65ème jour de maquis

Thursday 27 April 1944

Je viens de relire ma dernière phrase, et en effet, il est normal que je n’aie pu reprendre le journal depuis ce moment là. C’est le premier jour aujourd’hui où je me retourne un peu normalement, où je ne suis pas bousculé d’un moment à un autre par des préoccupations urgentes et pressantes. D’abord, jeudi et vendredi furent entièrement pris par les préparatifs. Jeudi matin je suis descendu à Fayence en vélo pour rien et c’est pourtant une drôle de trotte!… Le responsable du village était parti, sachant bien pourtant notre situation et l’obligation où nous étions de démarrer au plus tôt du secteur. Vendredi, nous avons travaillé tard dans la soirée, à finir d’arrimer tous les sacs, pour pouvoir partir dans la nuit de samedi.

Départ à 4h du camp et première heure la nuit assez pénible, les sacs se révélant plus ou moins bien équilibrés, les casseroles attachées par dessus plus ou moins bien arrimées. Passage à travers le premier village, Mons, au pas cadencé sur la route nationale. Il me semblait revivre le temps où je marchais au pas cadencé dans les rues de l’Escarène ou de Peira-Cava, à la vieille époque de mon service militaire. Les Monsois ont dû croire d’abord à un passage de troupes allemandes, mais comme à peu près tous connaissaient notre existence, et ce qui est mieux, certains savaient même le jour et l’heure de notre départ, je présume qu’il n’y en a pas eu beaucoup qui n’aient pas deviné qui passait.

carte état major région Farigoule/Frigouré

Carte montrant les positions respectives de Farigoule, des Louquiers et de Mons

Marche à peu près normale sur une vingtaine de km, ce qui n’était pas mal, vu le poids des sacs, l’état des chemins et surtout l’état général des souliers. Haltes réglementaires toutes les 50 minutes avec distribution de biscuits ou de sucre. Nous avions emporté tout ce que nous avions pu, comme vivres nourrissants et de peu de poids, sucre, confiture, biscuits et omelettes, et heureusement d’ailleurs, car le dernier jour nous avons commencé à tirer la langue pour le manger. Donc marche à peu près bien sur 20 km, ce qui nous amène vers les midi. Là je sentais depuis un moment que quelques uns n’en pouvaient plus, mais j’aurais bien voulu arriver jusqu’à l’endroit où nous devions coucher (26 km) pour qu’après dîner, tout le monde puisse se reposer pour de bon. Mais voilà que Johny n’en peut plus, pleure et dit qu’on n’a qu’à le laisser sur le bord de la route, que vraiment il ne se sent plus la force de continuer. Je retourne jusqu’à lui, prends son sac par dessus le mien et reprends la tête. Les deux sacs pesaient drôlement, mais du coup, plus personne n’a osé se plaindre et on est arrivé ainsi jusqu’à une source où on a fait halte.

Il pleut sur mon cahier, je reprendrai plus tard.

Le “plus tard” est 5 minutes après, les gouttes de tout à l’heure semblant s’arrêter, mais je ne sais si le répit est bien grand. Après la halte en question où on a mangé comme menu: omelette, langue de bœuf, biscuits, confiture sucre et café, sieste jusqu’à 4 h et remise en route. A 6h enfin, on arrivait au terme de la première étape chez un berger très chic qui nous a offert le vin et le lait et nous a vendu un mouton à 50 fr le kilo de viande. Quand on pense qu’il vend le même kilo à 220 fr à Draguignan! Coucher dans la paille, un peu serrés, mais personne n’a rouspété contre cela tellement ils étaient tous fatigués.

Le lendemain, départ vers 7 heures, avec espoir d’arriver vers midi au nouveau camp. Il faut dire que je ne savais pas exactement l’emplacement de ce maquis et j’avais envoyé à l’avance un détachement précurseur (parti jeudi) composé de Dominique, de Max et d’un de ceux d’Aups, Jo le marin, qui est le mieux de ce groupe là. Le détachement devait reconnaître l’emplacement et tout préparer pour notre arrivée.

