Aux Armées (3)

Friday 22 September 1944

Ce que j’écrivais de mes hommes , il y a 8 jours se vérifie excellemment maintenant. Depuis Nuits St Georges où nous étions, il y a une semaine1, nous sommes venus dans les environs de Belfort où nous avons enfin pris contact avec le Boche. Contact assez théorique d’ailleurs la plupart du temps, car on ne tire qu’un strict minimum de part et d’autre. Personnellement je suis content de ma section qui a travaillé plusieurs fois depuis 3 jours et à mon entière satisfaction. On ne peut dire la même chose par rapport aux groupes qui ont travaillé avec nous, car il y a eu déjà quelques petits frottements, mais je n’entends pas me laisser marcher sur les pieds ni me laisser imputer des erreurs faites par d’autres.

Aujourd’hui on ne fait rien, on a tiré 4 coups de canon en tout depuis ce matin, et ça devient très languissant. Je me suis installé avec ma section complètement à part et mon P.C. est ainsi loin de tout et de tous, ce qui est supérieurement intéressant. Cette belle liberté ne durera guère et nous allons nous rapprocher du PC du groupe près duquel nous travaillons normalement. J’y ai d’ailleurs un excellent copain, Danichewsky, avec lequel je travaille tout à fait en excellents termes et cela simplifie bien la besogne.

L’inactivité relative où on se trouve pèse, surtout quand on nous annonce qu’il y a des résultats abracadabrants par ailleurs comme le franchissement du Rhin en Hollande ou la percée de la ligne Siegfried par les Américains. Que devient-on dans l’histoire2?

Lorsqu’on est en action, j’ai un boulot vraiment intéressant, surtout avec les moyens dont je dispose. Autrefois, dès qu’on quittait un chemin, il fallait marcher à pied. Actuellement, avec ma Jeep, je passe par monts et par vaux dans tous les sens de l’expression, grimpant les collines et traversant les champs labourés, me contentant de mettre les 2 ponts dès que ça patine un peu trop.

Quand on n’a pas le temps de faire la ligne téléphonique, on installe la radio, - et même quand je suis en déplacement avec la voiture, je continue à être en liaison avec mon PC grâce à ma radio.

C’est vraiment un progrès énorme sur notre année 39-40 que cette question des liaisons. Actuellement, n’importe quel détachement s’en allant tout seul dans la nature continue à être relié à son groupe, à son PC, à n’importe quel moment et n’importe quel endroit, - et cela évite tant de pertes de temps et de gaffes diverses.

La question embêtante actuellement est celle du courrier. Depuis un mois j’ai reçu une lettre en tout et pour tout et c’est vraiment maigre. On ne sait pas du tout où en sont tous ceux qu’on a quittés. Sans parler de l’envie que j’aurais d’avoir des lettres de chez moi, je voudrais un peu savoir ce que sont devenus les Hyérois depuis mon départ. Ce départ s’est effectué si brusquement que je voudrais bien connaître les réactions diverses qu’il a pu provoquer.

Nous étions à Hyères depuis 3 jours à ne plus savoir du tout que faire ni devenir, sans ravitaillement, sans consignes, absolument livrés à moi même. Je finis par consentir à ce que les hommes entrent dans la formation F.F.I. en train de s’organiser à Hyères et moi même comptant m’engager, je ne sais pas trop par quel moyen dans l’artillerie lorsque je rencontre tout à fait par hasard à Hyères le capitaine Brunet-Foch de l’EM du général Brosset qui m’offre de faire rentrer mes hommes à la DFL et de m’emmener. Départ immédiat, aussi évidemment je saute sur l’occasion et 5 minutes après me voilà parti en route pour St Remi. Cela s’appelle vraiment un enlèvement comme rapidité et évidemment je n’ai pas le temps de passer prévenir tout le monde. Comment le Colonel Cdt les FFI du Var l’aura-t-il accueilli, je l’ignore, mais je suppose que j’ai dû me faire attraper un certain nombre de fois et dans les grandes largeurs… Ma foi, tant que ce n’est que de loin!…

La chose qui m’a été la plus extraordinaire en reprenant une existence somme toute normale, c’est de pouvoir marcher “librement dehors”. Ces 6 mois de maquis ont laissé pendant un moment une empreinte profonde et sûrement la grande majorité des gens ne se rendra pas compte de ce qui nous fut le plus dur dans cette vie du maquis. Le froid, le manque de confort, les marches pénibles n’ont rien été à côté de cette impression d’insécurité constante, de sensation de bête traquée.

Et surtout pour le responsable de 70 ou 80 vies qui dépendent entièrement de la manière dont vous prenez les précautions et dont vous décidez les déplacements ou les décrochages. Le danger de la guerre n’est rien en comparaison de cette tension continue et sans répit, - sans le repos que constitue pour le soldat régulier la détente qu’il éprouve de se sentir en sécurité au cantonnement. Et c’est cela par dessus tout qui fut pénible, profondément dur dans notre vie.

1 - Vers le 10-12 septembre (Beaune a été libérée le 8, Dijon le 11).
2 - Référence à des rumeurs infondées : la ligne Siegfried qui va du Luxembourg à la Suisse ne sera entamée qu’en octobre et l’attaque aéroportée d’Arnhem aux Pays-Bas (à partir du 17 septembre) se solde par un échec. La remarque de Vallier révèle aussi le désappointement des Français qui voudraient davantage participer à l’offensive contre l’Allemagne et qui se sentent mis de côté par les Américains.
3 - Il s’agit du capitaine Prunet-Foch. Brosset commande la 1e DFL.

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