37ème jour de maquis

Friday 31 March 1944

Voilà tout à l’heure deux heures que je fais le comptable et l’officier d’administration. Décidément nous entrons dans la phase active, la phase “armée”, car ne voilà t-il pas qu’il faut que je fournisse un état des armements, un état du matériel, un état de ci ou de ça, et sûrement très bientôt les inévitables états “Néant”. J’en comprends la nécessité, mais pour parler poliment “quelle barbe”!

Nous voilà installés depuis mardi matin à notre nouvelle demeure: “Les Louquiers”. Les noms sont jolis, “Farigoule ou Frigoré” que nous venons de quitter pour venir aux “Louquiers”. Le pays non plus n’est pas mal. La ferme où nous sommes en ce moment est à 950m et les postes où vont loger les hommes de garde seront à 1100. C’est évidemment plus froid qu’à notre précédent logement mais en revanche la vue est splendide. De tous les côtés d’ailleurs, car si on voit fort bien tout le côté des Alpes et vers le Haut Var, on ne se lasse pas de regarder Nice et Cannes, les îles de Lérins et la presqu’île de Saint Tropez… C’est que nous sommes quelques uns de “maritimes”, Hyérois ou Toulonnais, ou Marseillais encore, et la vue de la mer a été une émotion pour beaucoup.

La marche pour venir n’a pas été facile pour tous, et il y en a un bon nombre qui ont peiné et souffert pour arriver. Cela m’inquiète car il y en a quelques uns qui ne seront guère capables d’aller à la bataille et qui se débarrasseront plutôt de leurs munitions que de les charrier avec eux pour peu qu’ils sentent du danger à leurs trousses. J’en ai d’ailleurs parlé au patron qui est tout à fait d’accord pour en camoufler quelques uns dans des fermes s’ils ne peuvent pas rendre les services que je leur demande. J’en ai désigné quelques uns de possibles pour ne pas venir avec moi et je vais demain leur faire faire une marche un peu dure pour voir vraiment quels sont ceux qui n’y résisteront pas.

Ce matin, hébertisme. Séance pas trop dure puisque c’était la première et que je ne voulais pas les tuer dès le début. Mais je me rends compte que malgré mes 33 ans, il y en a peu qui me tiennent encore au point de vue sportif. Ce matin je me suis levé à 5h. et avec Dominique et Vincent, nous sommes allés faire le tour des lacets pour sangliers qu’ils avaient posés hier soir. Le sanglier n’est pas venu, mais j’ai bon espoir que ce soir nus en aurons un. Petite marche d’une heure juste, puisqu’à 6h.1/4 je revenais chez moi. A 6h.1/2 je ressortais pour aller reconnaître le tracé de l’hébertisme. Et à 7h. je faisais le moniteur devant les jeunes et malgré les exercices précédents, il n’y en a pas beaucoup qui m’ont battu dans les courses à 2 ou à 4 pattes. Maintenant nous allons avec Pierrot démonter le F.M. C’est qu’en rentrant, j’ai eu une heureuse surprise: deux beaux fusils mitrailleurs anglais venus du ciel pour nous, chose que je demandais depuis des éternités. Aussi j’ai changé la formation de ma trentaine (31 depuis hier), en fonction des nouvelles possibilités de combat.

Et cette après midi, je vais leur faire faire de l’instruction sur la nouvelle arme.

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36ème jour de maquis

Thursday 30 March 1944

jeudi matin, 10h1/4

Comme je l’ai abandonné mon vieux cahier, depuis 8 jours! Mais aussi, il y a eu tant de choses depuis que je ne sais plus par où commencer. D’abord mon voyage, long comme durée (de jeudi matin à lundi soir, 5 jours complets) pour arriver à passer seulement un jour chez moi, 26 heures exactement. Et pourtant comme toute ma vie est illuminée par ces 26 heures! J’ai relu ce que j’écrivais, il y a tout à l’heure 15 jours, au lendemain de mon voyage manqué, et il y a de nouveau en moi cette “vie” qui me faisait tant défaut à ce moment là. Maintenant, même si de longtemps je ne peux revenir chez moi, ce n’est plus pareil.

