6ème jour de maquis

Tuesday 29 February 1944

Je commence en attendant 2h, puis une fois les équipes installées au travail, je pourrai écrire longuement, je pense. Après la pluie d’hier la rivière avait tellement monté que le gué était impassable, et ce matin nous avons fait les pontonniers. Deux arbres abattus posés en travers de la rivière constituent une passerelle largement suffisante pour nous, mais il a fallu travailler à peu près toute la matinée pour l’établir. J’ai de bons gars au travail et les jeunes des villes, les petits jeunes de l’arsenal ou de La Seyne, y mettent autant d’ardeur que les habitués de la vie des bois. Ce matin, j’ai définitivement fixé les emplacements des mitrailleurs, des hommes armés chargés de la défense rapprochée du maquis et de l’action de retardement pour permettre aux autres de filer dans les meilleures conditions. On va faire les trous cette après midi, et hier j’ai distribué les 4 malheureuses armes que nous possédons à mes hommes sûrs. Ces quatre malheureuses armes qui sont cinq en réalité; 3 mitraillettes et 2 Mausers, placées entre les mains de ceux à qui je les ai données sont quand même capables de faire autant de dégâts que 20 fusils dans des mains de maladroits.

Mes “expériences Ernest” continuent. Il n’est pas des Arts, du moins je ne le crois pas, je pencherais plutôt pour Nancy ou Lille, - il a en tous cas une solide formation secondaire. Hier nous avons discuté peinture, il tient pour la Renaissance italienne, moi pour l’école espagnole. Chez ces derniers il tient pour le Velasquez de l’Immaculée Conception, moi pour celui des mangeurs de pastèques, pour Ribiera ou Goya. Après ça, nous nous sommes trouvés à fond d’accord sur Baudelaire, mais lui, il aime aussi Valéry… Il y a vraiment du goût à discuter… Il est plein de bonne volonté militaire, faisant toutes les corvées sans avoir jamais un mouvement d’humeur. Ce matin, il s’est même révélé sportif et courageux. Pour traverser la rivière, il a passé d’arbre en arbre avec risque de prendre un bon bain froid ou même de s’assommer sur les rochers. Dans d’autres circonstances je ne lui aurais pas donné l’autorisation de faire cette acrobatie dangereuse, mais j’estime qu’il faut que j’aguerrisse mes hommes, et on ne peut le faire sans courir le risque.

Vincent, un de mes chefs de sizaine vient de m’apporter une superbe peau de renard, pris au collet cette nuit et qu’il vient de déshabiller depuis tout à l’heure. On va se régaler avec le civet et ils tiennent à ce que j’emporte la peau!

Il est deux heures - Au travail, les gars…

Je reprends à 6h et comme il pleut, je ne serai pas long à ne plus rien y voir. je suis vaguement inquiet parce que mon agent de liaison n’est pas encore rentré. Je sais bien qu’il se peut qu’il attende la fin de la pluie, mais comme après il fera nuit…

J’ai passé mon après midi avec les hommes pour arranger des emplacements des mitrailleurs et des fusils. demain à midi, si le temps le permet, tout sera terminé, camouflé et on pourra attendre les événements de pied ferme.

J’attendais la visite de l’Intendant Départemental aujourd’hui qui devait nous apporte du ravitaillement, des souliers et surtout des lettres. Et comme il n’est pas venu jusqu’à présent, cela m’étonnerait infiniment si avec la pluie il s’amenait de nuit.

En principe, j’attends le Chef Départemental avec de grosses légumes, - et puis j’attends toujours, avec fort peu d’impatience je l’avoue, vu toutes les responsabilités que je porte, d’autres visites moins agréables? C’est qu’il faut se rendre compte que nous sommes armés en fraude, que nous ne devons pas en principe toucher aux armes parachutées, (toutes celles que nous avons en sont) - et que d’autre part, si nous étions attaqués, les gens d’en face ne se contenteraient pas de nous envoyer des sourires et des coups de chapeau. Alors si le Chef Départ., le C.D., voyait mieux la situation d’ici et qu’on me donne toutes les armes que je veux, -là j’attendrais tranquillement et avec le sourire, l’arrivée des frisés comme disent mes gars, - ou de leurs amis, les miliciens.

