95ème jour de maquis

Thursday 25 May 1944

Quand arriverai-je à écrire vraiment tranquille? Peut-être cette fois le pourrai-je mieux puisque dans notre nouveau maquis le “Maquis de Castel-Perdu” comme je l’ai baptisé, je me suis réservé une chambre particulière, une chambre qui est en même temps le magasin à vivres et où il n’y a même pas de porte, mais c’est mon “chez moi”, où, malgré tout le plaisir que je peux avoir dans la compagnie de Marcel et de Yo par exemple, je peux rester seul à écrire comme et quand je veux. J’y suis maintenant et j’apprécie le confort d’avoir une table et un siège. Confort tout relatif pour un citadin, car la table est une malle en osier contenant de la pharmacie et posée sur une boite de conserves, tandis que mon siège est mon lit. Quant au lit il se compose de trois gros madriers mis côte à côte, l’un des trois étant d’ailleurs plus haut que les deux autres et ce soir, il y aura dessus deux sacs d’herbe sèche faisant paillasse. Mais cette nuit, j’ai dormi directement sur le bois, et cela ne m’a pas empêché de dormir à la perfection. C’est qu’il faut avouer que j’en avais quand même un rude besoin, puisqu’il y avait 36 heures que je ne m’étais même pas allongé un peu.

Mais je vais résumer ces dernières journées. Donc, le premier soir de notre décrochage depuis le Plan de Canjuers, nous couchons dans la grotte dont j’ai parlé. Une humidité terrible et en pleine unanimité, nous décidons de coucher le lendemain dehors. Nous voilà, cette fois “Robin des Bois” et par groupes de 3, 4,ou 5, on se fait des cabanes en branchages. Je couche avec Marcel et Yo et notre cabane est à peu terminée vers le soir. Je dis à peu près, car avant qu’elle ne le soit complètement, arrive un orage dont heureusement nous n’avons qu’un passage, car vu sa violence, qu’aurions nous pris?

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92ème jour de maquis et …

Monday 22 May 1944

Que d’aventures depuis la dernière fois où j’ai écrit. D’abord avant tout, le 15 mai télégramme m’annonçant la naissance de Jean Michel. Quelle vie où j’apprends la naissance de mon fils 6 jours après sa venue au monde et où 12 jours après, j’ignore encore comment il est fait! Mais je ne rouspète pas, ce que je voudrais par dessus tout, ce sont des nouvelles un peu récentes pour savoir comment ça va chez moi! Il faut souvent une belle dose de volonté et de courage, et surtout heureusement que la confiance et le courage des lettres reçues permettent de surmonter les moments de défaillance.

Le matin de l’Ascension1, grand branle-bas. On nous apporte des provisions en quantité, des conserves, du chocolat, des cerises, des pâtes de fruits, et pour finir arrivée du patron lui-même. Repas tout plein de gaieté, partie de foot, petit discours pour remonter le moral de ceux qui ne croient plus au débarquement, tout se passe vraiment très bien. Vendredi 11h, le patron redescend avec les trois invités2 qui l’avaient accompagné et je fais la distribution des vivres de réserve avec tout ce qu’ils nous ont apporté. Bien m‘en a pris, car à minuit, grand bruit, la garde vient me réveiller, le patron est encore là pour nous faire évacuer. Il faut dire que dès le soir, je m’y attendais, ayant appris qu’un “bon Français” nous avait dénoncés au brigadier de la gendarmerie voisine et que celui-ci avait promis de nous faire chasser par les Allemands3.

Décrochage en quatrième vitesse donc. En deux voyages, nous avons tout descendu sur le camion. Au lever du jour, nous embarquons tous dessus, sacs en avant, tous les hommes sous une bâche immense, fusils mitrailleurs prêts à tirer. Si jamais on avait rencontré un barrage, ça faisait une drôle de bagarre. On a fait ainsi une quinzaine de km sur la route, puis nous avons, dans un bois, mis pied à terre en vitesse et pris la colline pendant que le camion continuait en nous montant le barda. D’après les indications qui nous avaient été données, au bout d’une heure et demie à deux heures de marche, nous devions trouver une bergerie abandonnée où nous devions loger. Marche, marche et après deux heures nous arrivons au bout de la crête indiquée sans avoir rien rencontré. J’arrête mon monde et pendant 3h nous cherchons et patrouillons de partout sans rien trouver. Drôle d’impression celle d’avoir 41 types sur les bras, sans savoir où aller et surtout sans avoir absolument rien à leur faire manger! Enfin vers les 11h1/2 le patron arrive à notre rencontre pour nous dire que la ferme fantôme n’existe pas par-là, mais qu’il y a une grande grotte où, parait-il nous serons très bien4. Nous voilà donc transformés en troglodytes et hommes des cavernes!… Après avoir fait le manger dehors, nous commençons à faire le transbordement jusqu’à la grotte quand la pluie se met à tomber.