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28ème jour de maquis

Wednesday 22 March 1944

Je ferais bien mieux de me coucher puisque je pars demain matin avant 5h. et que j’ai marché aujourd’hui de 6h. du matin à 4h. de l’après midi, avec juste un arrêt pour casser la croûte entre 11h. et midi. Mais demain, je pars pour 24h. chez moi et je n’en ai pas sommeil d’énervement. J’ai préparé mon sac, trié les lettres (si jamais on fouille mon sac demain, je suis bon pour le poteau illico!) et tout est paré. J’avoue que je serai beaucoup plus tranquille quand je serai arrivé à Beaumes demain soir ou plutôt après demain matin. Comme de tradition, je n’ai pas écrit dimanche. Occupé toute la matinée, et l’après midi match de foot. Match défi: les vieux contre les jeunes. Comme ballon: de vieux sacs ficelés en boule, et comme terrain une “berge” au bord de la rivière pas bien large et guère horizontale. La classe 44 a pris du 7 à 1 et ils nous ont donné chacun 2 quarts de vin et 2 cigarettes. Les vieux voudraient bien qu’on joue tous les jours…

Hier salut aux couleurs, avec mon drapeau fait avec des bandes de toiles pour ligatures, colorié avec du bleu de méthylène et du mercuro-chrome. Cérémonie assez émouvante. J’ai l’impression que les jeunes ont compris l’importance du geste. J’ai dit en quelques phrases le sens de la cérémonie, ce qu’on peut dire en pareil cas, et ils ont été touchés. Moi-même j’étais aussi ému qu’eux.

Et ce matin, ballade de 10 heures de marche, départ à 6h., retour à 16, pour reconnaître la position où nous devons nous replier en principe. Promenade épatante d’ailleurs, à travers la montagne dans des chemins pierreux et au milieu de touffes de lavande, de thym et de bruyère, dans l’atmosphère parfumée de cette fine odeur de lavande que j’aimais tant dans mes promenades d’autrefois dans la Drôme. Passages quelquefois scabreux à travers les chênes verts et surtout les piquants d’un arbuste dont j’ignore le nom mais dont je connais en revanche les vertus agressives! Comme il me semblait revivre dans le passé, si loin des responsabilités et des peines de la vie actuelle!

Cette fois, je vais me coucher, la lampe à carbure (car aujourd’hui j’emploie ce luxe) s’éteint, et quant à moi, le sommeil vient. Me réveillerai-je tout seul à 4h. demain?

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24ème jour de maquis

Saturday 18 March 1944

5h du soir

Et oui, c’est à Farigoule que je suis, dans mon maquis, et adieu le beau voyage tant attendu et espéré! Peut-être 10 minutes après les derniers mots que je venais d’écrire, G. m’apporte de la ferme une lettre du chef de secteur m’annonçant une très prochaine visite de la police pour la région. Visite effectuée probablement par des gendarmes accompagnés de la Gestapo. Évidemment, il me demandait de surseoir à mon voyage et d’ailleurs de moi même, je ne serais pas parti avec ces nouvelles circonstances. Mais j’avoue que le coup a été dur à encaisser. Aussi a-t-il fallu que je me force pour reprendre le cahier, pour renouer la chaîne avec les habitudes anciennes. Je n’avais plus guère envie de penser.

Depuis avant hier, on vit un peu en tournis. D’abord il faut amalgamer les nouveaux, puis depuis deux jours, on charrie le plus de matériel possible pour le mettre à l’abri. Maintenant on est à peu près à flot, chacun a monté ses affaires superflues, et si on évacuait rapidement, il est évident qu’on perdrait pas mal de choses, mais on ne resterait pas sans rien. Et tout ce qui raisonnablement pourrait être sauvé, le serait

Hier soir, vraie alerte. Comme j’arrive chez moi, à 6h., arrive en courant un homme de la garde pour me dire qu’est arrivé en haut, à la ferme, un camion d’allemands. En le poussant un peu, j’ai su que le camion en question semblait bâché et quant à ses occupants, on n’avait pas pu voir s’il y en avait beaucoup ou non. A tout hasard, j’ai fait prendre les dispositions de combat et mes gens l’ont pris drôlement au sérieux. Vraiment le moral y était, et quand une autre estafette du poste de garde est venue nous annoncer que ce n’était rien de dangereux, cela a presque été une déception.