Marche pénible cette fois, avec des hommes fatigués, les souliers ne tenant plus, et sans sentiers les trois-quarts du temps pour éviter d’être vus. Au sommet d’une grosse côte, Yo, un de mes meilleurs jeunes, a le vrai “coup de marteau”, le coup de pompe brutal. Après maintes péripéties, et même un attrapage général, nous finissons par arriver à 3h, à km de la ferme où je présumais le maquis. Nous partons trois, Vincent, Roger, mon petit agent de liaison et moi reconnaître l’emplacement. Pas du tout ça, ferme habitée par des gens plus ou moins sympathiques, plutôt moins que plus, en tous cas très effrayés par notre équipement. Évidemment la déception est grosse et avec Roger nous partons à la découverte. 15 km uniquement pour trouver deux fermes abandonnées et dans l’une des deux, un Italien camouflé en charbonnier qui tremblait comme un malheureux devant nos deux Mausers. Le type nous a offert une assiette de soupe et deux verres de vin qui furent engloutis et avec quelle vitesse!

C’est l’heure de goûter, je vais chercher biscuits et confiture.

Le maquis et la population
Ce passage du journal est révélateur des solidarités rencontrées dans la population, y compris dans des régions très isolées. Dans le Var comme ailleurs en France, ce qui domine dans les relations entre la Résistance et la population à cette époque, c’est la connivence en dépit des risques que la présence du maquis peut faire courir et de la peur que suscitent ces jeunes gens – que l’on ne connaît pas et qui ne sont pas toujours prudents.. Contrairement à une légende très répandue, les dénonciations sont rares. Dans le Var (mais c’est le cas partout), il y a toujours dans la population des gens qui aident, le boulanger qui fournit du pain, le ou la secrétaire de mairie qui donne de faux documents, le facteur, le maire, l’instituteur, parfois le curé. Quant aux paysans, même dans des lieux assez reculés comme ici, il s’en trouve toujours pour aider au ravitaillement. Nous n’avons pas d’exemple de médecin ayant refusé de donner des soins si nécessaire. La présence du maquis ou de parachutages, se sait très vite, on le voit ci. Dans un village, le secret ne peut se garder. Or, les enquêtes de la gendarmerie – sauf exception de quelques officiers ou commandants de brigade – n’aboutissent pas plus que celle de la police quand elle se déplace. Il n’est pas rare que les gendarmes soient dans le coup. La solidarité s’exprime de façon spectaculaire et révélatrice en cas de coup dur : les aviateurs abattus sont souvent récupérés et cachés par des gens qui n’appartiennent pas à la Résistance, les enterrements de maquisards (ou de personnes abattues par l’Occupant) sont dans tous les cas l’occasion d’obsèques qui réunissent des foules inédites.
Sur ces questions, pour en savoir plus, voir les notices du récent Dictionnaire historique de la Résistance (sous la dir. de François Marcot, coll. Bouquins, Robert Laffont). Pour le Var, on pourra se référer à ma contribution à l’hommage à Maurice Agulhon, “ Villages varois entre deux Républiques ” (C. Charles et alii dir., La France démocratique, Publications de la Sorbonne, 1998 p. 99-105, et, plus général, à “La Résistance au village” in J. Sainclivier et C. Bougeard dir., La Résistance et les Français. Enjeux stratégiques et environnement social, Presses universitaires de Rennes, 1995, p. 233-243.

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57ème jour de maquis

Wednesday 19 April 1944

Il était 8h1/2 avant-hier quand je terminais ce journal et je pensais bien le reprendre en rentrant de la manœuvre. La manœuvre s’est bien passée, et à 9h 1/2, nous étions en train de discuter, je faisais la critique générale de la manœuvre, quand, de la chambre d’en dessous, j’entends un coup de mitraillette. J’ai eu le pressentiment immédiat d’une catastrophe, et le temps de me précipiter, je vois un de mes derniers arrivés un de ceux d’Aups (contingent disciplinaire!), le petit Georges1 tomber comme une masse. J’ai pensé d’un coup: “balle au cœur” et j’ai vraiment eu une impression de froid glacial s’abattant sur mes épaules et descendant tout le long du corps. Les réflexes jouent quand même, et avec l’aide de Marcel, nous avons dégrafé la chemise, un petit trou rond bien vers le cœur, d’où le sang giclait en fontaine dès qu’on essayait de le remuer. Nous avons bien essayé de lui faire une piqûre mais sans aucun espoir. La mort a été instantanée. Mon premier réflexe: aller chercher un docteur puis du moment qu’il n’y avait plus rien à faire, je l’ai décommandé et je suis descendu à Fayence en vélo depuis Mons. Un orage épouvantable, et en plus j’étais parti sans imperméable et avec un vélo baraque, sans frein. Je n’avais pas un fil de sec sur moi en arrivant et j’avais bien failli me casser la figure quelques fois.