1 - C’est-à-dire le 18 mai.
2 - Non identifiés. L’hypothèse la plus probable est qu’il s’agit de membres du comité départemental de libération du Var. Autre hypothèse des membres d’une mission parachutée (mais Vallier l’aurait certainement signalé car il y aurait eu promesses d’armement)
3 - Rien ne vérifie une dénonciation locale. En revanche, cette alerte est sans doute en rapport avec l’arrestation du commandant Roux et de sa famille à Mons par la “ Gestapo ” de Draguignan le 5 mai et diverses actions de ses agents dans la région.
4 - Il s’agit des grottes de Baudinard.

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81ème jour de maquis et 20ème j.à.l.c.

Thursday 11 May 1944

Le 10 est passé, l’anniversaire de l’entrée en Belgique1, et il n’y a toujours rien. La courbe qui représenterait les variations de notre confiance dans le débarquement ferait de bien jolis minima et maxima et aurait des asymptotes presque verticales! On lit le journal, “ça y est, si ce n’est pour demain, c’est pour après demain!” , - et le lendemain, on a beau écouter toute la nuit le ronflement annonciateur des escadrilles de parachutistes2, rien ne veut arriver.

Alors on a une envie furieuse de tout envoyer paître et de vite, vite retourner chez soi. Et même pas moyen de faire un saut de 24 heures chez moi! Si je n’y étais pas le matin du débarquement, tout le travail de ces 3 mois serait bien compromis, car je ne vois fort peu le maquis fonctionner dans des circonstances tant soit peu critiques, si je n’y suis pas. Il y a des animosités qui se tiennent à peu près cachées, tant que je suis là, mais il y aurait sûrement de la bagarre deux heures après mon départ.

1 - C’est l’anniversaire du 10 mai 1940, début de l’offensive allemande qui devait mettre la France à genoux. Dans cette atmosphère d’attente impatiente du débarquement, chacun se raccroche aux rumeurs ou fait des supputations, parmi celles-ci, l’espoir que les Alliés choisiraient cette date du 10 mai comme pour effacer l’humiliante défaite. Dans leurs rapports hebdomadaires, les RG signalent ces rumeurs (le 6 mai, bruit de débarquement dans la deuxième quinzaine du mois. Le 13 mai, montée d’angoisse dans la population au fur et à mesure que “ la date mystérieuse et l’heure H des très graves événements annoncés approchent ”. De son côté, la résistance est en alerte.
2 - Lire “ les escadrilles d’avions ” car les opérations de parachutage se multiplient en zone sud. Plusieurs opérations vont avoir lieu dans les environs et, de toute façon, les avions venant de Corse survolent le secteur.

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78ème jour de maquis et 23ème j.à.l.c.

Monday 8 May 1944

Le soir du jour où j’écrivais pour réclamer le patron, je me lavais quand le garde vient m’avertir qu’il y a un drap blanc à la ferme. C’est le signal convenu pour me dire que le patron est là, et qu’il n’a pas le temps de monter. Je descends vite, et en effet, c’est bien le patron qui est en bas à m’attendre. D’abord nouvelles de chez moi, puis discussion assez longue et complète sur les divers points litigieux. Il m’annonce le débarquement pour le 10 ou le 15 entre autres choses, et évidemment cela nous a donné à tous un drôle de stimulant! D’autre part, il m’a certifié qu’il monterait cette semaine pour rester définitivement avec nous, mais ça, tant que je ne le vois pas, je ne le croirai pas. Depuis la confiance est un peu tombée et j’envisage très sérieusement la dissolution du maquis dans 22 jours.

La vie est toujours morne et languissante, dans l’attente d’événements qui ne veulent rien savoir pour arriver

On commence, pour ne pas dire on finit, par en avoir drôlement assez! Je vais écrire chez moi, seule joie (avec les lettres reçues) de la vie actuelle.

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74ème jour de maquis

Thursday 4 May 1944

”Et 27ème jour jusqu’à la classe”!
Car le 31 mai, le maquis est dissous si rien d’extraordinaire ne s’est passé d’ici là. C’est ce que le patron nous a dit la dernière fois (et seule) où il soit venu nous voir aux Louquiers et je n’y pensais guère jusqu’à présent absorbé par le travail quotidien. Ces derniers jours j’y pense beaucoup plus. La vie commence à devenir bien monotone, on travaille au maximum une demi journée, sinon moins par jour, et si le débarquement ne doit pas se produire bientôt, je ne vois pas l’utilité de mener longtemps cette vie. J’ai fait ce que je voulais et devais faire, j’ai mis au point un groupe de combat qui est entraîné, prêt et qui je crois saurait mériter la confiance que je lui accorde, - maintenant je servirai si j’ai à le mener au combat, mais si c’est pour faire garderie je peux sûrement rendre des services ailleurs.