C’est curieux comme ce départ manqué m’a été un choc. Je n’arrive pas à me remettre dans l’ambiance d’avant. Pour écrire je ne me sens aucun entrain, et pour moi, il faudrait qu’il y ait un repli de camp ou de la bagarre. Cela m’occuperait et me “changerait les idées”. Je m’en rends bien compte lorsque je monte le matin faire ma patrouille habituelle vers les 4 ou 5h. du matin, car c’est le seul moment de la journée où je vis avec intensité. Évidemment, l’impression de piquant, on l’a, lorsque dans la lumière à peine commençante de l’aube on scrute chaque buisson en se disant qu’il y a peut-être derrière un type tout prêt à vous descendre si vous ne le descendez pas vous même. Mais le reste du jour!…

Et c’est si dur de repenser à chez soi, alors que j’étais si sûr avant hier d’y être à cette heure ci! Je n’ose même pas espérer pour la semaine prochaine…

Nous n’avons plus de carbure. Heureusement que les jours grandissent et aujourd’hui on va manger à 6h. Il faut l’économiser le plus possible maintenant.

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22ème jour de maquis

Thursday 16 March 1944

Depuis ce matin je tourne et je vire pour me préparer pour ce soir. Je pars tout à l’heure et au fond, depuis ce matin rien d’autre n’existe que ça. Vraiment je ne me sens pas capable d’écrire. Peut-être après demain matin!…

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21ème jour de maquis

Wednesday 15 March 1944

18h.30

J’ai été interrompu hier par Dominique venant me chercher pour l’appel, puis la journée s’est passée à peu près sans que je m’en sois aperçu, journée sans heurts ni événements marquants. Et aujourd’hui, en revanche, a été drôlement occupé et chargé! D’abord hier, j’avais décidé que si le patron ne venait pas aujourd’hui, je partais demain, et j’avoue que je ne pensais pas du tout qu’il finisse par arriver. Et puis pendant l’appel, juste comme je plaisantais en disant “Viendront-ils?” je me retourne et je vois sur le sentier en face de nous le groupe des arrivants. Le patron n’y était pas, il avait été obligé de repartir directement et s’excusait dans un mot en me promettant sa visite pour la semaine prochaine.

De toutes façons, j’ai dit au responsable du village d’annoncer ma visite au chef de secteur et sauf imprévu, je compte filer demain après midi. Il y avait sept nouvelles recrues, ce qui porte notre effectif à 29 et l’impression est bonne dans l’ensemble. Puis ils seront dispersés dans les sizaines et vite amalgamés, je pense.

Encore une alerte, je descends.

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20ème jour de maquis

Tuesday 14 March 1944

6h.45

Les jours commencent à grandir pour tout de bon et c’est la première fois que je peux écrire avant l’appel. Ce matin, j’ai pris la garde de 4h. 45 à 6h. pour remplacer Pierrot qui a encore fait une crise hier. Cela m’embête beaucoup de l’avoir, car en cas de coup dur, s’il lui arrive encore de tomber dans les pommes, nous serons tous fort jolis! Surtout que s’il fallait le porter, il est après le Grand, le plus lourd de nous tous.

Aujourd’hui c’est mardi et en principe les convois d’arrivée doivent se faire le mardi ou le jeudi. Verrons nous arriver enfin quelqu’un? Vraiment on n’y croit plus et on serait tout ahuri s’ils paraissaient sur le chemin. S’ils viennent, je demanderai à partir très vite et il faudra changer le camp de place aussitôt après mon retour. Comme je les voudrais, ces 24 h. chez moi!

Je vais aller à l’appel et il va y avoir grand attrapage contrastant avec les félicitations d’hier. C’est qu’il y a un chapardeur parmi les jeunes et je ne veux pas.

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19ème jour de maquis

Monday 13 March 1944

Je viens de relire ma dernière phrase de l’autre jour, et malgré moi, ma réaction a été un haussement d’épaules un peu découragé. Cette fois, ça va faire 3 semaines tout à l’heure sans inspection aucune et sans personne avec qui échanger quelques idées générales.