Retour le soir encore, sous la pluie, avec comme seul réconfort: “bon courage”, et depuis, je vis un peu dans les nuages, au moins jusqu’à hier soir. Aujourd’hui, je recommence une vie plus normale, mais c’est dur de s’y remettre;

Accident bête, stupide, entièrement de la faute du gosse (il allait avoir 20 ans, le mois prochain) mais il n’empêche que ça vous secoue drôlement2. Une garde en armes l’a veillé tout le temps et j’ai pris deux heures de garde la nuit. Hier matin on l’a enterré en haut, sur le plateau, dans un bois de pins, sous un orage de grêle. (j’ai attrapé mal à la gorge avec mes allées et venues, trempé). Cérémonie évidemment très émouvante, honneurs militaires rendus par les camarades, drapeau en berne, absoute donnée par Max (d’après les camarades, Georges était pratiquant et j’ai tenu à ce qu’il soit enterré suivant ses idées).

Heureusement, nous sommes en alerte continue, on ramasse tous les jeunes des environs et il faut que nous fassions évidemment très attention. Et d’ici deux à trois jours nous déménageons de camp pour de bon. Cette fois, on va changer carrément de secteur et nous en aller de cette région où nous finissons par être trop connus de tout le monde. Aussi, les alertes et les préparatifs de départ occupent-ils assez pour qu’on ait de force, les idées changées.

D’ailleurs , je reviendrai sur mes réactions propres devant la mort de ce gosse, mais c’est encore trop près, et d’autre part, maintenant, il faut que je pense aux mille questions pratiques que va poser le transfert du camp, sans qu’on puisse vraiment compter sur la moindre aide pour cela.

1- Georges Maranincchi (orthographe non assurée), né le 6 mai 1924 à Toulon
2- Les accidents de mitraillette Sten sont très fréquents. Cet engin a l’avantage de la simplicité, mais l’inconvénient de « partir » aisément (et d’être peu précis).

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55ème jour de maquis

Monday 17 April 1944

C’est vrai! Maintenant que je veux parler de ce fameux sottisier, je ne me souviens plus des exemples que j’avais choisis et qui me permettaient de me régaler doucement en moi-même. Mais en voici un tout de même.

Depuis le 1er avril le ravitaillement en pain est très difficile. Nous n’avons pas de pain grillé et le pain frais nous arrive en quantité très nettement insuffisante. Ainsi cette semaine, nous avons reçu 55 kg pour 8 jours, càd environ 7 kg par jour et comme nous sommes 38, cela fait moins de 200g pour chacun. Par rapport à la ration promise de 400g, cela fait quand même une sacrée différence et c’est assez pénible. Or l’autre jour arrive le dénommé Valmy, inspecteur du maquis1. Le terme me plaît beaucoup, car cet excellent inspecteur a rendu pour la première fois visite à mon maquis au bout de mon 50ème jour de fonction. Et le patron qui me disait que l’inspecteur monterait toutes les semaines!..

Donc voici que cet excellent jeune homme (il a mon âge, mais avec sa figue de Bébé rose, on lui donnerait 4 ou 5 ans de moins2) est monté jeudi avec Leducq et le chef de secteur. Dès qu’il m’a été présenté, il s’est cru obligé de me prévenir que nous devions nous tenir en état d’alerte permanent et encore un peu il m’expliquait comment on fait. Dire que depuis 50 jours on monte la garde jour et nuit, garde doublée vers le matin, qu’on part en reconnaissance à chaque point suspect signalé par le poste de guet, qu’on dort avec les armes chargées à portée de la main, - et qu’un petit bureaucrate qui sort pour la première fois hors de sa ville confortable, (il est évidemment venu en voiture aussi loin que la route le permet), ce petit bureaucrate vient vous dire qu’il faut se tenir en alerte!

Mais ce n’est pas le plus beau. Comme je rouspétais auprès de Leducq, notre ravitailleur, contre l’absence de pain, ne voila-t-il pas mon Valmy qui pontifie: “Ça, mon cher, il faudra que vous arriviez à rationner vos hommes pour le pain!”. Je l’ai regardé 2 secondes me demandant si c’était un pince-sans-rire et un mauvais plaisant ou s’il était absolument inconscient. Nous étions jeudi et depuis le samedi, soit pour 5 jours nous avions touché 30 kg de pain, environ 160g par type et par jour. Et la journée même de jeudi nous l’avions passée sans un bout de croûton seulement, avec rien en fait de ration de 400g. Alors je lui ai ri au nez et je n’ai pas poussé plus loin la démonstration3.