Avec tout ça, je n’y vois plus et je vais aller voir si mon bonhomme n’était pas rentré sans que je l’ai vu

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5ème jour de maquis

Monday 28 February 1944

Depuis ce matin il pleut et on commence à en être un peu fatigué. Ça ne s’est pas arrêté une seconde et c’est un défilé continuel de types venant se chauffer devant le feu pour sécher leurs souliers ou leurs pantalons. Les 4 malheureuses toiles parachutées (excellentes d’ailleurs), la toile de tente personnelle d’Ernest et ma cape ont servi à tour de rôle à toute la maisonnée, et grâce à elles, les épaules ont résisté à l’eau qui dégringole. Mais les pieds!…

Mon discours d‘hier soir a eu, semble-t-il, son succès et ce qui compte beaucoup plus, un effet certain sur les jeunes, à qui il s’adressait surtout. Je vais finir par devenir presque un orateur bientôt et en tous cas, il est certain que je me sens maintenant tout à fait à mon aise pour parler, même au milieu d’un religieux silence comme hier soir, - tandis qu’autrefois après avoir bien préparé ce que je voulais dire, j’en laissais finalement la moitié pour avoir plus vite fini. Il pleut et contrairement aux ordres donnés, j’ai tout mon monde dans la maison. Mes précautions sont assez bien prises pour, en cas d’alerte brusque, éviter les embêtements, du moins je l’espère, et je trouve qu’il fait assez mauvais pour que mes types soient aussi confortables que les circonstances le permettent.

L’instruction avance et demain, nous allons juger des progrès réalisés. Demain matin il y a présentation des sizaines, présentation que me fait le chef de trentaine, mon Dominique, - et on va voir comment ils se mettent au garde à vous.

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4ème jour de maquis

Sunday 27 February 1944

Interrompu hier, je comptais reprendre ce matin ou écrire longuement cet après midi. Et ce matin, après un lavage sérieux et réconfortant dans l’eau froide de la rivière, je suis monté faire un tour autour de mon poste de garde. Deux moments d’émotion en arrivant, où le guetteur Jeannot, un brave petit Hyérois, plein de bonne volonté et bien jeune encore, m’a dit que son coéquipier Ernest était parti à la rencontre d’un homme visible sur une crête en face et qui avait l’air d’observer le maquis. Heureusement, au bout d’un moment, j’ai reconnu Pierrot, chef de sizaine et le spectre d’un agent guestapotiste ou vichyste s’est volatilisé. Comme ils continuaient à pérorer debout sur la crête, je suis allé à eux, en me camouflant et en utilisant le terrain, et j’ai débouché à 10 m d’eux sans qu’ils m’aient ni vu ni entendu arriver. Tête de Pierrot dont la sizaine ne m’avait pas vu arriver d’un autre côté hier! Il en a été touché, et c’est d’autant plus dommage que ça tombe toujours sur lui et que c’est un type qui a du cran et de la volonté. Du coup, je suis resté avec eux deux jusqu’à 11h passées, et une fois en bas on a attendu la soupe. Soupe copieuse d’ailleurs, car en l’honneur du dimanche nous avons eu la soupe habituelle, un plat de fayots et un beau bifteck pour chacun, plus des biscuits comme dessert. J’ai voulu que les hommes se rendent compte qu’on voulait bien leur marquer le dimanche.

Je reprends à 5h1/2. - Tout à l’heure, avec le Pierrot dont je parlais tout à l’heure et G., mon agent de liaison avec le village, nous sommes allés faire un tour de ballade.

Tour de balade utilitaire d’ailleurs puisque c’était pour s’amuser à préparer un petit ballot d’ustensiles tels que n’importe lequel d’entre eux en explosant nous aurait envoyés en petits morceaux, ou sans exploser, en tombant entre les mains d’un GMR ou un Made in Deutschland nous aurait tout bonnement envoyés devant un peloton d’exécution. Ce n’est d’ailleurs pas un travail pour hommes du maquis et nous ne sommes que 4 à nous en occuper, moi et 3 “durs”.

Je vais quand même revenir un peu sur l’organisation première. D’abord mon voyage. Rien de sensationnel en train avec légère alerte à l’arrivée au village, puis marche de nuit de 2 h avec mon sac drôlement chargé et par des sentiers où on ramasse facilement des glissades et des pelles lorsqu’on y marche de jour. Au moment où je commençais à trouver que la garde du camp ne fonctionnait guère bien, j’entends enfin un “Halte - Qui va là? ” énergique et 5 minutes après, nous entrons dans une salle enfumée où on me présente à mes hommes. Première impression favorable, cadrant comme résultat avec ce qu’on m’avait dit à l’avance, quoique les raisons ne soient pas tout à fait les mêmes et que les individus les plus appréciés ne soient pas toujours les mêmes pour mon guide et pour moi.