Cela devient une habitude que le dimanche je n’arrive pas à écrire. C’est que d’office le dimanche après midi, nous faisons la battue aux sangliers, et malgré l’emploi de nombreux rabatteurs hurlant et aboyant à qui mieux mieux, nous ne sommes pas arrivés à faire sortir les sangliers de leurs trous. Mais entre la promenade et la battue elle même toute l’après midi y est passée. J’aurais voulu essayer ma mitraillette sur un gibier d’importance, un sanglier ou un Boche par exemple, mais en désespoir de cause, je me suis amusé à faire du tir à la cible. Elle tire fort bien et à 25m, j’ai transpercé un chêne épais de 4 doigts. C’est dommage que le crâne du sanglier ne se soit pas trouvé à la place de l’arbre!

Le matin, nous avions fait une corvée pour aller chercher des armes et des munitions suffisantes pour armer tout mon monde et cette après midi, j’ai fait la distribution à chacun. Maintenant j’ai vraiment des soldats sous mes ordres et si l’occasion s’en présente, je n’ai nullement l’intention de refuser le combat, s’il y a des chances sérieuses de victoire. Évidemment, je ne suis pas assez fou pour attaquer 200 adversaires, mais jusqu’à 50, on ne se dégonfle pas…

D’ailleurs, il est heureux que nous soyons armés, car si on ne nous déménage pas assez rapidement d’ici, il va y avoir sûrement du grabuge. Il commence à y avoir trop de gens des environs qui savent que nous sommes là, et ça finira bien par arriver jusqu’à des oreilles que ce bruit ne laissera pas indifférentes.

J’ai pris pas mal de munitions, 250 coups par homme et 500 cartouches de mitraillette pour Dominique, François, Vincent et moi, 500 pour chacun s’entend. Comme le tout fait un beau poids, j’ai recommandé aux hommes de s’alléger le plus possible, et quant à moi, je ne garde que le strict minimum de mes affaires. Mes tendances vers la vie dépouillée prévalent largement en ce moment sur mes habitudes de confort et c’est sans aucun regret que je vais renvoyer la majeure partie de mes affaires. Je garde le sac de couchage, 2 chemises, 2 caleçons, de quoi me laver, la pharmacie (plus pour les autres que pour moi) et les munitions. Des chaussettes aussi, évidemment. Comme seul luxe: du papier, mes deux cahiers et mon stylo. Cette fois j’ai vraiment pris l’habitude d’écrire, et c’est le seul moment de vie intellectuelle, si l’on peut dire, que je puisse me donner. Ma vie active est si chargée que si je me mettais à lire (2 ou 3 ont quelques bouquins), je ne pourrais plus trouver le temps d’écrire. Alors, je ne lis pas.

Ce matin, à la fin de l’appel, j’ai fait mettre tout le monde au garde à vous, j’ai fait sortir Claude des rangs, et j’ai lu la première citation à l’ordre du maquis: “excellent sujet, … par son sérieux au travail et son ardeur, … son désir d’apprendre, … fera plus tard un bon chef” etc. Ils sont tous restés un peu ahuris. C’est d’ailleurs vrai que c’est un très gentil garçon, un petit Parisien (plus exactement de la S. & O.) de 20 ans, d’une correction exemplaire, toujours avide d’apprendre et je le crois plein de cran. Il m’a déjà demandé de le considérer comme volontaire pour tout et je crois qu’il est un des éléments les plus sûrs que j’ai parmi les jeunes. Je lui ai confié un Mauser, et je sais que ça a fait tiquer parmi certains, et cela bien qu’il n’ait jamais tiré ni au Lebel ni au mousqueton. Ma foi, j’ai confiance et je n’ai pas l’impression de me tromper sur son compte. Il a déjà un bon sens des responsabilités, et prend très au sérieux toutes les missions que je lui confie.

Je vais si cela continue, finir par devenir sûrement insupportable lorsque je retournerai dans la vie civile. Ici, je fais le capitaine du navire, seul maître à bord après Dieu, je fais le médecin, je décide en unique et dernier ressort de toutes choses, quelles qu’elles soient. Et il y en a de bien diverses et de bien inattendues. S’occuper de la santé physique, de la santé morale de gens si différents, n’est pas une mince affaire et c’est une expérience qui sûrement m’aura enrichi.