C’est d’ailleurs de l’incompréhension absolue entre les deux groupes, nous et ceux des villes. Je me souviens d’en avoir parlé quand nous étions encore à Farigoule, mais mon opinion n’a fait que se renforcer. Le responsable du village nous promet monts et merveilles et disparaît sans laisser aucun moyen de communiquer avec lui. Il doit me fournir des armes et des tôles, et j’attends les unes et les autres. Surtout que pour les armes, je me rends très bien compte qu’il a peur de les porter avec le camion et que je lui ai dit que nous irions les chercher nous même de nuit (cela nous fera aller-retour une trotte d’une dizaine d’heures, chargés, mais n’importe!). Il n’a qu’à nous fixer le jour de rendez-vous avec le gardien du dépôt et depuis 8 jours j’attends ce rendez vous qui devait être pour le lendemain ou le surlendemain!

On va faire une manœuvre d’attaque et contre attaque maintenant. Je vais aller voir les gars.

1- Il s’agit d’Édouard Soldani, qui est aussi , entre autres responsabilités, avec Garrus, chef MUR de l’arrondissement.
2- Soldani est né en 1911 (comme Vallier).
3- Les départements méditerranéens sont les plus mal ravitaillés de France. Dans le Var, la police signale alors un vif mécontentement dans la population qui n’a touché en 2 mois que 150 g de matière grasse, le marché noir étant la seule façon de ne pas mourir de faim d’après le rapport hebdomadaire des RG de Toulon pour la semaine du 3 au 9 avril (1W23). La semaine d’après, elle évoque des « difficultés inouïes », qui font croire que le Var est mis à l’index par le gouvernement. Rappelons que l’on se trouve en période de « soudure », qui est toujours une période difficile dans des économies de subsistances (et c’est devenu le cas de la France).

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54ème jour de maquis

Sunday 16 April 1944

Je parlais d’un trou parce que je n’avais pas écrit du dimanche au jeudi, la semaine derrière. Et que dire alors de cette semaine-ci où je n’ai rien écrit du tout? Pourquoi? Je n’en sais trop rien. Lassitude générale, déception pour ce débarquement qu’on attendait tant ce mois-ci et qui est encore retardé et renvoyé1, pas mal de travail, notamment d’écritures et de comptabilité, - et puis surtout manque d’entrain pour me mettre à écrire. J’ai écrit plus souvent chez moi cette semaine, mais je n’ai pas eu le courage d’aller chercher ce cahier et de m’y mettre. Et pourtant, je l’aime ce journal, ce journal qui rend dans tous ses détails ma vie de chaque instant et qui me permet de mettre au point pas mal de choses diverses pour moi même.

En ce moment, je ne pourrai certainement pas écrire longtemps puisqu’il est 7h20 et qu’en principe on mange à 6h. Le cuisinier a oublié l’heure et il va falloir que j’aille voir ce qui lui est arrivé. Mais je profite vite des quelques minutes de répit. Toute la matinée (matinée longue puisque j’ai mangé à 3h de l’après-midi) nous sommes allés à la battue au sanglier. En fin de compte on l’a blessé et une équipe est partie le chercher dans les fourrés où il a du se cacher pour mourir. Mais quant à moi, je commence à croire que les sangliers se moquent de moi, je n’arrive jamais à en voir un et ils ne passent jamais là où je suis posté. Enfin, si nous l’avons celui là, ça fera pas mal de viande de rabiot à manger!

Le cuistot vient de me demander le pain et le vin et il m’a dit qu’on mangeait dans cinq minutes. Je vais préparer mon sac pour la nuit tant qu’on y voit encore, et demain, je parlerai du beau sottisier qu’on pourrait former avec ce que disent ces Messieurs de l’Administration. Il y en a de splendides et le seul dommage c’est que ne les ayant pas toutes notées, je suis sûr que j’aurai oublié les plus belles.

