65ème jour de maquis
Je viens de relire ma dernière phrase, et en effet, il est normal que je n’aie pu reprendre le journal depuis ce moment là. C’est le premier jour aujourd’hui où je me retourne un peu normalement, où je ne suis pas bousculé d’un moment à un autre par des préoccupations urgentes et pressantes. D’abord, jeudi et vendredi furent entièrement pris par les préparatifs. Jeudi matin je suis descendu à Fayence en vélo pour rien et c’est pourtant une drôle de trotte!… Le responsable du village était parti, sachant bien pourtant notre situation et l’obligation où nous étions de démarrer au plus tôt du secteur. Vendredi, nous avons travaillé tard dans la soirée, à finir d’arrimer tous les sacs, pour pouvoir partir dans la nuit de samedi.
Départ à 4h du camp et première heure la nuit assez pénible, les sacs se révélant plus ou moins bien équilibrés, les casseroles attachées par dessus plus ou moins bien arrimées. Passage à travers le premier village, Mons, au pas cadencé sur la route nationale. Il me semblait revivre le temps où je marchais au pas cadencé dans les rues de l’Escarène ou de Peira-Cava, à la vieille époque de mon service militaire. Les Monsois ont dû croire d’abord à un passage de troupes allemandes, mais comme à peu près tous connaissaient notre existence, et ce qui est mieux, certains savaient même le jour et l’heure de notre départ, je présume qu’il n’y en a pas eu beaucoup qui n’aient pas deviné qui passait.

Carte montrant les positions respectives de Farigoule, des Louquiers et de Mons
Marche à peu près normale sur une vingtaine de km, ce qui n’était pas mal, vu le poids des sacs, l’état des chemins et surtout l’état général des souliers. Haltes réglementaires toutes les 50 minutes avec distribution de biscuits ou de sucre. Nous avions emporté tout ce que nous avions pu, comme vivres nourrissants et de peu de poids, sucre, confiture, biscuits et omelettes, et heureusement d’ailleurs, car le dernier jour nous avons commencé à tirer la langue pour le manger. Donc marche à peu près bien sur 20 km, ce qui nous amène vers les midi. Là je sentais depuis un moment que quelques uns n’en pouvaient plus, mais j’aurais bien voulu arriver jusqu’à l’endroit où nous devions coucher (26 km) pour qu’après dîner, tout le monde puisse se reposer pour de bon. Mais voilà que Johny n’en peut plus, pleure et dit qu’on n’a qu’à le laisser sur le bord de la route, que vraiment il ne se sent plus la force de continuer. Je retourne jusqu’à lui, prends son sac par dessus le mien et reprends la tête. Les deux sacs pesaient drôlement, mais du coup, plus personne n’a osé se plaindre et on est arrivé ainsi jusqu’à une source où on a fait halte.
Il pleut sur mon cahier, je reprendrai plus tard.
Le “plus tard” est 5 minutes après, les gouttes de tout à l’heure semblant s’arrêter, mais je ne sais si le répit est bien grand. Après la halte en question où on a mangé comme menu: omelette, langue de bœuf, biscuits, confiture sucre et café, sieste jusqu’à 4 h et remise en route. A 6h enfin, on arrivait au terme de la première étape chez un berger très chic qui nous a offert le vin et le lait et nous a vendu un mouton à 50 fr le kilo de viande. Quand on pense qu’il vend le même kilo à 220 fr à Draguignan! Coucher dans la paille, un peu serrés, mais personne n’a rouspété contre cela tellement ils étaient tous fatigués.
Le lendemain, départ vers 7 heures, avec espoir d’arriver vers midi au nouveau camp. Il faut dire que je ne savais pas exactement l’emplacement de ce maquis et j’avais envoyé à l’avance un détachement précurseur (parti jeudi) composé de Dominique, de Max et d’un de ceux d’Aups, Jo le marin, qui est le mieux de ce groupe là. Le détachement devait reconnaître l’emplacement et tout préparer pour notre arrivée.
Marche pénible cette fois, avec des hommes fatigués, les souliers ne tenant plus, et sans sentiers les trois-quarts du temps pour éviter d’être vus. Au sommet d’une grosse côte, Yo, un de mes meilleurs jeunes, a le vrai “coup de marteau”, le coup de pompe brutal. Après maintes péripéties, et même un attrapage général, nous finissons par arriver à 3h, à km de la ferme où je présumais le maquis. Nous partons trois, Vincent, Roger, mon petit agent de liaison et moi reconnaître l’emplacement. Pas du tout ça, ferme habitée par des gens plus ou moins sympathiques, plutôt moins que plus, en tous cas très effrayés par notre équipement. Évidemment la déception est grosse et avec Roger nous partons à la découverte. 15 km uniquement pour trouver deux fermes abandonnées et dans l’une des deux, un Italien camouflé en charbonnier qui tremblait comme un malheureux devant nos deux Mausers. Le type nous a offert une assiette de soupe et deux verres de vin qui furent engloutis et avec quelle vitesse!
C’est l’heure de goûter, je vais chercher biscuits et confiture.
Le maquis et la population
Ce passage du journal est révélateur des solidarités rencontrées dans la population, y compris dans des régions très isolées. Dans le Var comme ailleurs en France, ce qui domine dans les relations entre la Résistance et la population à cette époque, c’est la connivence en dépit des risques que la présence du maquis peut faire courir et de la peur que suscitent ces jeunes gens – que l’on ne connaît pas et qui ne sont pas toujours prudents.. Contrairement à une légende très répandue, les dénonciations sont rares. Dans le Var (mais c’est le cas partout), il y a toujours dans la population des gens qui aident, le boulanger qui fournit du pain, le ou la secrétaire de mairie qui donne de faux documents, le facteur, le maire, l’instituteur, parfois le curé. Quant aux paysans, même dans des lieux assez reculés comme ici, il s’en trouve toujours pour aider au ravitaillement. Nous n’avons pas d’exemple de médecin ayant refusé de donner des soins si nécessaire. La présence du maquis ou de parachutages, se sait très vite, on le voit ci. Dans un village, le secret ne peut se garder. Or, les enquêtes de la gendarmerie – sauf exception de quelques officiers ou commandants de brigade – n’aboutissent pas plus que celle de la police quand elle se déplace. Il n’est pas rare que les gendarmes soient dans le coup. La solidarité s’exprime de façon spectaculaire et révélatrice en cas de coup dur : les aviateurs abattus sont souvent récupérés et cachés par des gens qui n’appartiennent pas à la Résistance, les enterrements de maquisards (ou de personnes abattues par l’Occupant) sont dans tous les cas l’occasion d’obsèques qui réunissent des foules inédites.
Sur ces questions, pour en savoir plus, voir les notices du récent Dictionnaire historique de la Résistance (sous la dir. de François Marcot, coll. Bouquins, Robert Laffont). Pour le Var, on pourra se référer à ma contribution à l’hommage à Maurice Agulhon, “ Villages varois entre deux Républiques ” (C. Charles et alii dir., La France démocratique, Publications de la Sorbonne, 1998 p. 99-105, et, plus général, à “La Résistance au village” in J. Sainclivier et C. Bougeard dir., La Résistance et les Français. Enjeux stratégiques et environnement social, Presses universitaires de Rennes, 1995, p. 233-243.
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