Leit-motiv ou antienne comme on veut: comme tout ça irait mieux, comme tout me semblerait plus facile s’il me venait une ou deux lettres, ces lettres dont j’ai rêvé toute la nuit. Moi qui ne rêve jamais d’une façon nette, j’ai dû passer ma nuit à ne rêver que de ça. Je me rappelle que pour finir j’abattais deux inspecteurs qui ne voulaient pas me donner mon courrier. Le patron va me faire devenir sanguinaire!

Il est bientôt 7 heures et je n’y vois plus. On va aller à la soupe.

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17ème jour de maquis

Saturday 11 March 1944

Serions nous pour tout de bon près du débarquement? Quel drôle de bombardement aujourd’hui vers midi! A la direction du bruit, c’est Toulon qui a dû en prendre, et vers 2h ça a été au tour d’Anthéor. Mais le bombardement de midi a été le plus violent de tout ce que nous avons entendu jusqu’à présent. Si mon impression pouvait être vraie, s’ils finissaient par venir!.. Personnellement, malgré l’impatience de 3 ans d’attente, j’avoue que je voudrais bien aller passer 2 ou 3 jours chez moi avant la vraie bagarre, mais comment faire tant que le patron ne vient pas nous voir? C’est de la vraie exagération, comme disent les gars…

Les occupations se ressentent de l’attente. On n’entreprend rien en se disant que dans la journée on aura des visites et le soir arrive sans qu’on ait rien fait de bien extraordinaire. Cette nuit j’ai dormi comme un loir (vieilles armoiries d’autrefois, elles ne sont pas toujours justifiées avec les nuits de garde et les rondes), car les 2 nuits précédentes je n’avais pas passé la moitié de mon temps dans mon lit. Deux soirs de suite avec Fortuné, nous sommes allés à l’affût au sanglier sans que nous arrivions à voir une seule de ces sales bêtes. On dirait vraiment qu’ils se moquent de nous et le lendemain on retrouve des traces du côté exactement opposé à celui où nous avons fait l’affût. Si demain le temps est beau, nous faisons une battue monstre, et il faudra bien qu’une de ces bêtes nous passe à portée de fusil ou de mitraillette! C’est que je deviens chasseur dans l’âme, je suis les traces, je reconnais les traces différentes entre elles, les passages, et il ne me reste plus qu’à tuer quelque chose. Ça ferait un drôle de coup d’essai que de descendre un sanglier!

Je voudrais aussi que le patron vienne pour redescendre la peau de renard à Hyènes, la faire tanner et l’expédier. Maintenant qu’on m’en a fait cadeau, ça m’embêterait qu’elle se perde.

Hier après midi, j’ai fait faire à mes hommes un genre de concours de débrouillardise, d’athlète complet. C’est contrairement à toutes les prévisions Bébert le cuistot qui a fait le meilleur temps, serré de près par Fortuné et le Grand. Le Grand, c’est l’Intendant, le grand René, le plus flemmard de tous mes hommes bien qu’il soit Parisien et qu’il me semble avoir un sens très net de la supériorité de la race nordique sur les races méridionales. Par rapport à moi, sous prétexte qu’il était fort pistonné, il s’est cru en partie indépendant mais la mise au pli a été extrêmement rapide. Je n’ai d’ailleurs jamais eu un mot à lui dire, l’atmosphère est telle qu’il a bien été obligé de s’intégrer de lui-même à la discipline générale.

Je commence à comprendre les gens qui achètent des paquets de cigarettes ou de tabac à 150 ou 200 francs, à voir depuis quelques jours la tête de Dominique. Il en est malade pour de bon, il n’a plus entrain ni courage, il reste sans bouger pendant des heures. Tout cela est d’autant plus frappant que c’est en temps normal un Corse au sang vif, toujours en mouvement, et surtout toujours prêt à partir en guerre contre quelqu’un. D’habitude dès qu’il commence à parler d’un collaborationniste quelconque, tout le monde se met à rire, car chacun connaît la conclusion. Il n’empêche que lorsqu’il arrive à l’inévitable dénouement: une rafale de mitraillette ou une bonne grenade, tout le monde finit par éclater malgré l’habitude. C’est vraiment un costaud, un type dont la main ne tremblera le jour J, mais heureusement que je n’ai pas que des Dominique! Je ne suffirais pas pour tous les modérer et les tempérer. Même seul, il lui arrive de ruer dans les brancards mais il se sent tenu et il se plie à ma discipline. De temps en temps il en reste lui -même tout ahuri.. . et m’avoue carrément que si ses copains le voyaient, ils ne le reconnaîtraient plus.

