qui me demande de le prévenir en cas d’attaque pour que nous puissions nous prêter main forte en cas de besoin et nous en restons sur ce genre de traité d’alliance offensive et défensive5. J’arme la SAP qui n’a presque pas de munitions, et je leur confie un poste de garde.
Là-dessus, pendant que je suis parti au ravitaillement, arrivent deux jeunes d’Aups qui viennent dire à la SAP que si ces derniers reviennent sans armes, on ne leur fera rien du tout. En 5 minutes, les voilà tous partis, oubliant qu’ils devaient se battre avec nous, car je ne pensais pas à dire que les 2 jeunes annoncent en même temps une grosse concentration milicienne pour attaquer Canjuers6. Voilà donc 35 types qui font rapidement défaut, et avant de monter aux Margets, on fait prévenir les FTP. Ceux ci se mettent aussitôt en route pour venir nous rejoindre, puis au bout d’un moment s’arrêtent, changent d’avis et tournent casaque en disant qu’il n’y a pas moyen de se replier depuis chez nous. Toujours parler de se replier, - ça finit par devenir bien écoeurant! Nous voilà réduits à nos seules forces et au fond bien contents de rester rien que nous.
Hier nous avons récupéré 3 membres de la SAP qui n’ont pas voulu déserter comme les autres et qui surtout nous ont permis de retrouver les armes que les autres avaient abandonnées. Le plus rigolo c’est que parmi ces 3 se trouve une femme, une maquisarde7. C’est quelqu’un qui a beaucoup travaillé pour le S.R. et que la gestapo recherche et, pour ce que j’ai pu me rendre compte jusqu’à présent, elle est quelqu’un de bien et qui se tient de façon à ce qu’on oublie qu’elle est une femme
1 - Il s’agit d’indicatrices de la « Gestapo » de Draguignan (le Sipo-SD de son vrai nom). L’antenne de Draguignan comprend 4 policiers allemands, trois interprètes alsaciens et quelques agents français, jeunes hommes et jeunes femmes en général. Cette antenne, qui est responsable d’une centaine d’arrestations depuis l’automne 1943, dépend du commandement régional de Marseille, comme toutes celles de la région. Elle est installée à la villa La Forézienne.
2 - E. Millet avait 46 ans. Il était l’homme de confiance du « patron », Picoche, et avait participé à de nombreuses actions avant de « monter » au maquis. Il était l’un des chauffeurs des cars GABY.
François Duchatel, lui aussi marié et père de famille. En février 1944, une agent de la Gestapo de Draguignan, envoyée en mission à Aups, avait signalé son activité dans un rapport que l’on a retrouvé.
À la suite des événements du 7 juin, le commandement allemand a exigé des représailles contre Aups. Pour éviter que l’armée allemande ne s’en charge, le préfet du Var s’est tourné vers la Milice (le commandant de la gendarmerie du Var, Favre, résistant, ayant refusé). Les miliciens du Var, regroupé à Draguignan depuis le 7 juin, et ceux de Marseille, dirigés par l’intendant de police Paneboeuf, ont investi Aups au matin du 12. Les Aupsois ont été rassemblés, interrogés et 87 d’entre eux seront réquisitionnés et envoyés à Saint-Raphaël au travail obligatoire. Des perquisitions ont lieu ce jour-là et plusieurs arrestations (Authieu dont le restaurant sert de PC à la Résistance, le communiste Philip), la ferme d’Angelin Maurel est brulée (dépôt d’armes de la Résistance). Des barrages ont été placés aux entrées de la commune. C’est sur celui de la « villa rose » à la sortie nord du village que Millet et ses camarades sont tombés.
Un autre homme, Donadini, se trouvait avec Millet et les deux gendarmes. Il échappera à l’exécution et sera mené par la Milice à Marseille. Une grenade a été trouvée dans la camionnette.
Le barrage milicien était sous la responsabilité du chef Durupt. Après un interrogatoire sommaire, Milet et Duchâtel ont été fusillés sur place. Une stèle érigée en 1945 rappelle l’événement.
3 - Il s’agit du grossiste toulonnais Pierre Augier, ancien combattant, qui aide la Résistance depuis longtemps en lui fournissant vivres et argent. Il a été arrêté en décembre 1943 par la Gestapo et emprisonné un mois. Il est alors replié dans les Basses-Alpes. Sivirine l’a connu comme fournisseur du préventorium.
4 - Si, il y a eu des ordres donnés par le commandement régional FTP et par l’ORA. Mais, comme il a déjà été dit, tous les responsables n’ont pas suivi ou répercuté ces ordres, en particulier dans l’AS.
Voir notes précédentes sur ces événements. La SAP (Section atterrissage et parachutage) est une organisation du BCRA spécifique, mais il est fréquent que ses équipes (chargée de repérer les terrains et de réceptionner des parachutages éventuels) se confondent avec celles de l’AS. Très lié à l’ORA, il est probable que son commandement a répercuté les ordres de mobilisation, d’autant que des parachutages étaient, comme on l’a vu, attendus. Le patron de la SAP du Var était le commandant Berthe Dick, son adjoint l’instituteur Ferrari Élan, de Brignoles. Le patron de la SAP dans les Basses-Alpes était le poète René Char.
5 - Il s’agit du camp Robert (du nom de Jean Robert militant communiste guillotiné à Nîmes) qui vient donc de se former.
6 - Il s’agit d’un faux bruit, mais il est vrai qu’une colonne allemande avec des auxiliaires français est en train de remonter la vallée du Verdon, semant la mort sur son passage, par exemple à Vinon, Allemagne, Saint-Martin-de-Bromes (où 14 jeunes Varois voulant aller au maquis seront exécutés le 16).
7 - Marie-Jeanne Mazza dite « Marraine » .
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