1- Cette attente est générale. Les Renseignements généraux du Var la signalent dans diverses notes entre le 19 et 27 avril. Dans la population le bruit s’était répandu que le Débarquement aurait lieu le 23. Déception et soulagement sont signalés le 24, mais on l’attend alors pour le 1er mai … (AD Var 1W23, notes 1574, 1654 et 1705 des 19, 24 et 27 avril) ;

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48ème jour de maquis

Monday 10 April 1944

Lundi de Pâques

Samedi le patron1 est enfin venu, pas jusqu’au camp d’ailleurs, mais je l’ai vu, nous avons pu discuter un bon moment ensemble et il doit revenir cette semaine avec le grand, “grand patron” nous rendre visite. Il m’a apporté du courrier et j’ai pu faire partir ma lettre.

En écrivant cette phrase je me rends compte mieux de tout ce que cela représente en ce moment pour moi. Au fur et à mesure qu’approche l’heure où doit arriver Jean Michel, j’ai plus de mal d’être loin de chez moi, de n’être pas présent à un moment où la présence de l’être aimé est si précieuse. Ces “vacances” de Pâques m’ont été très dures à ce point de vue là et hier surtout je ne me sentais guère en humeur de fête. En plus de ça, l’humeur du patron samedi était rien moins qu’encourageante et j’ai presque l’impression que le “cafard” est en train de s’emparer de moi. Si le débarquement n’arrive pas vite…

Je n’arrive pas à me mettre à écrire. Ou je dis des banalités et ça m’ennuie, ou je geins et je grogne. D’ailleurs il faut que je m’arrête, c’est le goûter. Écrirai-je mieux la prochaine fois?

1- Louis Picoche, le chef départemental du service maquis. Le « grand patron » dont il est question peu après est Frank Arnal, Duquesne, le président du Comité départemental de Libération du Var, et aussi chef régional du service de renseignements des MUR.

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44ème jour de maquis

Friday 7 April 1944

Toujours pas de sanglier malgré l’affût de toute la nuit et en revanche il m’est arrivé hier soir 5 nouvelles recrues. Je ne peux pas dire que cela m’enchante outre mesure car on me les envoie un peu en camp disciplinaire. Ils ont voulu faire de la dissidence, créer un maquis personnel, et repentants, on me les donne. Je n’ai pas encore eu de vraie prise de contact avec eux et on verra bien tout à l’heure ce que ça donnera.

Mes groupes font de l’instruction à outrance. Depuis que j’ai entendu à la T.S.F. que les chemins de fer britanniques seraient interdits aux voyageurs à partir de samedi, j’espère de plus en plus au débarquement proche. Et c’est la fièvre des préparatifs de dernière heure. Quelle désillusion si, une fois de plus, l’attente se révèle vaine!

Au point de vue ravitaillement, nous sommes complètement à sec. J’ai envoyé Dominique avec 3 hommes se faire prêter un sac de pommes de terre et j’espère que Leducq va venir cet après midi nous dépanner. En prévision de ça, je vais m’arrêter et écrire pour que l’heure du courrier ne me surprenne pas et que ma lettre ne soit pas qu’un mot de nouvelles.

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43ème jour de maquis

Thursday 6 April 1944

3h.1/4

Jeudi déjà et je n’ai rien écrit depuis dimanche! C’est je crois, mon premier vrai trou, la première fois que je reste si longtemps sans reprendre mon cahier.

C’est que l’organisation des Louquiers ne va pas toute seule et les conditions pratiques de ma vie actuelle ne sont pas d’un confort absolu. D’autre part au fur et à mesure que l’on approche du moment tant attendu, on pousse l’instruction tant que cela est possible, car je ne voudrais tellement pas y arriver avec des troupes non entraînées et mal préparées. Ce soir j’installe un F.M. en haut de la montagne pour nous protéger, et dès demain soir, j’espère que les tôles que j’attends pour faire les toits de mes cabanes seront arrivées et que deux équipes pourront aller coucher en haut et nous garder ainsi de nuit.