Si je n’avais pas peur pour ma modestie, je dirais, qu’à mon échelle, j’essaye d’appliquer le principe de la main de fer dans le gant de velours. Ce n’est pas la méthode qu’emploierait Dominique avec les hommes, ni celle que préconise le responsable du village, mais j’ai l’impression qu’elle ne me réussit pas mal.

Enfin! Pourvu que le patron vienne, qu’il m’apporte du courrier pour moi et du tabac pour mes gars!

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16ème jour de maquis

Friday 10 March 1944

Pas de patron et toujours pas de patron! Décidément c’est flatteur pour moi car depuis 15 jours que je suis là, je n’ai pas eu la moindre inspection sur le fonctionnement de mon maquis. Est ce parce que la confiance qu’ils ont en moi est très grande ou est-ce quelque chose qui ressemble à du je m’en fichisme? Toujours est-il que je voudrais beaucoup avoir des nouvelles, - et d’autre part voir si je ne pourrais pas descendre 2 à 3 jours.

J’aurais pas mal de commissions à faire.. et surtout comme on voudrait revoir encore une fois ceux qu’on aime avant que commence la grande bagarre!

Cette nuit, nous avons bien cru qu’elle était là, la grande bagarre. De 1h 1/2 à 2h 1/2, un bombardement d’une violence telle que je n’en avais jamais entendu, et qui ressemblait fort à ce qu’on imagine du pilonnage d’une côte avant le débarquement. A certains moments, toute la maison tremblait! Nous sommes montés, Fortuné et moi, jusqu’au poste de guet mais peu à peu le bruit a diminué, et après quelques minutes d’attente en haut nous avons compris qu’il fallait encore avoir de la patience et s’armer de résignation pour attendre encore un peu avant l’arrivée tant espérée. D’après le bruit, cela avait l’air de venir de Marseille ou de la région, et vraiment certaines explosions ont été très violentes.

Je reprends à 6h et c’est l’oppressante impression d’être “laissé tomber” qui domine. Personne n’est venu, l’inspecteur du maquis (le poste que le patron voulait que je prenne au début) qui doit nous visiter le plus souvent possible n’est jamais venu depuis les 15 jours que je suis là, et c’est vraiment une impression déprimante. Sans parler de la question primordiale du courrier et de la possibilité d’aller un moment chez moi, même au point de vue du maquis, c’est une situation anormale. J’arrive, j’organise comme cela me semble bon, sans savoir si c’est dans l’esprit de ce qu’on fait ailleurs, je me débrouille comme je peux et nul ne vient me contrôler, me dire si ça va ou si ça ne va pas. J’avoue que cela me touche assez peu d’ailleurs parce que je me fiche assez des approbations et quant aux critiques, elles me serviront si elles sont justifiées et si elles ne le sont pas, je ne suis pas lié avec le maquis par de tels liens que je ne puisse, et même assez facilement, changer de “métier”. Il y a certainement d’autres façons de “servir” d’une manière aussi active et utile que je le fais maintenant .

La question qui me préoccupe surtout est celle de notre position en cas de bagarre. Au point de vue armement, nous n’avons rien à nous officiellement. Tout ce que nous avons a été resquillé aux parachutages et je n’ai quand même pour armer que le tiers de mon personnel!. Ce n’est d’ailleurs pas le plus grave car j’ai instruit tout mon monde, et si jamais il y en avait un besoin urgent, je sais où trouver des armes, et je me fiche de l’autorisation. Mais si la bagarre éclatait demain je ne sais rigoureusement pas ce que nous aurions à faire. Aucun plan établi, aucune liaison assurée, c’est pire que de l’imprévoyance… Le patron me fixera peut-être, - et je dis peut-être car ils n’ont pas l’air de savoir beaucoup mieux que moi quel rôle nous serait dévolu. Mais évidemment pour cela il faudrait quand même qu’il vienne!

Je viens d’envoyer G. au village d’où il retournera demain soir en lui commandant du pain frais, du dépuratif, des purges, des journaux et du tabac. Je doute que la dernière commission se fasse facilement et pourtant!.. Dominique est malade de ne plus fumer.

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