Dix huit hommes au total (un dix neuvième est arrivé aujourd’hui), d’âges, de classes et de régions différentes. Mon adjoint, Dominique, 45 ans, un dur au vrai sens du mot et qui m’aide vraiment beaucoup. Trois dépassent un peu la trentaine, deux autres n’en sont guère loin, - et le reste, jeunes camouflés, classe 44 et même plus jeunes puisqu’un n’a pas encore 18 ans. Comme milieu: des ouvriers, des cultivateurs, un sous off, un comptable et Ernest. Et comme région: 3 Parisiens ou des environs, 5 ou 6 du Haut Var, 2 Marseillais, 3 Hyérois, 2 Toulonnais. Le tout ne s’amalgame pas toujours épatamment vu surtout l’âge des gosses, classe 44 et avoisinantes et il y a quelques frictions entre les jeunes et les vieux. Depuis la formation de sizaines où j’ai séparé ceux qui avaient tendance à faire trop clans séparés, ça a l’air d’aller mieux et ce soir je compte leur faire un petit speech bien senti.

Tout à l’heure, j’ai parlé d’Ernest, sans dire son milieu. C’est vraiment quelqu’un qui m’intéresse et avec qui j’ai plaisir à parler. Il n’est pas aimé du tout par mon guide, le “responsable du village”, - c’est à dire le type qui au village me fait les commissions qu’il peut et transmet en plus haut lieu celles qu’il ne peut pas faire lui même. Cela ne m’étonne pas d’ailleurs, le responsable en question étant le type parfait de la “grande gueule”, parlant beaucoup et pérorant avec décision, tandis que mon Ernest est au contraire une personnification du type qui cherche à comprendre et qui raisonne tout ce qui lui arrive. Avec ça, pas du tout “mauvais esprit”, et fort facile à vivre. Avant hier, à la veillée, car ayant très peu de carbure, nous faisons la veillée après souper auprès d’un grand feu de bûches, nous avons discuté spiritisme, hier difficultés de la langue anglaise, caractère anglais et Maurois, et aujourd’hui électrochimie et et électrotonie. Je ne veux pas lui demander ce qu’il est et ses raisons, je voudrais bien qu’il m’en parle de lui même. Supposition actuelle: ingénieur des Arts et Métiers, mais je n’en suis pas sûr.

Il pleut et la nuit tombe vite. C’est tout juste si je distingue encore les lignes. On va aller près du feu attendre la soupe et attraper les gars.

carte état major région Farigoule/Frigouré

Carte utilisée par le Lieutenant Vallier

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3ème jour de Maquis

Saturday 26 February 1944

Trois jours de retard déjà pour commencer mon “journal quotidien du maquis”. Mais c’est que c’est mon premier vrai moment de liberté depuis trois jours, car entre l’organisation matérielle, les reconnaissances des voies de repli et celles d’établissement des postes de guet, je ne me suis guère amusé depuis mon arrivée. D’autre part, ces premiers jours j’ai tenu à prendre contact avec mes “gars” comme je les appelle, n’ayant jamais aimé le tutoiement facile et pour tous de l’officier sorti du rang et n’ayant non plus aucune envie de mettre une barrière entre les types et moi. Je compte plus sur la sympathie réciproque et l’influence personnelle que sur les galons,.. mais d’autre part j’ai tenu quand même à ce qu’ils m’appellent “mon lieutenant”.

Mon écriture tremble un peu, car j’écris debout, appuyé simplement au rebord de la fenêtre d’où je jouis du coup d’œil sur le chemin qui descend de chez nous vers la rivière et sur celui beaucoup plus important à observer qui venant de l’extérieur nous amène nos visites.

Comme installation une maison de ferme en fort bon état, rafistolée de main de maître par les gars, dans laquelle nous occupons pour le moment 4 pièces. Une grande salle commune qui nous sert de réfectoire ou de dortoir, pour 10 hommes, une cuisine au dessus, une autre grande pièce où couchent neuf autres et enfin ma chambre personnelle, où trône un antique lit à ressorts, S.V.P. ! sans sommier par exemple!… La question a été résolue fort élégamment et je dors dans un lit de feuilles, de branchages feuillus et de paille par dessus les ressorts. Etant dans mon sac de couchage, je ne donnerais pas mon lit pour ceux d’un hôtel de premier ordre!

D’ailleurs, dès demain je vais changer la disposition des dortoirs, à cause du service de garde de nuit et nous allons occuper une cinquième pièce.

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Le plus vieux blog du monde ?

Monday 7 February 2006

mardi 7 février 2006

Ce qui est écrit dans le “journal du maquis” sera posté le jour même.

Le premier texte est daté du samedi 26 février 1944.

Rendez vous donc le 26 février.

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