6ème jour de maquis
Je commence en attendant 2h, puis une fois les équipes installées au travail, je pourrai écrire longuement, je pense. Après la pluie d’hier la rivière avait tellement monté que le gué était impassable, et ce matin nous avons fait les pontonniers. Deux arbres abattus posés en travers de la rivière constituent une passerelle largement suffisante pour nous, mais il a fallu travailler à peu près toute la matinée pour l’établir. J’ai de bons gars au travail et les jeunes des villes, les petits jeunes de l’arsenal ou de La Seyne, y mettent autant d’ardeur que les habitués de la vie des bois. Ce matin, j’ai définitivement fixé les emplacements des mitrailleurs, des hommes armés chargés de la défense rapprochée du maquis et de l’action de retardement pour permettre aux autres de filer dans les meilleures conditions. On va faire les trous cette après midi, et hier j’ai distribué les 4 malheureuses armes que nous possédons à mes hommes sûrs. Ces quatre malheureuses armes qui sont cinq en réalité; 3 mitraillettes et 2 Mausers, placées entre les mains de ceux à qui je les ai données sont quand même capables de faire autant de dégâts que 20 fusils dans des mains de maladroits.
Mes “expériences Ernest” continuent. Il n’est pas des Arts, du moins je ne le crois pas, je pencherais plutôt pour Nancy ou Lille, - il a en tous cas une solide formation secondaire. Hier nous avons discuté peinture, il tient pour la Renaissance italienne, moi pour l’école espagnole. Chez ces derniers il tient pour le Velasquez de l’Immaculée Conception, moi pour celui des mangeurs de pastèques, pour Ribiera ou Goya. Après ça, nous nous sommes trouvés à fond d’accord sur Baudelaire, mais lui, il aime aussi Valéry… Il y a vraiment du goût à discuter… Il est plein de bonne volonté militaire, faisant toutes les corvées sans avoir jamais un mouvement d’humeur. Ce matin, il s’est même révélé sportif et courageux. Pour traverser la rivière, il a passé d’arbre en arbre avec risque de prendre un bon bain froid ou même de s’assommer sur les rochers. Dans d’autres circonstances je ne lui aurais pas donné l’autorisation de faire cette acrobatie dangereuse, mais j’estime qu’il faut que j’aguerrisse mes hommes, et on ne peut le faire sans courir le risque.
Vincent, un de mes chefs de sizaine vient de m’apporter une superbe peau de renard, pris au collet cette nuit et qu’il vient de déshabiller depuis tout à l’heure. On va se régaler avec le civet et ils tiennent à ce que j’emporte la peau!
Il est deux heures - Au travail, les gars…
Je reprends à 6h et comme il pleut, je ne serai pas long à ne plus rien y voir. je suis vaguement inquiet parce que mon agent de liaison n’est pas encore rentré. Je sais bien qu’il se peut qu’il attende la fin de la pluie, mais comme après il fera nuit…
J’ai passé mon après midi avec les hommes pour arranger des emplacements des mitrailleurs et des fusils. demain à midi, si le temps le permet, tout sera terminé, camouflé et on pourra attendre les événements de pied ferme.
J’attendais la visite de l’Intendant Départemental aujourd’hui qui devait nous apporte du ravitaillement, des souliers et surtout des lettres. Et comme il n’est pas venu jusqu’à présent, cela m’étonnerait infiniment si avec la pluie il s’amenait de nuit.
En principe, j’attends le Chef Départemental avec de grosses légumes, - et puis j’attends toujours, avec fort peu d’impatience je l’avoue, vu toutes les responsabilités que je porte, d’autres visites moins agréables? C’est qu’il faut se rendre compte que nous sommes armés en fraude, que nous ne devons pas en principe toucher aux armes parachutées, (toutes celles que nous avons en sont) - et que d’autre part, si nous étions attaqués, les gens d’en face ne se contenteraient pas de nous envoyer des sourires et des coups de chapeau. Alors si le Chef Départ., le C.D., voyait mieux la situation d’ici et qu’on me donne toutes les armes que je veux, -là j’attendrais tranquillement et avec le sourire, l’arrivée des frisés comme disent mes gars, - ou de leurs amis, les miliciens.
Avec tout ça, je n’y vois plus et je vais aller voir si mon bonhomme n’était pas rentré sans que je l’ai vu
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