Lundi, nous avons fait une marche épatante. Départ à 8h. avec Dominique, Max et Marcel. Max et Marcel sont des derniers arrivés (convoi du 15 mars) et sont parmi mes meilleurs dans l’ensemble. Marcel n’est autre que l’ami d’André dont j’ai entendu parler, je ne sais combien de fois et qui au surplus a fait ses études à la Fac à Marseille avec les mêmes profs que moi, Tian, Margaillan ou avec d’autres que je connais, Quintaret par exemple. C’est vraiment un copain tout en respectant la hiérarchie militaire bien plus que je ne lui demande. Au point de vue discussion et conception de vie, quelqu’un de très bien à mon point de vue, et avec qui je m’entends tout à fait. Je me souviens d’avoir dit à propos d’Ernest combien il m’intéressait mais que son esprit tatillon et ses conceptions de vie m’auraient exaspéré si j’avais à vivre de près avec lui. Rien de pareil avec Marcel et nous discutons longuement de tout ce qui nous vient à l’esprit. Max aussi est un garçon bien, quoique nettement jeune encore (22 ans alors que Marcel en a 10 de plus). Lundi à un moment on est venu à parler religion et je me suis rendu compte qu’ils en avaient déjà discuté pas mal entre eux sans être d’accord. Marcel nie tout et Max est très croyant. J’ai donné en quelques mots mon attitude (morale et dogme: mon respect de la morale contenue au fond de toute religion, ma non croyance absolue aux dogmes et aux pratiques rituelles).

La promenade en elle même fut un régal Quatre très bons marcheurs, de valeur sensiblement égale, pouvant donc avancer drôlement sans être jamais obligés d’attendre les retardataires, un temps splendide et les résultats de la reconnaissance plus que conformes à mes espoirs. Si tout va bien, nous ferons du joli travail dans la région.

Au retour, comme nous avions faim, nous décidons d’aller demander qu’on nous fasse une omelette dans une ferme isolée. Mais comment nous présenter avec nos mitraillettes en bandoulière et nos grenades? Je décide que nous sommes des requis par la Milice à la recherche de parachutistes, et aux premières personnes que nous rencontrons, deux bûcherons qui sont sûrement des réfractaires, je demande très sérieusement s’ils n’ont pas vu d’étrangers depuis le matin, habillés de telle façon, etc.. Grande peur des deux types qui s’attendent à chaque moment à ce que je leur demande leurs papiers et qui nous voient partir avec soulagement. Nous aussi, nous nous éloignons avec soulagement, n’arrivant plus à retenir le fou rire, qui était en train de nous gagner tous les quatre devant la tête de mes interrogés. A la ferme où nous allons ensuite un brave vieux et une réfugiée de Cannes nous vendent les œufs et le vin que nous leur demandons et ne marchent qu’à moitié dans la combine que nous leur racontons.

Hier et avant hier, tournis. Il n’y a plus de ravitaillement, nous sommes le 6, alors qu’on aurait dû normalement nous apporter nos vivres depuis une semaine, et demain soir je ne sais pas trop ce qu’on pourrait bien manger!

Il est 8 heures maintenant et je viens de finir ces quelques lignes après souper. Je vais me préparer maintenant à aller faire l’affût au sanglier. Depuis qu’on le fait on n’a jamais été fichu d’en abattre un. Cela arrangerait pourtant drôlement bien le menu!

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38ème jour de maquis

Sunday 2 April 1944

Dimanche matin 9h.1/2

Contrairement à toutes les habitudes, j’écris le dimanche. Pas pour longtemps, car à 10h. il y a revue d’armes et à 11h. salut aux couleurs. Matinée occupée tout le temps d’ailleurs car depuis ce matin, j’ai déjà fait pas mal de boulot. D’abord à l’appel, attrapage d’Edmond, mon cuistot. Manquement à la discipline générale du maquis, - il était blanc pendant que je l’attrapais.

Depuis la soupe, jusqu’à présent, j’ai fait l’officier de détails, le comptable. Je ne peux pas dire que c’est un métier qui me plaît! Et pourtant c’est nécessaire, je le comprends. C’est en tous cas la conséquence directe de la visite de Leducq hier, qui lui, a bien toute l’étoffe d’un officier d’administration. Nous ne sommes d’ailleurs pas toujours d’accord tous les deux, et même s’il peut invoquer son titre d’intendant départemental, je pourrais lui opposer un autre titre: la confiance de mes gars. J’ai l’impression, sans fausse modestie déplacée, que je pourrais leur faire faire beaucoup de choses derrière moi.

Il faut se préparer pour la corvée d’armes.

Soir 7h.1/2

J’écris un petit moment en profitant des dernières lueurs du jour. Derrière moi, un beau feu de bois me chauffe le dos, et je jouis beaucoup du plaisir d’allumer et d’entretenir le feu, luxe que je n’avais pas à Farigoule.

J’ai été interrompu par l’arrivée de Marcel et maintenant on n’y voit rigoureusement plus. Tant pis, je vais me coucher, car demain très longue marche de reconnaissance en perspective.

carte état major région Les Louquiers

Camp des Louquiers tout en haut de la colline

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