Aussi j’envisage tout à fait sans déplaisir la fin de mes 100 jours (cela m’en fera 101 le 31); quoique évidemment je serais bien heureux de garder encore le commandement du groupe en juin. Cela prouverait qu’il y a enfin ce qu’on attend avec tant d’impatience…

J’ai télégraphié aujourd’hui au patron de venir. Je voudrais bien qu’il vienne pour discuter de tas de choses, notamment d’un tour que je voudrais bien bien faire du côté de Carpentras. Depuis quatre jours nous sommes sans nouvelles de personne, sans savoir même s’il n’y a pas eu de débarquement par exemple! Ce soir je descends au pain et j’aurai les journaux. Qu’on est bien pourtant près de sa femme et de sa fille!…

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71ème jour de maquis

Monday 1 May 1944

Mon pauvre journal est bien abandonné depuis une quinzaine de jours. Il y a évidemment une explication assez facile à fournir: c’est que depuis ce temps là j’ai trouvé moyen d’écrire beaucoup plus souvent chez moi et l’un compense bien l’autre… Et puis une raison est très valable aussi. Ici, nous sommes très à l’étroit, je n’ai pas ‘endroit personnel, et c’est tellement plus difficile de trouver un moment pour s’abstraire entièrement au milieu des autres. En ce moment j’écris dehors dans un costume rappelant fort peu l’équipement de l’officier en campagne: slip, short, ceinture et montre sont les seuls accessoires que je porte sur moi. Le sol est épatant (nous avons surnommé l’endroit “Gazon Charmant”) et on marche avec un plaisir non dissimulé pieds nus et torse nu. J’ai même une serviette mouillée sur la tête pour la protéger des rayons trop ardents du soleil. Nous sommes à 1400m environ1 et, c’est au fond, le premier jour de forte chaleur depuis que nous sommes ici. D’habitude, il fait très beau de 8 heures à 11 heures du matin, après quoi le vent se lève et il gèle littéralement après le coucher du soleil. En ce moment, il n’y a presque pas de vent, juste un souffle et toute mon équipe est torse nu.

Je ne reviens pas sur la fin du voyage. Nous avons fini par arriver le lundi après midi, soit après 3 jours de voyage et complètement affamés à notre emplacement actuel. On y serait épatamment bien, si ce n’est que, sur la montagne en face de nous, de l’autre côté du Verdon, il y avait une coupe de bois exploitée par des Allemands. Alors on risque à chaque instant d’être vus et du coup de recevoir des visites désagréables. Elles le seraient d’autant plus que la défense ici serait très difficile. La maison est très bien camouflée mais elle a du coup, les désavantages de sa situation, et on pourrait avec un peu de chance, arriver à 100 m de nous sans que nous ne voyons personne.

carte état major région Mons-Canjuers

Carte montrant les trois positions successives du maquis
(cliquez sur la carte pour mieux voir les détails)

On attend le débarquement avec une impatience fébrile. En arrivant, on nous a dit que d’après les renseignements donnés par le patron, ce n’était vraiment plus qu’une question de jours et puis, maintenant, de ne rien voir venir, on recommence à se laisser gagner par l’incrédulité. J’ai l’impression que si jamais ça arrive, on mettra un moment avant de le croire. Les nerfs sont un peu ébranlés quoique la confiance des jeunes en soit touchante de naïveté! Dans toutes leurs lettres ce ne sont que des: “à très bientôt, de grands événements imminents, etc… S’ils pouvaient avoir raison!

La vie du camp est passée par une période de farniente pour leur permettre de se reposer des fatigues du voyage mais maintenant, on va se remettre au travail. Ce matin, on a fait une marche d’entraînement avec le deuxième groupe, sac au dos. Je les ai emmenés jusqu’au sommet voisin , qui est à 1577m et pour bon nombre d’entre eux, ça a été la plus haute altitude à laquelle ils soient arrivés de leur vie. Il y a de là-haut, une vue splendide et ce n’est pas sans émotion que j’ai revu, d’un côté les chaînes italiennes si souvent contemplées pendant la guerre et de l’autre côté le Ventoux au pied duquel je voudrais tant aller passer quelques heures!

1 - Le maquis vient de traverser une partie du Plan de Canjuers. Il est arrivé aux Margets, au sud d’Aiguines.

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